« Les Couleurs de boucherie » d’Eugène Savitzkaya

Ici meurt et pue, recommence à parler, de charpies fabriqué, d’épées coloré.

Après s’être (un peu trop, ou exclusivement, ou mal) abreuvé à Artaud, Guyotat ou Bataille, d’aucuns croient qu’il leur suffit d’intégrer les mots « sperme », « étron » ou « remugle » à leur tentative poétique pour la croire aboutie. Forts de leur envie « d’en être » – « en être » suppose pour eux « être en marge » -, et tout disposés à croire qu’il y arriveront à moindre frais, ils fondent leurs prétentions sur la reprise de ce qui leur saute aux yeux. Ce faisant ils oublient que la littérature a pour fonction cardinale de ne pas abouter le mot et la chose, mais, entre autres, de mesurer leur relation. En d’autres mots, dans toute littérature qui vaille la peine, le « mot-étron » n’a pas pour objectif la « chose-étron ». Cette réédition d’un des textes majeurs de la poésie contemporaine, qui avoue et revendique sa filiation à l’oeuvre de Guyotat, est l’occasion de vérifier une fois encore cette antienne.

De couleur douce, de douceur l’ogre fut étouffé, de l’ogre la couleur, la fontaine de nuit, de la fontaine, de la couleur le garçon apparut, innocent satisfait de la peinture, de la boucherie blanche. De couleur jaune, d’horreur, peinte sur la portière du véhicule, la main de cet archer indécis, cet archer doux, transpercé, garçon libre de couleur, de nuit.

Comme le dit très intelligemment la quatrième de couverture, Les couleurs de boucherie est un texte envoûté. Non pas que le texte subjugue, envoûte qui le lit, comme on l’entendrait d’une façon figurée, imagée. Non, l’écriture est ici totalement opérante, efficace. Ce qui y est décrit est bien l’effigie par laquelle un auteur agit magiquement sur le lecteur. Et non seulement l’opération est réellement pratiquée par l’auteur, il envoûte, c’est-à-dire qu’il prononce, très pragmatiquement, des paroles dans le cadre d’une cérémonie de laquelle il attend un effet. Mais aussi cet effet est ressenti, tel que pensé par celui qui l’a créé, par celui qui y assiste. L’écriture est vraiment magique. Elle fonctionne.

firmin mon petit garçon rassemble ton troupeau et dévore-le avec toute la salive nécessaire, ainsi que les morveux attaquant ta ferme, incendiant le colombier de porcelaine, dévore-les car tu es puissant et livide, car tu es un ogre en ta demeure

Les couleurs de boucherie ne décrit pas un monde supposément sordide. Ou glauque. Il n’est pas un théâtre de cruauté. Il est une voûte commune à l’auteur et au lecteur d’où les catégories apprises sont absentes, les limites brouillées. Où joie, douleur, mort, sang, sperme, vie peuvent se succéder, se conjoindre, être l’une l’autre. Il nimbe le corporel dans sa grâce. Il est la préciosité faite corps. Il est un charme et la mise à nu de ce qu’est charmer. Il est (il l’est car, à ce point de perfection, les mots ne décrivent plus, ils sont), au plus près, en des mots à la bride laissée libre, le monde de l’enfance.

Eugène Savitzkaya, Les Couleurs de boucherie, 2019, Flammarion.

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