« Les Maia » de Eça de Queiroz.

Les MaiaAlors qu’on nous bassine les oreilles et nous serine les pavillons avec des romans toujours « meilleures peintures de leur époque », toujours « plus acides » dans la description de la « middle-class américaine », toujours « plus profonds dans l’exploration de nos temps troublés », bref alors qu’on nous présente toute nouveauté comme le sommet de ce que l’on peut dire sur un temps, il peut paraître anachronique de toucher plus d’un mot d’un livre paru en 1888.  Tout change si vite, il convient donc de lire aussi vite.  Les temps sont tout à leur vitesse, sans cesse décuplée.  Et comme tout change sans cesse, le texte doit lui-même changer sans cesse pour recouper la réalité dont il est sensé rendre compte.  Suprême perversité : à la dilution du temps où tout baigne dans un perpétuel changement, son explication y vient rajouter une couche.  Et on oublie que ce n’est pas en sacrifiant à un rite qu’on en saisit le sens.

Carlos Maia est le dernier d’une grande famille de l’aristocratie lisboète.  Rejeton d’une union indigne, il est élevé par Afonso da Maia, son grand-père, après le suicide de son père, abandonné par sa mère.  Eduqué à l’anglaise, libéré de toute contrainte financière par une immense richesse, la question très pratique qui se pose à lui est de savoir comment passer le temps.

Ce que fait Carlos n’est déjà pas rien, s’écria Ega en riant. Il promène sa personne, sa toilette et son phaéton, et par là il fait l’éducation du goût.

Héritière d’une lignée qui n’a pas même à administrer ses biens et qui a encore du mal à s’habiller sans valet, cette génération « dorée » vit les basculements de cette fin de siècle entre dilettantisme assumé et poussées de désir de laisser une trace.  On rêve d’ailleurs.  On rêve de grands travaux littéraires ou médicaux.  On s’imagine embrasser le siècle finissant à bras le corps.  Tout en contrastes.

Les discussions métaphysiques, les convictions révolutionnaires elles-mêmes prenaient une saveur plus piquante en présence du domestique en livrée qui débouchait les bouteilles de bière ou servait les croquettes.

Mais même les rêves sont lâches, peu assidus, ne résistant pas à la seule activité digne de ce nom qui est de paraître.  Et quand l’amour vient déranger ce rien infatué baignant tout, il prend les contours d’une tragi-comédie antique.

« Les Maia » est donc une « peinture » d’un temps.  Il dresse un portrait, social, psychologique, politique, moral, d’une époque en transition, d’un Portugal un peu honteux de n’être que le Portugal, qui se désire un peu Angleterre, un peu France, un peu Espagne et dont les complexes et les aspirations de sa haute bourgeoisie finissante se lisent, ô surprise, comme les nôtres.  Mais « Les Maia » est aussi un roman du roman.  Où toute prise de parole est consciente d’elle-même.  Où la réflexion, de tous temps, sur ce que doit être cette parole destinée à rendre compte de la réalité, est de tous les instants.  La confrontation entre réalisme, naturalisme et romantisme est mise en scène constamment.  Flaubert, Balzac, Zola sont convoqués, mais pour en altérer les clivages.  Et dans ce dépassement des théories, Eça de Queiroz dépeint cette époque déliquescente comme celle où doit advenir la littérature.  Car n’advient la chose que parce qu’elle est dite.  Toute chose a beau être, elle n’est pleinement que dite.

C’était l’horreur de sentir ces phrases argotiques, ignobles et crapuleuses, telles que seule Lisbonne peut en créer, dégouliner en gouttes fétides, comme du suif, sur lui, sur Maria et sur la splendeur de leur amour…  Il se sentait tout souillé et une seule idée surgissait au milieu de sa confusion : tuer la brute qui avait écrit cela!

Carlos souffrant de ce qu’on dit de son amour saisit que ce qui est dit n’est pas faux.  Sa souffrance ne vient pas du fait, mais du discours que la brute donne sur le fait.  Sa souffrance n’est pas de l’ordre de la vérité.  Elle est de l’ordre du discours.   Le fait, tant qu’il demeure, non pas caché, mais hors langage, reste inchangé.  C’est le dire qui l’exhume et en change jusqu’à la nature.  Et cet interstice entre le fait et le dire, c’est celui que se doit d’investir la littérature.

Alors, plutôt que nous immerger dans ces « peintures du temps » vantées tant et plus pour être rejetées dans un immédiat oubli, la lecture de cet immense chef d’oeuvre qu’est « Les Maia » nous démontre qu’un auteur de « perpétuelle modernité » est celui qui a compris qu’au-delà de la recherche des moyens utiles à rendre compte d’un temps, ces moyens mêmes le transfigurent.

De telles choses n’arrivent que dans les livres où elle sont des inventions subtiles de l’art, faites pour donner à l’âme humaine des terreurs nouvelles.

Eça de Queiroz, Les Maia, 2013, Chandeigne, trad.  Paul Teyssier.

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