« Les Oeuvres de miséricorde » de Mathieu Riboulet.

Que faire de tous ces morts, où vivre, comment s’aimer?

Tout est remarquablement partagé.  Pour tout geste de miséricorde, celui qui lui est contraire.  Dans les corps-à-corps des tranchées se lit celui, ambivalent, des lits.  C’est du toucher dont il est question ici.  De la caresse, de l’étreinte, de la blessure, du meurtre aussi.  De ce dont toucher un corps est le signe.  D’un doute, d’un émoi, d’amour, de haine.

Qu’y a-t-il dans le corps de l’autrre que je veuille posséder avec tant d’ardeur dans le désir, que je veuille extirper avec tant d’acharnement dans le combat, dont je veuille vérifier la présence avec tant de précision dans le Livre?  Qu’as-tu en toi d’enchanteur à ce point, Andreas?  Qu’aviez-vous sous la peau, corps allemands, dont nous ayons voulu par trois fois vous priver, qu’avions nous sous les côtes, corps français, que vous ayez voulu par trois fois nous soustraire?  Qu’avait donc le corps juif qu’il ait fallu ôter, et pour cela fouailler, émonder, équarrir, en nous couvrant de sang, puis de suies, puis de cendres?  L’infini du désir, et pour y accéder l’infini de nos corps ; l’infini des pensées, et pour le traverser l’infini de nos joies , et l’infini du Livre, enfin, que rien n’arrête, pas même le doigt des saints, l’élan de la Passion et la fureur du meurtre.  Ce que nous touchons dans l’amour en pénétrons le corps : le lieu où la pensée bascule, que submerge l’obscur, auquel il faut veiller comme à la prunelle de nos yeux, comme au saint sacrement.

L’écriture de Mathieu Riboulet est de celle qui rend le mieux grâce à la beauté des corps, à la façon qu’ils ont de se mouvoir et de s’émouvoir.  Car précisément elle fouaille, émonde, équarrit.  Dans son histoire qui l’écartèle entre l’image du corps d’un saint et celle d’un bourreau, dans le prolongement d’un Caravage ou d’une Pina Bausch, il fait sublimement corps avec la langue pour mieux questionner pourquoi les corps ne font pas que s’étreindre.

Comment s’empare-t-on d’un homme que l’on veut battre […] Comment poser la main sur une blessure?

Mathieur Riboulet, Les Oeuvres de miséricorde, 2012, Verdier.

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