« Les rayons du soleil » de Nicolas Bouyssi.

Rayons du soleilNn ne veut pas mourir.  La foule de gens qui l’entourent chaque jour a beau insister, il refuse – non qu’il cherche à énerver qui que ce soit (c’est un garçon poli), mais il a toujours refusé.

Un vieillard têtu refusant obstinément de mourir, un déclassé s’en allant se noyer sans qu’on lui adresse la parole, un médecin se servant de son autorité médicale pour mettre à mort un rival amoureux, un homme fuyant désepérément ses reflets, un autre consacrant sa vie à l’élaboration de programmes informatiques lui permettant d’accéder à une forme d’éternité, toutes les nouvelles de ce recueil tournent autour de la mort.  Mais qui tournent autour comme la terre autour du soleil.  S’en éclairant, dans le plaisir d’en sentir le bienfait des rayons, dans l’angoisse de le voir s’éteindre.

Pour que mon ordinateur s’éteigne, il faudrait que le soleil disparaisse.  Ca me laisse encore bien des siècles pour réfléchir.

Mais nos vies sont celles aussi dont la conscience d’elles-mêmes s’acquièrent moins dans l’autre que dans un espoir informatique.  D’une informatique qui nous attesterait.  Dont l’avenir serait d’être notre plus parfait aboutissement.  Et qui sait si cela n’est pas déjà advenu?

J’aurais aussi dû penser à tendre des pièges à mes spectateurs, des pièges qui les attrapent comme des mouches par une sorte de dispositif dont ils n’auraient jamais pu se libérer, et qui les aurait contraints à me regarder.  Il auraient eu la tête droite et dirigée vers mon écran, un piège d’une cruauté inimaginable : il vous aurait réduit en cendres après votre mort, pour ne pas laisser de traces, pour ne pas attirer de soupçons, tout en diffusant une odeur suffisamment forte pour attirer vos successeurs.

Notre existence, sans l’autre, devient une hypothèse que nous tentons, par la technique, de confirmer.  Nicolas Bouyssi, dans des nouvelles fonctionnant comme les êtres qu’il y décrit, entités indépendantes, parvient à parfaitement rendre l’absurde d’une société posant l’individu comme parangon au point de l’en annihiler.  Où ce qui est partagé n’est plus qu’une même solitude.  Comme un aboutissement du solipsisme.  Si l’autre n’est plus qu’une éventualité, nous mêmes le devenons.  Et dans ce monde où c’est l’abandon de l’autre qui est devenu norme, se rappeler à lui devient un signe salvateur de révolte.

Votre voisin du premier, à qui personne ne parle, et qui, en signe de protestation, a décidé d’en finir, a l’honneur d’annoncer à son aimable entourage qu’il mourra d’une façon parfaitement imprévisible.  Toute recherche pour retrouver mon corps serait aussi stupide qu’illusoire.  Après m’avoir méprisé de mon vivant, ayez au moins le courage de traiter mon cadavre avec un peu de respect.

Nicolas Bouyssi, Les Rayons du soleil, 2013, P.O.L.

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