« L’escalier de Jack » de Jean Cagnard.

Vivre avec le salaire minimum interprofessionnel de croissance demande infiniment plus de talent que pour le gagner.

C’est un fait.  Et Jean Cagnard, s’il nous prouve qu’il n’est lui-même certes pas dépourvu de ce talent, nous démontre surtout qu’il possède celui d’en rendre compte.  Au travers de son expérience personnelle, il détaille tous les rouages du travail.  A la fois relation à son corps, à celui des autres et aux choses qu’il modèle.  Mais aussi et surtout de par l’aliénation qu’il suppose, les rapports de force qu’il induit et qui le traverse, le travail se révèle être,  pour qui ne s’en défend pas, une machine à fabriquer des machines.  Et pour ce qui est de s’en défendre, Jean Cagnard en connaît un rayon.  D’abord, en évitant de se soumettre à l’inertie de l’emploi âprement défendu.  C’est soi-même qu’il s’agit de ne pas perdre, et non le rôle que d’aucuns cherchent à nous faire jouer sous le déguisement d’un chantage qu’ils nomment travail.  Il sera donc dans la fraise, la pomme, la salade, l’anchois, le tuyau d’échappement, le goudron, le ciment…  Ensuite, en faisant du travail, où se subsument de nos jours tous les asservissements, le lieu même d’une résistance, d’un accès à la liberté.

Une des qualités vertueuses du travailleur est de sublimer.  Sinon, il ne serait pas travailleur.  Le travailleur est une créature à la chimie farouchement optimiste.  Chaque seconde, il transforme la vie ordinaire en couches passionnelles.  C’est un dieu et un beau crétin.  Un dieu parce qu’il travaille, un crétin parce qu’il va travailler.

« L’escalier de Jack » est un superbe chant à la liberté.  Celle d’un homme en refus.  Dont le non qu’il prononce semble une évidence renforcée par des phrases construites toutes autour d’un vous qui renvoie à nos propres acquiescements.  D’une écriture qui affiche ses sources (Kerouac, Steinbeck), enfumé par les cigarettes qui font rire, emprunt de l’irrespect de qui s’oppose vraiment,  « L’escalier de Jack » montre qu’au lieu de s’enchaîner dans l’illusion d’une montée de « l’échelle sociale » dont les premiers échelons sont sciés depuis longtemps (mais ont-ils seulement un jour existé, ces échelons?), il est plus joyeux et grisant de vivre comme si l’on dévalait des marches.  Dans une tendresse un peu brute.  Et dans l’humour.

Comme si elle avait les doigts dans le slip de Dieu, votre mère roule des endives dans des tranches de jambon avant de les aligner dans un plat.

Jean Cagnard, L’escalier de Jack, 2012, Gaïa.

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