« L’étang » de Claire-Louise Bennett.

Et j’aurais dû tenir ma langue car comme d’habitude à la minute où j’ouvris la bouche les choses apparurent biscornues et pas du tout comme je les avais imaginées, et cependant tout cela prit une tournure tellement étrangère et absurde que je ne pus rien faire d’autre que de me laisser prendre au jeu.

Nous ne connaissons pour ainsi dire rien de la narratrice de L’étang. Jeune, solitaire sans être recluse, ayant abandonné une thèse, ayant eu des relations qu’on peut raisonnablement cataloguer comme « normales » avec des hommes, aimant le contact avec la nature, toutes les informations pratiques que le lecteur glanera au cours de sa lecture ne lui permettront à aucun moment de dresser plus qu’une ébauche sommaire de la celle-ci. Sans même savoir son nom ni les raisons qui la poussent à ses exercices d’écriture, le lecteur est convié au chevet de ceux-ci. En paragraphes très brefs (parfois moins d’une page) ou bien plus longs, elle nous convie, semble-t-il, à une observation minutieuse des recoins les plus infimes de sa réalité.

oui, le monde est un endroit scintillant et enchanteur lorsqu’un mystère dont on n’a qu’un vague souvenir se trouve à portée.

Le fil narratif est ici aussi ténu qu’il peut l’être sans que le texte qu’il tisse ne puisse être, à strictement parler,  versé dans le champ de la poésie. L’étang ne se départit en effet jamais de toute velléité narrative. Qu’elle soit plus visiblement organisée indépendamment au sein de chacune de ses séquences ou plus discrètement sur l’ensemble du texte, la narration fait bien partie de son processus. Mais, alors que la plupart du temps, la langue, ses effets, ses sonorités, etc. , viennent en appui d’un projet narratif prédéterminé, ici c’est comme si c’étaient les circonvolutions du langage, ses méandres, ses atermoiement, qui précédaient la nécessité de « faire histoire ». Plutôt que plier le langage au récit qu’il est alors chargé d’exprimer, ce sont les surprises que la narratrice découvrent dans sa langue qui fondent la narration.

De ces moments parfois triviaux, d’un pragmatisme au ras des choses, Claire-Louise Bennett parvient à arracher, en observatrice rigoureuse et attentive jusqu’au tournis, de quoi redonner un sens neuf aussi bien à ces choses mêmes qu’aux mots qui les nomment. Et, perdus dans cette mécanique aussi originale que précise, nous ne savons plus bien si l’étrangeté des mots que l’on lit est destinée à traduire cette distance qui semble tenir la narratrice au bord du monde qu’elle décrit (dans une mise à l’écart aussi radicale que lucide) ou si ce ne sont pas plutôt ces mots mêmes qui créent cet écart. D’où notre émerveillement…

Et très franchement je serais dégoûtée au point d’en ourdir vengeance immédiatement si l’on m’emmenait dans un endroit prétendument magique un après-midi de fin septembre et que, me précipitant vers l’étang, toute seule très probablement, je découvrais le mot étang griffonné sur un minable morceau de contreplaqué mouillé juste à côté. Oh je serais furax. Ce genre d’ingérence imbécile se produit avec une régularité exaspérante durant l’enfance bien sûr et c’est toujours extrêmement pénible. On commence à se renseigner vous comprenez, à développer la capacité de vraiment remarquer les choses de sorte qu’avec le temps, et avec suffisamment de pratique, on devient conscient du logos que la nature porte en son sein et on peut éprouver la joie enrichissante d’aller et venir en accord profond et direct avec les choses. Pourtant invariablement ce processus vital se voit brusquement contrarié par une couche idiote de désignations littérales et de mises en garde ineptes si bien que le terrain entier est obscurci et devient inaccessible – jusqu’à ce que finalement tout soit absolument terrifiant. Comme si la terre était un immense et complexe coupe-gorge. Comment me sentirais-je jamais ici chez moi si ces écriteaux alarmistes fourrent leur nez partout où je vais?

Claire-Louise Bennett, L’étang, 2018, L’Olivier, trad. Thierry Decottignies.

 

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