« L’Éthique » de Baruch Spinoza

En 1674, un ancien étudiant de Leyde, Ehrenfried Walther von Tschirnhaus, débute un pèlerinage académique en Europe et arrive à Amsterdam où il découvre la philosophie de Spinoza. De retour chez lui, en Pologne actuelle, il débute une correspondance avec le philosophe dont il sait qu’il prépare une édition de l’œuvre chargée de présenter son système. Malheureusement, devant les rumeurs l’accusant d’athéisme, le philosophe est contraint d’abandonner son projet. L’œuvre est achevée mais ne verra le jour qu’après la mort de Spinoza, à la fin de l’année 1677. Désireux malgré cela de répondre aux nombreuses questions de Tschirnhaus, Spinoza autorise un de ses disciples, Pieter van Gent, à recopier le manuscrit de l’œuvre et à lui faire parvenir la copie. Celle-ci est donc la seule copie complète de L’Éthique faite du vivant de son auteur. Ce n’est qu’en 2010 que celle-ci sera retrouvée dans une bibliothèque vaticane.

L’édition française que publie ces jours-ci les Presses Universitaires de France est la première à bénéficier des éclairages décisifs permis par cette découverte. Alors que toutes les traductions du texte majeur étaient jusqu’à présent basées sur un texte établi à partir des éditions latines et néerlandaises dues aux disciples du philosophe après son décès, pour la première fois un manuscrit complet écrit du vivant de l’auteur permet de confirmer ou d’infirmer certaines hypothèses jusqu’alors invérifiables. Si cette copie est bien une copie d’une autre main que celle de l’auteur, qui plus est réalisée à la va-vite, elle offre cependant un regard jusqu’alors inédit et déterminant sur l’établissement du texte. Ainsi permet-elle de vérifier mieux encore l’attention et la fidélité aux idées directrices de leur maître que ses disciples ont veillé à appliquer en en éditant l’œuvre. Si elle ne peut servir comme seule base pour une édition critique, elle permet indiscutablement de trancher entre divers choix de références.

Si l’établissement du texte semble avoir pris ici une tournure majeure (à défaut d’être définitive), cela ne résout bien entendu pas une fois pour toutes tous les problèmes soulevés par sa traduction. Comment traduire « mens »*? Comme traduire « ratio »? Quelles importances relatives conférer à l’étymologie, à l’histoire du texte, à la biographie de l’auteur ou au sens constitué du mot? Si la découverte de 2010 permet certainement d’apporter des éclairages déterminants sur l’établissement du texte, et par reflets sur la traduction, elle n’enlève rien à l’antienne selon laquelle traduire, c’est choisir. Sans clore les débats sur l’une des œuvres les plus importantes qui soit, cette parution (et cela aussi parce que ceux qui l’ont dirigée ont eu l’intelligence de ne pas l’encombrer d’un appareil critique pléthorique tout en renseignant le lecteur sur les variantes les plus notables) s’avère absolument indispensable.

Spinoza, L’Éthique in Œuvres IV, PUF, trad. Pierre-François Moreau, texte établi par Fokke Akkerman & Piet Steenbakkers.

* Ici, c’est « âme » qui est préféré à « esprit », sauf dans les cas où le terme latin est utilisé dans un contexte purement cognitif, auquel cas « mens » sera alors traduit par « pensée ». Quant à « ratio », il faudra aller y voir de plus près…

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(2 commentaires)

    • jlv.livres on 21 juin 2020 at 11 h 58 min
    • Répondre

    avec le lien,
    https://charybde2.wordpress.com/2018/05/09/note-de-lecture-les-somnambules-christopher-clark/#comments

    c’est encore mieux

    • jlv.livres on 21 juin 2020 at 11 h 57 min
    • Répondre

    on pourra lire l’excellente these de Henri Atlan « Cours de philosophie biologique et cognitive, Spinoza et la biologie actuelle » (2018, Odile Jacob, 636 p.).
    j’en avais dit tout le bien sur le blog de la librairie Charybde il y un certain temps
    (a vrai dire, quand le livre est sorti)
    c’est la these du nonagenaire, ex biochimiste (« Entre le cristal et la fumée » (1979, Seuil, 288 p.), puis devenu expert en Talmud et Kabbale (« Les Étincelles de hasard, tome I : Connaissance spermatique » (99, Seuil, Librairie du XX siècle 400 p.) et « Les Étincelles de hasard, tome 2 : Athéisme de l’écriture » (03, Seuil, Librairie du XXI siècle, 448 p.). Puis revenu soutenir une thèse en philosophie sur Baruch (Benedikt) Spinoza
    je ne dis pas que cela se lit comme un roman (il n’y a ni colonel moutard, ni bibliotheque…..)
    mais cela reste tres stimulant
    pour les moins littéraires (ceux à coloration scientifique) ils liront avec intérêt ce qu’en disent Atlan et Spinoza sur la notion de modèle « Qu’est-ce qu’un Modèle ? » (2011, Editions Manucius, 48 p.), qu’il convient de lire avec « De la Fraude, Le Monde de l’onna » (2010, Librairie du XXI siècle, Seuil, 320 p.).
    C’est dans l’air du temps….

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