« L’humanisme à l’épreuve de l’Europe »

Il paraît inévitable que tout mouvement historique semble unifié aux yeux de la postérité. Qu’il s’agisse du surréalisme, de l’humanisme, de la Réforme, etc. l’Histoire n’en retient, avant tout, que ce qui fait bloc sous ses appellations. Si, pour les comprendre, et surtout les saisir dans le flux historique dont elles sont des points saillants, il est incontestablement utile de les ramener à des traits marquants et rassembleurs, il faut toujours bien se rappeler que l’image qui en résulte n’est, précisément, qu’une image, qu’un raccourci. Que l’unité à laquelle aboutit le travail de l’Histoire n’est qu’un outil didactique, certes utile, voire indispensable à une nécessaire synthèse, mais qui n’est pas la réalité. De quelques « mouvement », « mouvance », ou rupture historique d’envergure qu’il s’agisse, sous l’impression d’unité dont le travail de l’Histoire les dote, se logent bien des différences, des diversités, des inflexions, des luttes, des subtilités, des désaccords. Rappeler ceux-ci, c’est revenir aux fondements du travail de l’historien. Et au-delà de la seule nécessité historiographique, c’est découvrir mieux, précisément à travers ses différences et ses tensions, comment des idées, des actes, en sont arrivés à constituer quelque chose auquel ses héritiers ont, presque spontanément, désiré construire un piédestal.

les pistes parcourues invitent […] à dépasser une approche de l’humanisme comme un mouvement uniforme et homogène, incarné par quelques grandes figures de proue consacrées par l’historiographie, pour en souligner en priorité la plasticité, garante de sa capacité de pénétration capillaire au cœur de milieux très divers.

À travers la différence d’attitudes de deux humanistes essentiels, le polonais Andrzej Frycz Modrezewski et le français Jean Bodin à l’égard de la peine de mort, ce sont certes deux conceptions différentes de la politique qui sont données à voir, mais des différences qui ne sont pas issues d’une quelconque et fort anachronique préoccupation sociale. Ce sont bien des divergences de fondements métaphysiques dans l’élaboration de leur humanisme, chacun bien particulier, qui en sont la cause. Comme d’ailleurs « s’imposeront » des variantes différentes d’un humanisme « politique » selon qu’il se référera à Érasme, humaniste chrétien, ou à Bodin, humaniste politique.

Alors que les universités sont aujourd’hui présentées comme des lieux de résistance et d’opposition en bloc à la pénétration des idées humanistes, des travaux récents démontrent que cela fut bien plus contrasté. Comme d’autres recherches démontrent que des territoires apparemment très comparables ont pu opposer des réactions très diverses à l’égard des nouveautés humanistes en fonction de critères fort divers. De même, l’histoire de la librairie nous apprend-t-elle beaucoup sur les différentes pénétrations et propagations des diverses pensées humanistes selon l’impression et l’édition des textes d’une région à l’autre. Ainsi est-il intéressant de remarquer que l’impression des textes humanistes, si elle profita bien à ceux-ci, ne supplanta nullement abruptement celle des textes théologiques alors classiques et que les grands lieux d’imprimerie d’alors (Italie, Pays-Bas, Germanie et France) ne furent pas du tout abreuvés à taille égale par les mêmes textes.

De ce panorama passionnant, résultat d’un colloque franco-américain s’étant tenu à Paris en 2018, résulte une image renouvelée de l’humanisme, ramené à ses contradictions comme à ses exceptionnelles richesses. Mais aussi, en nous intéressant à l’un de ses moments les plus denses de son Histoire, unanimement considéré comme l’un de ses instant-clé, ce livre nous permet-il de mieux lire l’Europe d’aujourd’hui. Plutôt que de se battre sur un héritage et de s’écharper sur qui en serait le vrai dépositaire est-il alors peut-être temps de remarquer qu’il n’y a rien à hériter qui soit taillé d’un bloc, que celui-ci soit de marbre ou de pierre de sable…

Denis Crouzet, Élisabeth Crouzet-Pavan, Philippe Desan, Clémence Revest (dir.), L’humanisme à l’épreuve de l’Europe, XVe – XVIe siècles, Histoire d’une transmutation culturelle, 2019, Champ Vallon.

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