« Lincoln au Bardo » de George Saunders.

 

Et pourtant nul n’était jamais venu ici prendre l’un d’entre nous entre ses bras et lui parler aussi tendrement.

Le 18 février 1862, William Wallace Lincoln, fils du président des Etats-Unis d’Amérique en exercice décédait des suites d’une fièvre typhoïde à l’âge de 12 ans. Quelques jours plus tard, dans la nuit du 25 février, Abraham Lincoln, éperdu de chagrin, se rend sur la tombe de son fils. Il croit être seul. Il a tort.

Piège. Horrible piège. À la naissance le ressort est tendu. Un dernier jour doit arriver. Où l’on devra sortir de ce corps. Déjà assez terrible. Puis nous amenons un bébé au monde. Les termes du piège en sont compliqués. Ce bébé lui aussi devra partir. Tous les plaisirs devraient être entachés de savoir cela. Mais chères créatures d’espoir que nous sommes, nous oublions.

L’arrivée de l’âme et du « caisson de souffrance » de Willie dans le cimetière de Washington va déclencher un véritable branle-bas de combat parmi les résidents du lieu. Aiguillonnées par la douleur conjointe du père et du fils, les âmes du cimetière de Washington transformé en un syncrétisme de bardo tibétain et de purgatoire chrétien vont être acculées dans leurs derniers retranchements. Épris de pitié pour le jeune Willie et désireux de le sauver – mais qu’est ce que sauver? – ils vont être confrontés à nombre de questions qu’ils occultaient. Dans leur état, peuvent-ils influer sur le monde matériel? Cet état est-il la mort? Peuvent-ils en être libérés? Et si oui, par qui ou par quoi?

Entre un Spoon River subtilement orientalisé et une Divine Comédie à narrateurs multiples, George Saunders réussit ici un coup de maître absolument fascinant. En confondant les registres du discours, les genres fictionnels et les modes de narration, il parvient à embrigader son lecteur dans un univers bien plus complexe que celui auquel ce dernier eût cru avoir accès. L’air de rien, tour à tour hilarant, poignant ou terriblement sérieux, il nous convie à une ode à l’amour et à l’empathie que seule rend possible une remise en question des formes esthétiques qui se donnent pour tache de l’exprimer. Du grand art!

Amour, amour, je sais ce que tu es. 

George Saunders, Lincoln au Bardo, 2019, Fayard, trad. Pierre Demarty.

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