« L’invention de la culture » de Roy Wagner.

invention de la cultureLe terrain d’investigation de l’anthropologue est la culture.  Et cette culture, quels que soient les stratagèmes, les techniques qu’il met en œuvre pour stoïquement « créer » (et non conserver, comme si l’anthropologue pouvait surgir d’un ailleurs, vierge de toute imprégnation culturelle) de la distance entre lui et son sujet d’étude, l’anthropologue en reste lui-même partie intrinsèquement prenante.  La question de départ de Roy Wagner, dans ce livre fondamental, est de savoir s’il est possible (raisonnable, concevable) de créer une anthropologie qui soit « consciente de soi sans en être empêtrée ».

C’est pourquoi il vaut la peine d’étudier d’autres peuples, car toute compréhension d’une culture étrangère nous fait faire l’expérience de la nôtre.

Analysant par les filtres de notre culture (et l’idée même d’analyser en est un, de ces filtres) celle d’une peuplade, d’une tribu éloignée, l’anthropologue se trouve à chercher chez d’autres ce qui ne s’y trouve pas.  Fondamentalement, il invente la culture de cette peuplade.  Et cela ne pourra changer tant qu’il n’aura pas compris que la sienne même est également un produit de son invention.  Plus essentiellement encore :

l’invention est la culture même.

L’anthropologue ne doit pas prendre les règles qu’il se donne nécessairement (et leur utilité méthodologique ne doit pas être remise en cause) pour appréhender la réalité qu’il se propose d’étudier pour les règles de cette réalité même.

Ce qui est en question ici est la façon dont les gens créent leurs propres réalités, et comment ils se créent eux-mêmes, et leurs sociétés à travers elles, et non pas que ce sont des réalités, comment elles naissent ou quel rapport elles entretiennent avec ce qui est « réellement ».

Cette relation « créative » à la réalité permet, pour l’anthropologue, de s’en servir comme point d’appui, de présupposé, lors de ses analyses, sans lui conférer aucun sens absolu, ni, à l’inverse, la nier.  Ne pas nier le réel, mais le reconnaître inventé.  La reconnaissance de l’invention, selon les paradigmes proposés par Roy Wagner, permet de se frayer un chemin délicat mais décisif entre un relativisme destructeur et un absolutisme scientiste castrateur.

Nous participons à ce monde à travers ses illusions et en tant que ses illusions.

Tout aussi décisif (et conséquence directe d’une reconnaissance du statut de l’invention) est ce rejet de l’opposition (temporelle, évolutive) entre nature et culture.  Elle même conséquence d’une idée (culturelle donc inventée) de progrès imbibant son analyse, cette opposition promeut une idée, celle de nature, comme première, en déclarant donc l’innéité, et consacre une autre, celle de culture, comme seconde, venant appliquer sur la nature, selon les propres principes de l’analyste, ses perfectionnements, ses tares ou ses perversions.  Cette opposition consacrant alors l’oubli d’un homme autant fabricant de ses outils que ceux-ci ne le fabriquent en retour.

l’homme a toujours été un être de culture autant que de nature.

« L’invention de la culture » nous interdit de considérer encore nos actes comme de simples résistances à des conventions collectives alors même qu’ils en sont souvent les produits.  Mais aussi de continuer à refuser de voir ces actes individuels comme produisant de la convention.  Le collectif inventant différentie, l’individu inventant conventionalise.  Eclairant ces allers-retours entre collectif et individuel et la relation dialectique entre invention et convention d’une lumière radicalement neuve, Roy Wagner façonne des principes directeurs pour une anthropologie éclairée.  Mais, plus largement, il taille finement dans l’écheveau de nos conventions que, sans ces coupes essentielles, nous avons une fâcheuse tendance à confondre avec nos intentions.  Et, rappelant le rôle central que joue l’invention à l’œuvre dans nos critères mêmes de préhension du réel, il nous rappelle de fait, que jeter un regard sur l’autre ne peut se faire vraiment qu’en s’en imaginant regardé.

Nous pouvons soit apprendre à utiliser l’invention, soit être utilisés par elle.

Roy Wagner, L’invention de la culture, 2014, Zones Sensibles, trad. Philippe Blanchard.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/linvention-de-la-culture-de-roy-wagner/

Laisser un commentaire

Votre adresse ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.