« L’oubli » de David Foster Wallace.

L'Oubli

[Terry Schmidt] recevrait une part supérieure des bénéfices nets de Team Deltay et aurait donc les moyens de se payer un appartement plus joli et mieux équipé où se masturber avant de dormir, ainsi qu’une quantité d’accessoires et faux-semblants des gens réellement importants sauf qu’en vérité il ne serait pas important, à grande échelle il ne changerait pas d’avantage les choses qu’aujourd’hui. Il ne restait à Terry Schmidt, bientôt 35 ans, presque rien de l’illusion qu’il pouvait se distinguer du grand troupeau du commun des mortels, pas même le désarroi de ne pouvoir changer la donne ni l’immense envie d’avoir un impact à quoi il s’était raccroché jusqu’à la trentaine comme preuves que même s’il se révélait être un raté les grandes ambitions à l’aune desquelles il jugeait être un raté demeuraient d’une certaine manière exceptionnelles et supérieures à celle du commun

Comme le dit très justement le quatrième – non, le quatrième ne ment pas toujours -, David Foster Wallace met en scène dans ce recueil de nouvelles des « personnages qui souffrent de l’impossibilité de faire coexister leur propre espace mental avec le reste du monde ». Et ceux-ci de construire alors à leur déshérence des refuges où effacer ou oublier cet irréconciliable écart, que ce refuge prenne les teintes de l’absurdité artistique la plus scatologique, la chirurgie esthétique, une forme de « professionnalisme paternel » froid et distant, ou le suicide…

Dans le maillage de la fenêtre, un carré n’était rempli et ne racontait sa partie de l’histoire de la pauvre malheureuse propriétaire du chien bringé qu’au moment où je m’occupais de lui

Mais ces personnages ne sont pas des « barrés », des archétypes néo-romantiques du marginal. Non seulement car, du creux de leur « mal-être », ils gardent tous une conscience pleine et entière de ce qui leur arrive, ils se montrent à la fois avertis des causes de ce « mal-être » et de l’irrémédiable échec auquel aboutit toute tentative d’en sortir, mais aussi parce que, loin d’en représenter une marge, ils sont bien plus une représentation de ce que nous avons tous en commun que celle de ce qui se distingue de ce « commun ». Ils ne sont pas l’occasion d’un regard extérieur – celui du « hors-norme » – sur notre condition qui l’éclairerait d’un jour neuf, mais la lumière crue qui en provient. Leurs cauchemars ressemblent trop à nos vies.

David Foster Wallace parvient comme personne à rendre ces concaténations de réel et de rêve, ces rencontres entre différents temps, entre consciences. Entre farce et tragédie, il parvient à saisir comme nul autre l’amère et comique désillusion qu’être humain suppose. Et, en les faisant bruire de l’infinie variété des détails d’une vie, il donne à ses récits la puissance et la beauté d’un réalisme renouvelé.

On peut être au boulot en pleine réunion de création, et rien que pendant les petits silences où les gens regardent leurs notes et attendent la présentation suivante on peut avoir la tête traversée par une telle quantité de choses qu’il faudrait un temps exponentiellement plus long que toute la réunion pour mettre simplement en mots le flux de pensées de ces quelques secondes de silence.

David Foster Wallace, L’Oubli, 2016, L’Olivier, trad. Charles Recoursé.

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