« L’usage des corps – Homo Sacer, IV, 2 » de Giorgio Agamben.

Usage des corpsles jambes et les cuisses inventent la promenade.

Si une lecture semble bien échapper à tout résumé, c’est bien celle de Giorgio Agamben. Work in progress par excellence, Homo Sacer, dont L’usage des corps se présente comme la conclusion, est de ses livres dont chaque recoin fait sens et résiste à toute effacement. Non seulement rien n’y parait superflu mais aucune de ses parties, aussi intimes soit-elle, ne se laisse réduire à un ensemble qui en assumerait la signification. Finalement, rien n’y semble partie.

Agamben revient dans cette livraison sur certains des concepts qui ont parsemé son oeuvre dès ses balbutiements. Moins pour en construire une forme d’éclairage de l’oeuvre qu’ils surplomberaient que pour creuser encore mieux les concepts eux-mêmes.

Revenant sur ce que signifiait être esclave pour Aristote, l’auteur montre en quoi l’esclavage doit se départir de ses liens avec le concept de propriété pour pouvoir être compris. Ce n’est pas par le prisme de la propriété que nous devrions l’envisager mais bien par celui de l’usage.

tout usage est d’abord usage de soi : pour entrer en relation d’usage avec quelque chose, je dois en être affecté, me constituer moi-même comme celui qui en fait usage.

Loin d’être une distinction ad minima, la disjonction des concepts d’esclavage et de propriété permet de repenser radicalement – et surtout d’éclairer mieux – ceux du corps ou de la technique. L’esclave n’appartient pas. Il est ce dont on use. Usant du corps de l’esclave, le maître use de son propre corps et l’esclave, usant du sien est utilisé par le maître. Il n’appartient pas, il est continuité du corps du maître, comme la main de ce dernier prolonge son bras.

les membres précèdent leur usage, et l’usage précède et crée la fonction.

Plutôt qu’un simple renversement paradigmatique, cette vision de l’esclave antique – plus proche de la réalité de cette époque que de celle que les temps d’après y ont apposé – permet de repenser en profondeur notre rapport à l’instrument, à l’outil ou à la technique. L’esclave est instrument. Et comme un instrument, s’il « est » indépendamment de l’usage que son maître en fait, il n’ « est complètement » que relativement à l’acte que pose son maître sur lui et à celui auquel ce dernier le destine. Instrument d’une cause finale (selon la classification héritée d’Aristote), il en est, intrinsèquement, sa cause instrumentale (selon la classification héritée de Thomas D’Aquin). L’esclave n’est pas à regarder par le lorgnon de la propriété, mais par celui de la techné.

si l’hypothèse d’un lien constitutif entre esclavage et technique est correcte, il n’est pas étonnant que l’hypertrophie des dispositifs technologiques ait fini par produire une forme d’esclavage nouvelle et sans exemples.

Au travers de cette refonte – par la précision de la philologie – de la question de l’esclavage, ce sont tous les dualismes hérités d’Aristote qui peuvent être articulés à nouveau. Essence/existence, essence première/essence seconde, zoé/bios, acte/puissance, étant/être, objet/sujet etc…, nos clivages sont des héritages. Forgés parfois sur des imprécisions linguistiques d’importance, ces clivages, qui ont défini l’ontologie occidentale, ne peuvent trouver à s’expliquer – à défaut de s’y résoudre – que dans une analyse toujours plus précise, plus fine, des mécanismes du langage. Alors que l’impossibilité d’une philosophie première est devenue l’ « a priori » historique de l’époque où nous vivons encore, Giorgio Agamben tente, en exhumant les fondements de cette scission de l’être dans lesquels s’origine notre tradition philosophique de lui ouvrir un ailleurs. Un ailleurs – c’est, in fine, son rôle – où se devine beaucoup de notre « ici »…

Aujourd’hui, le problème ontologico-politique fondamental n’est pas l’oeuvre, mais le désœuvrement, non pas la recherche fébrile et incessante d’une nouvelle opérativité, mais l’exhibition du vide permanent que la machine de la culture occidentale garde en son centre.

Giorgio Agamben, L’usage du corps – Homo Sacer, IV, 2, 2015, Le Seuil, trad. Joël Gayraud.

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