« L’usage des ruines » de Jean-Yves Jouannais.

Le spectacle des ruines est à même de faire chanter votre obsession, de lui donner voix.

Ce sont moins les ruines que le regard porté sur elles, tel une obsession tournant autour de son sujet, qu’intéresse le narrateur.  Chaque chapitre sera donc moins lecture d’une ruine qu’analyse d’un regard particulier s’y attelant.  Ce sera Albert Speer, le tailleur de pierre d’Hitler, pour qui toute architecture à composer au présent ne vaut qu’en regard de la ruine qu’elle deviendra à l’avenir.  Déviance romantique, la ruine (c’est-à-dire ici la perception du détruit) devient alors l’idéal.  La construction n’est qu’une des étapes.   Ce sera Naram-Sîn d’Akkad qui passera la ville d’Ebla par le feu, 3000 ans avant notre ère.  Dans le but, moins d’une revanche, que d’annihiler le souvenir de la ville pour mieux y laisser le sien.  Mais le feu cuit l’argile dont les tablettes d’Ebla sont faites.  Et les traités commerciaux de la ville, ses hymnes religieux, ses fragments d’épopée sont ainsi préservés.  Et Ebla reste, la figure de Naram-Sîn s’efface.

Voilà ce qu’avait fait Naram-Sîn, il avait annulé une ville et lui avait offert de n’être plus jamais oubliée.

Les ruines sont aussi parfois simple désir esthétique (Quand on fait une ruine, il faut la bien faire).  Ou ancrage d’une science, où c’est l’interprétation des décombres de guerre qui serait à même d’éclairer l’avenir des nations et des êtres.  Les ruines sont aussi un espace de vie.  Comme pour cette femme, tenancière de cinéma dans le Hambourg bombardé de la seconde guerre mondiale.  Alors qu’à quelques rues d’elle un artiste construit une oeuvre fondée sur l’accumulation de déchets et de gravats, elle ne songe, sous le déluge de feu et de fer, qu’à permettre la continuité des projections d’image de destruction.

L’énergie compulsive, têtue, que Mme Schrader dépense à faire disparaître les gravats obstruant l’écran de son cinéma a pour ambition de permettre la projection d’autres images de cataclysme.  Elle ne peut accepter que la guerre en vienne à menacer le spectacle de la guerre.

La langue de Jean-Yves Jouannais est de celle qui permet ces « obsessions ».  Non pas simples histoires sur l’Histoire, mais perspectives, mises en lien, où les gravats forment des entrailles dans lesquelles se donnent à lire l’Histoire, dont peut-être celle à venir.

Jean-Yves Jouannais, L’usage des ruines, 2012 (à paraître le 30/08/2012), Verticales.

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