Mais bon sang mais c’est bien sûr !

crowdfunding_laurencebentzUne remarque tout d’abord.  Dans un seul souci de lisibilité, nous avons décidé de ne faire ici aucun usage du guillemet.  Son emploi eût été pléthorique ce qui (l’excès nuit en tout paraît-il) eût désamorcé son efficacité.  Mettez-les vous-mêmes.  Ou pas.

Nous avons appris il y a quelque temps qu’allait éclore une nouvelle maison d’édition au concept novateur.  Affairés que nous sommes, débordés par le flot de nos lectures, nous oubliâmes l’impression mêlée de tendresse et d’énervement qu’avait laissé en nous l’évocation de ce projet jusqu’à ce que l’actualité des réseaux sociaux nous la remette malencontreusement en mémoire.  Tendresse, disons-nous, car ce projet fait partie de ceux dont vous vous dites d’abord : mais oui, en fait, pourquoi pas? avant de faire rebrousser aussitôt votre pensée vers son exact contraire.  Et dans ce tourner-bride, cette virevolte, se décèle encore la marque d’espoir, certes bête mais quand même, qui avait, en un court éclair, animé notre coeur.  Vous vous êtes trompés, lourdement, mais par bonté d’âme.  D’où cette tendresse un peu honteuse, un peu penaude, mâtinée de culpabilité avec laquelle on se souvient de ces personnes qui se trompent autant mais avec un tel enthousiasme.  Une tendresse, finalement, pour ce si bref mais si stupide enthousiasme ressenti soi-même.  Enervement car s’il est bien quelque chose d’énervant, c’est de s’être fourvoyé aussi radicalement, fût-ce un laps de temps aussi court.

Le projet, dans la splendeur de son fourvoiement, le voici : http://editions-mehari.viabloga.com/

Pour faire court donc.  Editer des livres sur le principe du crowdfunding.  Un manuscrit arrive auprès de l’éditeur.  Celui-ci, après lecture, le propose auprès de futurs investisseurs.  Pour ce faire, il leur donne à lire un pitch, un court extrait argumentaire du potentiel commercial, un détail des frais relatifs à l’édition et une mention du retour sur investissement.  Ne pas avoir usé du guillemet ici relève de la plus haute performance.

Nous pourrions nous intéresser de près à certains éléments concrets du procédé.  Nous pourrions directement puiser dans la moelle de la chose et s’en moquer.  La matière est riche.  Le sarcasme affleure sans qu’on ait à l’exhumer.  Un seul extrait d’un pitch (le guillemet nous démange) suffit à mesurer l’ampleur du phénomène : Un A.V.C. (accident vasculaire cérébral) ne prévient pas et frappe soudainement à votre porte sans crier gare.  A méditer !  Nous avons préféré nous intéresser à quelques éléments de notre si beau monde que la Bête révèle.

Tout d’abord la décomplexion.

Données financières :
premier tirage : 2 000 – 300 (exemplaires destinés au dépôt légal, à l’éditeur, à l’auteur, aux Méharistes, aux journalistes, aux libraires, sans oublier les exemplaires abîmés) = 1 700
Prix de vente public : 19,00 €
Prix de vente public hors taxe (TVA 6%) : 17,92 €
Budget : 7 700,00 € (imprimeur, graphiste, éditeur/auteur, frais postaux)
Prix de revient : 4,53 €
Prix de vente public hors taxe – remise diffuseur/distributeur (60%) = 7,17 €
Seuil de rentabilité : 1 074 ex.
Gain Méharistes (80%) : 1 700 x 5,74 = 9 758,00 €
Rapport : 9 758 – 7 700 = 2 058,00 €, soit 21,09 %
ou
pour 10,00 € investis, un potentiel de 12,11 € récupérés !

Oui, tout le monde savait bien qu’un projet éditorial était aussi affaire d’économie, de gestion, voire pour d’aucuns, d’appât du gain.  Cela est de l’ordre des choses.  Et tout qui utilise ad minima ses capacités synaptiques pouvait s’en rendre compte.  Mais ce qu’on cherche d’habitude à dissimuler est ici mis en avant, presque revendiqué.  On fabrique quelque chose qu’il faut bien vendre.  Et ce quelque chose ne pourra être vendu qu’en pleine connaissance de tous les éléments en jeu.  Ceux-ci devant être pris en considération le plus en amont possible.  Mieux même, pour la réussite du projet (diantre ces guillemets), ce sont ces éléments là qui, au lieu d’être connexes, circonstances, conséquences un peu désagréables d’une envie, ces éléments deviennent constitutifs du projet.  Je vends quelque chose.  C’est pas du rêve, c’est très concret.  On sait que ce n’est que du spectacle et on sait qu’on le sait.  Donc on le dit, sans fausse pudeur.  Nulle question de cynisme cependant, juste l’illustration d’un pragmatisme désenchanté.

Le même ensuite.

(A propos d’un roman dont l’action se déroule dans les milieux de l’enseignement) Potentiel commercial :
Ils sont près de 900 000 à enseigner ! Rien qu’en France. Sans compter les retraités de l’enseignement. De plus, ce roman touche les plus jeunes en proie au doute face à l’univers professionnel fait de multiples ramifications. Texte résolument moderne, rythmé (chaque chapitre possède à peu près le même nombre de signes), rédigé par un auteur picard trop méconnu. L’avis des quelques libraires qui ont vendu ce livre en grand format est unanime : « cet auteur mériterait d’être publié par un grand éditeur parisien ! » À bon entendeur… 

Pour vendre une chose, l’idéal est dès l’abord de vérifier si celle-ci intéresse la portion la plus large possible d’un public.  900.000 enseignants, ce sont donc 900.000 personnes susceptibles d’être intéressées par un livre dont le sujet est l’enseignement.  On vous laisse imaginer la force commerciale d’un livre traitant de, disons, la vie, la mort, la naissance.  L’illusion du crowdmachin est une illusion démocratique.  Là où l’on croit voir la force du collectif se devine la dictature du même.  Où le livre qui intéresse le plus de monde sera financé par le plus de monde.  Où, dans une logique poussée dans ses derniers retranchements, le livre qu’attend tout le monde est proposé à tout le monde et financé par tout le monde.  Il ne s’agit pas de donner au public ce qu’il aime, il s’agit de se donner à soi ce qu’on attend soi-même.  Jusqu’à la nausée d’un livre parfaitement unique, parfaitement même.  Un onanisme généralisé.

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