« Marcher avec les dragons » de Tim Ingold.

ingoldEn fait, pour ceux d’entre nous qui ont été éduqués dans les valeurs d’une société où l’autorité du savoir scientifique règne sans partage, la division de la réalité en deux domaines mutuellement exclusifs, celui du fait et celui de la fable, est à ce point enracinée qu’elle en est devenue évidente.

l’Histoire humaine à séparé culture et biologie, évolution et histoire.  Où et quand n’est pas dit.  Et c’est aussi cette indiscernabilité d’un lieu et d’un instant qui rend cette séparation encore plus constitutive de nos inconscients.  Cette séparation s’incarne non seulement dans les « domaines » sur lesquels portent nos réflexions mais aussi dès l’abord, entre qui analyse et l’objet de l’analyse, car, dans le contexte clivé attesté d’aujourd’hui, séparer le « monde » de l’explication qu’on en donne est une des premières obligations scientifiques que doit honorer tout scientifique.  N’est sérieux que ce qui raisonne.  La raison n’étant acquise que par delà, par dessus, les corps, les sensations.

Ainsi en va t’il de la réduction actuelle du biologique au génétique.  Dans ce dualisme, c’est le gène qui prédomine.  Il est le donné-là-d’abord.  Le substrat sur lequel viennent bien sûr se greffer et interagir des comportements, parfois au point d’en engager radicalement la forme à venir.  Mais toujours, le gène est premier.

L’écologie des manuels pourrait en fait être considérée comme profondément anti-écologique, dans la mesure où elle présente l’organisme et l’environnement comme des entités (ou des collections d’entités) mutuellement exclusives qui ne sont associées et amenées à interagir qu’après leur formation.

Les tentatives de Tim Ingold, sur lesquelles ce recueil d’article donne ici un éclairage précieux, visent toutes à rétablir ce lien entre nature et culture, à fonder une nouvelle écologie.  Rien ne vient de l’ADN.  Tout vient de l’ADN ET du segment de monde dans lequel il se trouve.  C’est d’une nouvelle science reposant sur une logique des relations et non plus seulement des entités dont nous avons besoin.

En fin de compte, les organismes et les personnes ne sont-ils pas pour les relations un moyen de produire plus de relations?

Imaginez une salle de spectacle comble.  Toutes les places sont prises.  Tenter d’en observer quoi que ce soit revient, pour le scientifique « lambda » actuel, à se suspendre par un filin au dessus de la salle.  En espérant convaincre tous que le filin est fixé en un point extérieur à la salle, dans un ailleurs un peu merveilleux.  Tim Ingold, lui, prend une chaise de l’extérieur et la déplace ça et là, dans la salle.  Certes, les perspectives successives peuvent parfois paraitre moins amples, plus réduites.  Mais dans leur succession même se lit une revigorante vitalité.

la vie n’est pas « dans » les organismes ; ce sont plutôt les organismes qui sont « dans » la vie.

Tim Ingold, Marcher avec les dragons, 2013, Zones Sensibles.

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