« Mathusalem sur le fil » de Jean-Louis Bailly.

MathusalemNous ne pouvons ici, et ce n’est pas l’envie qui nous en manque, déployer quelques strophes alexandrines, où la solitude du coureur de fond rimerait avec sa décrépitude, où le vieillard serait auguste, où chaque pas imprimerait dans la glèbe une trace que le temps n’effacerait pas.  Ô, voyez ces vieillards dans le feu du couchant, Dont les nobles vertuis inspireront mon champ.  Mais ça ne se fait plus.

Encouragés par leur entourage, deux vieillards s’affrontent lors d’une course à pied que leur grand âge ne leur permet que ralentie.  Et dans la lenteur de ce duel, dans les souvenirs des concurents, dans les vies de ceux qu’intéresse cette compétition, c’est près d’un siècle (de 1930 à 2030) de rapport à l’image qu’interroge Jean-Louis Bailly.  De la rivalité des vieillards, née d’une photographie vantant l’un d’eux aux dépens de l’autre, qui restera ineffaçable, à tout jamais tangible, dans le papier d’un journal comme dans le souvenir des deux hommes, à cette époque fait écho la notre où une photo est prise dans le même geste, le même temps presque, que celui de son effacement.

Il réalisait en pensée le clip qui, sur Youtube, allait tout faire péter.

Alors qu’aujourd’hui, tout doit être filmé, « imagé », de l’arrachage de dent du gamin au cortex qu’on « s’imagine » malade, en passant par la défloraison de la nubile, cette gabegie d’images renvoie à cet écart ne cessant de se consommer entre l’imager et l’imaginer.  Le premier contaminant à ce point le premier qu’il en vient à le remplacer.  Jusqu’à ce qu’un auteur imagine un avenir qui, d’imagination, précisément, n’en contient plus.

L’imagination suivit donc de près la mémoire dans son processus d’atrophie : aucune importance, puisque les films répondaient avec une certitude scientifique aux attentes du public, calculées, soupesées, mesurées et traduites en courbes.

Et c’est là, entre humour désabusé et tendresse triste, que Jean-Louis Bailly pose les jalons entêtés de sa démarche, redéfinissant d’un même souffle l’utilité du mot à l’ère de l’image inutile.

J’ai dit cela mais c’est ne rien dire, je sais bien que je n’ai fait naître chez mon lecteur aucune image, au mieux quelques suggestions vagues, alors que dans mon esprit l’image est si précise : je savais pourtant que les mots sont impuissants, mais un écrivain s’entête.

Jean-Louis Bailly, Mathusalem sur le fil, 2013, L’Arbre vengeur.

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(1 commentaire)

    • Jean-Louis Bailly on 13 avril 2013 at 16 h 26 min
    • Répondre

    Merci d’avoir si intelligemment lu le livre ! Votre chronique m’a fait chaud au cœur…

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