« Matteo a perdu son emploi » de Gonçalo M. Tavares.

MatteoMatteo – l’homme à qui nous voulions en venir, depuis le début, le personnage central de ce récit, l’homme qui avait récemment perdu son emploi.

L’homme auquel l’auteur voulait en venir, ce personnage central, Matteo donc, qui donne son nom au livre que le lecteur tient sous son regard, a beau être dit central, il n’apparaît pourtant qu’à la page 135 d’un roman qui en compte 151, hors notes.

Dans Matteo a perdu son emploi, il n’y a pas d’hésitation quant à l’itinéraire du récit car, heureusement, il existe l’ordre alphabétique.

Chacun des courts chapitres de la nouvelle prouesse de Tavares met en scène un personnage dont l’ordre d’apparition dans le livre est basé sur la première lettre de son nom. C’est d’abord Aaronson, puis Ashley, puis Baumann et ainsi de suite. Chacun étant le protagoniste d’une histoire particulière indépendante mais dont le développement amène au personnage suivant. Le tout s’achevant avec un important appareil de notes, sorte d’exégèse du roman.

Ce qui rend fou, c’est l’ennui, mais également un excès de questions.

Comment se fait-il qu’un lecteur sain d’esprit résiste aux accrocs et heurts que lui fait subir un narrateur, et en continue la lecture? Qu’est ce qui le fait persévérer, le maintient dans son acte alors qu’il s’y sent d’autant plus malmené que le narrateur ne s’en cache pas? Le vrai sujet – pour faire simple, hein… – de Matteo a perdu son emploi n’est autre que la lecture elle-même et les questions que l’acte de lire pose. Inscrire un projet narratif dans une succession basique, connue de chacun (l’ordre alphabétique) permet de rassurer le lecteur – « je connais cela, je suis en territoire connu, je sais ce qui va suivre, je suis rassuré » – et donc, celui-ci rassuré, de profiter – oui oui, cela est un tantinet sournois, voire pervers – de sa confiance. Mêlant à cette suite logique ce qui y échappe – plusieurs chapitres dont le nom du personnage principal commencent par la même lettre avant de passer à « la lettre suivante », une lettre que le narrateur « passe » sans raison apparente -, construisant des récits brefs et vifs qui jouent de l’attente du lecteur en l’appâtant toujours mieux, le narrateur, en distillant opportunément ce qui peut l’attirer ou l’agacer, tisse autour de son lecteur un filet dont les mailles sont le sujet de ce qu’il lit.

L’idiotie commune : la personne pense être libre parce qu’elle peut répondre, parce qu’elle peut choisir. La grande différence, la voici : tu es obligé de choisir : oui, non – et c’est cette obligation qui te prive de la plus élémentaire liberté.

En jouant ainsi de notre confiance, Gonçalo M. Tavares, ne fait pas qu’oeuvre de perversité. Bien au contraire, en redoublant le « roman » de son exégèse, il nous fait nous retourner, par son analyse en acte du processus de la lecture, sur ce que celle-ci institue et, surtout, sur certains des mécanismes qui la fondent et dont elle n’est qu’une émanation. Qu’est ce que la liberté? Qu’est ce que la confiance? Qu’est ce que nommer?

Donner un nom à quelque chose qui se produit dans le monde est une des manières d’humaniser le monstrueux et l’informe que nous ne comprenons pas.

Gonçalo M. Tavares, Matteo a perdu son emploi, 2016, Viviane Hamy, trad. Dominique Nédellec.

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