« Même les chiens » de Jon McGregor.

Des gribouillis au crayon apparaissent, au bas du papier peint, près des piles de chaussures et des caisses de jouets. Des traits de feutre accompagnés d’une date s’élèvent sur le mur le long de l’encadrement de la porte, mesurant la croissance de leur fille d’une largeur de pouce à la fois. De minuscules chaussures se nichent parmi celles de taille adulte, puis de plus grandes les remplacent. Des taches de thé couleur de photographies anciennes éclaboussent le mur, persistant longtemps après que les tasses brisées ont été déblayées. Une entaille de la largeur d’un poing ou d’un front est dissimulée par un portrait d’école mis sous cadre. Les traces d’humidité se répandent d’avantage, le papier peint se décolle et le plafond se tache de jaune nicotine toujours plus foncé. La porte est dégondée à coups de pied, puis remontée. D’autres photos encadrées sont accrochées au mur.

Robert Radcliffe est retrouvé mort dans l’appartement qu’il occupe depuis de nombreuses années par deux agents de police. Son corps est sans vie depuis déjà quelques jours. Alcoolique reclus depuis le départ de sa compagne et de leur fille, Robert accueillait dans son appartement des toxicomanes à qui il offrait le séjour en échange de l’approvisionnement en nourriture et boissons. Le lecteur est invité à suivre, par le menu, l’enquête qui s’enclenche immédiatement et, en parallèle, les souvenirs de tous ceux qui ont croisés son existence de marginal.

La loi élémentaire de l’offre et du désir, et du désir pour ça, y en a toujours.

La mort suspecte d’un homme (meurtre ou mort naturelle? Et qu’est-ce qu’une mort « naturelle » quand elle vient frapper un drogué au long cours?) semble être ici l’occasion de croiser biologie, psychologie et sociologie. Alors que l’enquête de médecine légale nous fait entrer au plus profond du corps supplicié de l’alcoolique, les évocations de ceux qui l’ont connu nous font descendre dans les tréfonds d’un monde régi par l’addiction. Le lecteur progresse dans les tissus, les fluides et les indices que collectent les légistes et les enquêteurs, ainsi que dans les esprits torturés par le manque ou apaisés par une dose.

Nous sommes ici uniquement pour écouter et faire partager

Mais la volonté de l’auteur de Même les chiens n’est pas de dresser un tableau à charge ou à décharge d’un milieu ou d’un être qui en serait le prototype. Ni de se limiter à un exercice de sociologie en acte. Jon McGregor utilise le corps de Robert Radcliffe, marginal parmi les marginaux, pour renvoyer au lecteur l’image de ce qu’il y a de plus communément partagé chez l’homme. L’amour, l’amitié, l’espoir, l’empathie, la rédemption. Ni exercice de style, ni fiction à visée sociale (ou les deux amenés à ce point de perfection que leurs objectifs en deviendraient indiscernables), Même les chiens est la preuve que la virtuosité, quand elle est sous-tendue par un projet plus large que la seule ambition sociale de l’auteur, peut être un outil de partage.

Nous nous levons. Qu’est ce qu’on peut faire d’autre, putain, nous nous levons.

Jon McGregor, Même les chiens, 2011, Bourgois, trad. Christine Laferrière.

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