« Mes amis » de Emmanuel Bove.

Mes amis

Peu de textes réussissent à conjuguer heureusement tendresse et poésie. Souvent le premier terme est ramené à une sorte de bouillasse infantilisante, mêlant clichés et images d’Épinal. Le second, réduit à sa version carêmienne, ne servant qu’à en passer servilement les plats. La conjonction des deux aboutissant à un truc fade comme une soupe au potiron sans noix de muscade ni persil, qui plus est servie tiède…

La solitude me pèse. J’aimerais avoir un ami, un véritable ami, ou bien une maîtresse à qui je confierais mes peines. 

Victor Bâton vit seul, chichement d’une maigre pension d’ancien combattant. Partageant ses journées entre de longues errances urbaines et le désir d’une vie de malheurs vaincue, il nous raconte ses rencontres qui sont autant d’espoirs. Car, qu’il s’agisse de Lucie Dunois, de Henri Billard, de Neveu, de Monsieur Lacaze ou de Blanche, chaque être qu’il croise fortuitement devient pour lui un fond sur lequel ancrer son désespoir. Mais aussi la possibilité d’en sortir. Ainsi sont-ce moins Lucie, Henri, Neveu, Monsieur Lacaze ou Blanche qui alimentent son espoir et le font s’y accrocher que ce qu’il imagine d’eux et qui permettrait de le sauver lui.

J’allais donc avoir une maîtresse qui m’aimerait et qui, pour se donner, ne me demanderait rien.

De ce qu’il aperçoit, clairvoyant et exigeant, des êtres humains vers qui l’amène son désespoir, il verse dans un futur qui les rend autres. Assoiffé de liens qui enchaîneraient l’autre à lui, quel que soit cet autre, il puise dans chaque miette de rencontre de quoi nourrir cette possibilité. Il construit ainsi sur les fondations de sa douloureuse solitude une fiction qui à la fois le sauve et l’enfonce. Protection contre un réel trop dur d’où sa candeur naturelle ne lui permet de s’extirper indemne, l’imagination de Victor Bâton est aussi le ciment d’une implacable et perpétuelle déception. Et c’est ce voyage, universel, entre la réalité que l’on devine, forcément décevante, et la fiction qu’on s’invente pour s’en protéger que parvient à dire Emmanuel Bove.

J’étais donc sauvé, puisqu’on s’intéressait à moi.

Essentiel!

Emmanuel Bove, Mes amis, 2015, L’arbre Vengeur.

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(1 commentaire)

  1. Ce livre est un miracle !

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