« Mire » de Solmaz Sharif.

Laisse-moi te MIRER dans cette lumière qui a mis des années à nous parvenir.

Le ministère de la Défense des États-Unis édite depuis longtemps un dictionnaire : the Dictionnary of Military and Associated Terms. Celui-ci est régulièrement mis à jour, parfois mensuellement, avec des termes déclassifiés ajoutés ou supprimés selon les besoins. Ainsi le terme « drone », s’il apparaît bien dans l’édition 2007, a été expurgé de celle de 2015. Comme s’il avait disparu en raison même de son caractère devenu commun. Compris par le plus grand nombre et d’usage courant, il ne doit donc plus figurer dans un dictionnaire spécialisé. En d’autres termes, la définition militaire n’est plus tant un supplément à la langue anglaise, mais la langue anglaise elle-même. Tous les termes repris à ce dictionnaire sont figurés dans le livre en petites capitales.

ton visage se détournant du mien

pour se retenir de jouir

8 fraises dans un bol bleu mouillé

baba empêchant son pantalon

de tomber au checkpoint

une jeune mariée fixant son chignon

avec des goupilles de grenade

un mur débarrassé de clous

pour que les fantômes puissent le traverser

Dans les poèmes de Mire, sur fond d’interventions américaines en Moyen-Orient, résonnent des voix dont la destinée personnelle a été bouleversée par ces événements. Décès d’un proche, exil, blessure, etc. touchées à divers titres par le cataclysme de la guerre, chacune de ces voix, pour tenter de dire sa douleur, se doit d’abord de se réapproprier une langue qui le lui permette. Car la guerre, dans sa folie hégémonique, confisque aussi les moyens langagiers qui permettent de rendre compte de son horreur.

Chaque jour je m’accommode

du langage

qu’ils ont fait

de notre langage

pour NEUTRALISER

la CAPACITÉ des OBJETS DE FAIBLE VALEUR MONÉTAIRE

comme toi.

Solmaz Sharif, plutôt que de s’obstiner à créer de toutes pièces un langage qui permette de lutter contre l’horreur, ou d’en reprendre un autre « d’avant ces temps » de la guerre technicisée à l’extrême, a choisi d’en reprendre les motifs. Dans ses jeux de contrastes subtils, tout à la fois elle affronte alors le langage de l’horreur (et donc l’horreur elle-même) et le désamorce et en fait sourdre l’amour et la vie. Dans cette tentative nécessaire se réaffirme alors le rôle fondamentalement émancipateur de la poésie. Quand, en toute conscience, le militaire s’arroge les droits sur le langage, c’est au poète qu’il revient de nous donner à tous les armes pour combattre la terreur qu’il tente d’instituer.

Et je mets entre nous la vue et la parole qu’ils veulent voir morts

Solmaz Sharif, Mire, 2019, Unes, trad. Raluca Maria Hanea & François Heusbourg.

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