« Mon oncle le jaguar & autres histoires » de Joao Guimaraes Rosa

Rien n’a précisément un début et nulle chose n’a de fin, puisque c’est un petit point d’une boule que les événements surviennent; et l’espace est l’envers d’un silence autour duquel le monde poursuit sa course. Sphère aux mers bleues, qui embrassent des terres d’autres couleurs. Les montagnes s’y figurent par de petites rangées de rayure. Les fleuves sont représentés par des traits, plus ou moins sinueux. Là, et chaque ville est un centre, une goutte ou pas formant un tout petit cercle.

Un chasseur indien reçoit la visite inopinée d’un voyageur et l’invite à boire de la cachaça. Sous l’influence de l’alcool, il relate ses faits de chasse et sa passion presque viscérale pour les panthères. Au fil d’un monologue de plus en plus sauvage et haletant, l’homme semble se transformer – ou se transforme vraiment – en une bête primitive et dangereuse : un jaguar. Autour de cette histoire emblématique qui donne son nom au recueil, l’écrivain brésilien nous fait assister aux dernières heures d’un riche vieillard excentrique, au combat mortel entre un homme et un serpent, aux histoires que conte lui-même un vacher, « le plus grand des vachers ».

ce qui est trop réel ressemble à une plaisanterie ou à un tour de magie imaginés.

La force de Joao Guimaraes Rosa est (au moins) double. Premièrement, il parvient à donner une langue à un pays. Non pas que ses histoires fassent couleur locale, qu’elles « dépaysent » le lecteur, qu’elles « l’embarquent autre part ». Non, mais chez lui, c’est comme si c’était bien le pays qui s’exprimait. Comme si, très prosaïquement, il lui avait vraiment DONNÉ une langue, dont l’auteur ne serait alors plus que le véhicule par lequel celle-ci pouvait arriver sous les yeux du lecteur. Deuxièmement, cette langue, ces êtres humains, ces animaux, ces régions ne nous content jamais une histoire qui pourrait être dite indépendamment d’eux-mêmes ou indépendamment de la façon de la dire. L’histoire, chez Rosa, ne préexiste pas entièrement à l’acte de la dire. C’est l’acte de conter qui fait bien l’histoire. Et c’est sous cette double égide organique que se déploie l’une des œuvres les plus passionnantes et novatrices du vingtième siècle.

Je t’écoute facilement, Zé Mariano, le plus grand des vachers, sous les traits d’un conteur. Le véritable cœur, qui est à toi, de tes traversées, tu ne pourras jamais me le transmettre. Ce que l’oranger n’apprend pas au citronnier et ce qu’un bœuf ne peut dire à un autre bœuf. De même,, ce qui fait briller tes yeux, ce qui donne de l’autorité à ta voix et de la douceur à tes mains. Car les histoires n’émanent pas seulement du conteur : elles le font ; raconter, c’est résister.

Joao Guimaraes Rosa, Mon oncle le jaguar & autres histoires, 2016, Chandeigne, trad. Mathieu Dosse.

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