« Monotobio » d’Éric Chevillard

Bien sûr, tout allait si vite que, le nez sur le motif (un guidon), je ne percevais pas le dessin d’ensemble (la route et le paysage). Avec la distance, rétrospectivement, le tableau s’éclaire, ou plutôt : on ne peut voir le film que dans la salle obscure qui s’ouvre au terme de la dernière scène, au fond du dernier décor – c’est une tombe, me fera-t-on remarquer. Ah tiens, oui, en effet, il faut donc quelques fois faire le mort pour comprendre ce qui s’est passé. Telle serait la ruse de l’autobiographie.

Et cette ruse-là ne serait pas la seule. Telle ainsi celle qui consisterait à assembler sur le papier la vie dont l’autobiographie désire rendre compte sans prendre trop garde à une prétendue linéarité du temps. Pourquoi en effet chercher à refaire par écrit ce qui, sans prendre en compte les simagrées des temps quantiques, fut fait organiquement? Une chose suivant l’autre, la cause puis la conséquence, et ainsi de suite, dans une adhésion – contrainte? assumée? – au déterminisme des horloges et au logicisme aristotélicien. Rendre compte d’une vie par l’écrit ne rend pas la chose vivante en soi. Et si Monotobio est vivant c’est bien parce qu’il se libère de certaines des contraintes qui, croit-on benoîtement, pèsent sur le vivant. Fi donc du temps newtonien et du dogmatisme causal.

La vie n’est pas un continuum, prétendait le grand Arno Schmidt en clignant des paupières, ébloui par les éclairs de magnésium de sa pensée fulgurante, mais il y a tout de même du liant entre les faits, pour ne citer justement que le fromage fondu.

Fondent ainsi ensemble les menues réparations de la maison de l’écrivain, ou de son corps assailli par la tendinite, les nombreuses invitations et propositions de résidence d’écriture, l’inscription de Suzie à l’école Turgot, la lecture de La Belle aux bois Dormant à Agathe (qui, conséquemment ou pas, s’endort), des vacances en Guadeloupe, des réminiscences aristotéliciennes (alors qu’on s’attendait à des platoniciennes), etc. Le « ni queue ni tête », en devenant ici programme formel, devient l’antithèse du « n’importe quoi ». En chipotant les mécanismes causals, en les bricolant avec malice, Éric Chevillard parvient tout à la fois à questionner le déterminisme de l’existence et à en donner une extraordinaire expression. Et il nous démontre ainsi, avec autant d’émotion que d’humour, que les questions : « Qu’est ce qui compte dans une vie?  » et « Comment conter une vie? » sont inexorablement liées. Ou pas…

Quand le lien entre deux faits consécutifs semble franchement aléatoire ou incident, il est sans doute opportun de se rappeler que c’est la rupture nette entre chaque degré qui ordonne la logique glorieuse de l’escalier.

Éric Chevillard, Monotobio, 2020, Minuit.

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