« Murmures de Glace » de Bettina Balàka

Plantons le décor : Vienne, 1922, Balthasar Beck rentre chez lui après sept années de guerre et de captivité en Russie.  Il retrouve sa femme, Marianne, et Aimée, sa fille née pendant son absence.  Très rapidemment, il reprend son travail d’inspecteur de police et se trouve confronté à une série de meurtres étrangement mis en scène, avec lesquels on lui découvre un mystérieux lien.

Tour à tour polar bien glauque, satyre politique ou sociale, roman psychologique, Bettina Balàka distille les indices avec adresse, ménageant une tension qui croîtra jusqu’à la surpise finale.  Un remarquable exercice de maîtrise du suspense, donc!

Mais le véritable sujet est ailleurs (ben oui, on est chez Quidam quand même, pas chez Michel Laffon).  C’est de la folie qu’il s’agit ici.  Celle contre laquelle lutte Beck, dans le combat, dans la captivité, mais aussi dans le retour à la vie (dite) normale.

« Lui, Beck, devenu son père, se relèverait d’un bond, soulèverait violemment la petite, à savoir lui-même, et la giflerait, gauche droite, gauche droite, à en faire tomber l’une de ses dents de lait branlantes ou provoquer un saignement de nez, il hurlerait, houspillerait, frapperait, renverserait sur la table le goulasch de l’enfant, la battrait encore… »

Et ce qui permet de résoudre cette insupportable tension, de la dépasser, ce rien qui fait paroi poreuse contre la folie, c’est le retour sur soi, la vigilance avec laquelle on ausculte sa propre conscience.  C’est-à-dire cette nécessité de se représenter soi-même, dans la farce comme dans la tragédie.

« Il y serait parvenu si, au dernier moment, Beck n’avait pas pris la chose à la plaisanterie, à la farce, à la rigolade, s’il n’avait pas senti qu’il était en son pouvoir de donner à l’incident une tournure différente, bougrement plus drôle, s’il ne s’était pas rendu compte d’un seul coup que tout n’était que théâtre : le fou furieux qui terrorrisait sa famille, comme le clown et ses pitreries. »

Mais cette folie, c’est aussi celle d’une époque à peine sortie d’un affrontement sanglant, et où, déjà, tous les germes du prochain sont en train de lever.  Folie aveugle du collectif (qu’il soit rouge ou brun) sur l’autel duquel tout individu mérite d’être sacrifié.  Et les deux folies, l’individuelle et la collective de se téléscoper et s’alimenter l’une l’autre, jusqu’au délire. 

« Il était très difficile de se soustraire à une croyance partagée par tous.  C’était l’une des choses les plus difficile au monde.(…)A quoi cela servait’il d’être l’un des rares adversaires d’une croyance et de soudain faire partie d’une minorité?  D’une minorité peau de chagrin, en voie de disparition et prête à se convertir?  D’ailleurs, était-on libre de décider de sa croyance? »

La fiction, elle, n’est pas croyance, car elle suppose fondamentalement un retour sur elle-même.  Elle implique sa propre conscience.  Et, comme Beck n’ayant de cesse de s’explorer, faisant retour sur lui-même et ses actes, geste salvateur, l’écriture de l’auteure se plie et se déplie,  porte un regard sur ce qu’elle est et devrait être.  La croyance, par essence dépoulliée d’un quelconque savoir d’elle-même, enchaîne.  La fiction est une décision et cette décision libère.  Bettina Balàka nous rappelle l’utilité (cathartique, éducative, politique) du théâtre, du tragique, de la fiction.    

Comme l’évoque le quatrième de couverture, il y effectivement du Joseph Roth, du Mankell chez Bettina Balàka.  Et on pourrait en rajouter bien d’autres illustres.  Mais elle se suffit largement à elle-même.

Bettina Balàka, Murmures de Glace, 2012, Quidam.

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