« Musiques » de Pierre Guyotat.

Musiques« Musiques » de Pierre Guyotat se présente comme un livre regroupant 12 cd, chacun brièvement introduit par un court texte le présentant.  L’ensemble est la somme non coupée, non retravaillée, des entretiens qui avait été réalisés dans le cadre d’une émission sur France Culture.  Le principe en est simple.  Pierre Guyotat parle de la musique dans l’ordre chronologique de sa découverte.  On n’y entend donc que lui parlant de la musique.  Seuls deux ou trois extraits de musique émaillent l’ensemble, par ailleurs parsemé de bruits de ville, ou d’un siège qui grince.

Qui connaît le Guyotat de « Progénitures » devine que le rapport de l’auteur à la musique n’est pas anodin.  La conjonction du son et du scriptural dans l’acte de signifier y devient un enjeu même de la littérature.  Au point qu’il semble impossible au lecteur de ne pas y trouver des fondements dans un rapport à la musique profond et vaste.  D’où l’un des intérêts de cet imposant livre.  Celui d’approcher l’œuvre par la genèse d’un rapport à un art de son auteur.  Non que cela fasse centre dans ce projet-ci.  Loin de là.  Les évocations de l’écriture sont très rares.  Elles résultent presque de l’accident inévitable de l’entretien « à bâton rompu ».  Mais, sans y faire référence directement, ce qui y est dit du vécu musical de son auteur en éclaire l’œuvre écrite peut-être plus intensément encore qu’une longue et plus directe exégèse de celle-ci.  On y ressent à quel point un art (ici, la musique) peut non pas être apprécié, connu ou approché, par quelqu’un mais le constituer.  Dans l’évocation de la vie musicale de Guyotat se découvre moins une influence (de la musique sur l’écriture ou de la musique sur l’existence) qu’une interpénétration de l’une et de l’autre.  Rien, bien entendu, du « hobby », de l’ordre de la détente ou du divertissement pascalien, dans la pratique musicale de l’auteur d' »Eden eden eden ».  C’est de fusion ou de dissolution qu’il faut parler.  Car, comment écouter Schumann, ou Berg, sans saisir, dans cette émotion qu’ils suscitent en nous, quelque chose qui y restera, s’y gravera profondément.  La musique, l’art véritable ne sont rien d’autre que ce phénomène par lequel nous accédons à un changement d’état.  Ecouter Guyotat parler de musique (SA musique, certes, mais LA musique ne va pas sans les rapports qu’elle entretient avec qui l’écoute et la constituent à son tour), l’écouter c’est d’abord cela : saisir, ressentir ce qu’est l’Art.

Plus prosaïquement, c’est aussi décupler ses envies de musique.  C’est, en côtoyant une parole s’y livrant tout entière, une mémoire phénoménale, une érudition débordante, découvrir ou redécouvrir, plus de douze heures durant, des musiciens qu’on croyait connaître.  « Musiques », c’est Roland de Lassus, Schumann, Schoenberg, Bartók, et tant d’autres, qui arrivent jusqu’à nous portés par la voix d’un des auteurs les plus radicalement inventifs d’aujourd’hui.

L’épopée traite le détail.  Le détail est révélateur du plus grand.  C’est ce que je tente de faire.

Pierre Guyotat, Musiques, 2002, Leo-Scheer-France Culture.

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