« Nuit » de Edgar Hilsenrath

1941, dans le ghetto de Prokov, le long des rives du Dniestr, Ranek, comme tous ceux qui l’entourent, tente de survivre aux rafles, au typhus et à la faim.

Rien qu’à lire ce qui précède, les poncifs font déjà surface : récit classique du courage juif face à la barbarie nazie, ode à l’acte résistant, sanctification éthérée de l’humain que cherche à anéantir le pouvoir oppresseur… Et les images inévitables que ces poncifs véhiculent…  Rien de tout cela chez Edgar Hilsenrath.  Tout au contraire même.  La judéité du ghetto est à peine brossée, encore moins revendiquée.  Les tortionnaires roumains sont évoqués à gros traits, plus éventualité menaçante à éviter qu’emprise sanguinaire.  La guerre est un écho vague, en dehors, de l’ordre du possible.  Seul subsiste le microcosme du ghetto.

Et c’est cela qui, sans doute, peut choquer le lecteur en quête de texte rédempteur ou accusateur.  L’ennemi n’a plus le visage rassurant (car circonscris à cela même) du monstre brun.  Pour l’être du ghetto, l’ennemi, c’est le froid, la faim, la maladie.  C’est son corps en voie d’épuisement.  C’est l’autre n’agonisant pas assez vite pour lui laisser sa place au chaud.  La survie ne s’occupe pas de point de vue, elle est par delà sa cause essentielle.  Et dans sa seule activité (hormis l’acte sexuel fugace, haché) qui est d’échapper à la mort, l’être en survie dépouille l’agonisant de ses chaussures, défigure le frère mort pour lui arracher sa dent d’or.  Il vole, ment, frappe, dans une économie du dénuement où le corps vivant ou mort (et la place qu’il occupe) est ramené à sa seule fonction de valeur d’usage ou d’échange.  Le ghetto n’est pas plongé dans la nuit.  Il est la nuit même.

Mais, curieusement, « Nuit » n’est pas le roman du désespoir.  Tout d’abord grâce à l’exercice d’une langue en bribes qui incise le réel pour le transformer.  A force d’horreur, le récit tourne au grotesque.  Et finalement le lecteur est protégé du désespoir qui menace par la distance et la force du conte.  Conte cruel, certes, mais conte quand même.  Ensuite, dans ce monde clos où tout acte ne visant pas la seule survie condamne celui qui le pose, affleurent çà et là des parcelles d’humanité.  Dans un monde où la raison impose de ne se préoccuper que de soi, et le légitime même, le geste désintéressé envers l’autre (geste devenu folie) est encore possible.  Un frère protège l’innocence de sa soeur, une femme adopte un enfant qui n’est pas le sien.  Et tous d’espérer voir dans le comportement d’autrui autre chose qu’une marque de simple calcul.  Allant parfois jusqu’à s’en convaincre envers et contre toutes les apparences.  C’est peut-être en cela que réside la grande beauté de ce livre.  L’humanité, qui du bord a irrémédiablement versé dans le gouffre le plus sombre, est encore capable d’amitié, d’amour et de bonheur, et surtout, d’en croire l’autre capable.

Edgar Hilsenrath, Nuit, 2012, Attila

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