« Orfeo » de Richard Powers.

OrfeoIl y a déjà beaucoup de musique dans le monde.

Alors qu’il mène une retraite tranquille, partagée entre ses souvenirs, des cours de musique du XXème siècle qu’il dispense dans un home pour personnes plus âgées que lui, les coups de téléphone de sa fille et sa passion récente pour la biologie, Peter Els, un ancien compositeur, est suspecté par la Sécurité Nationale d’être le responsable d’une infection bactériologique détectée dans un hôpital voisin. Alors qu’il est innocent, Peter Els choisit la fuite.

Dieu, que la musique brouille la frontière entre prophétie et réminiscence.

Sa fuite le désignant d’autant plus coupable qu’il s’y résigne, Peter Els embarque dans sa voiture et sillonne une Amérique tenaillée par la peur. Alternant souvenirs du vieux compositeur et peintures d’un pays dominé par ses craintes, Richard Powers lit l’histoire américaine récente sous le calque de la musique.

Quatre milliards d’années livrées au hasard avaient inscrit à l’intérieur de chaque cellule une partition d’une inconcevable complexité. Et chaque cellule constituait une variation du même thème initial qui se scindait et se dupliquait sans fin à travers le monde. Toutes ces séquences, longues de plusieurs gigabits, n’attendaient que le moment de passer leur audition, d’être transcrites et arrangées, trafiquées et aboutées par les cerveaux même que ces partitions assemblaient. On pouvait travailler un tel médium : créer des formes délirantes et de nouvelles sonorités. Des mélodies pour toujours, pour personne.

Les notes, les sons, les bruits, les silences, sont des disponibles. Les bactéries, les cellules, les portions d’ADN, également. Comme un compositeur peut se servir de tout ce qu’une oreille perçoit pour les assembler en un tout, un biologiste peut se saisir de toute parcelle de vivant pour en créer un mode nouveau. La musique préfigure depuis des millénaires les innovations détonantes que semble permettre subitement la biologie actuelle. Créer du vivant. Donner l’existence. Fabriquer de l’être.

la musique ne signifie rien. Elle est.

En pointant les possibles de la musique (et notamment ceux déployés depuis un certain « Pierrot Lunaire »), ce sont ceux de toute recherche sur le réel qu’il touche d’une plume subtile. Il en mesure ainsi les richesses, les extrêmes mais aussi les incertitudes qu’elle exacerbe. Car toute recherche vraie recèle ses inconnus. Toute tentative recèle un lâcher-prise. Et ce risque, que l’expérimentateur – le compositeur ou le biologiste – ne peut jamais maîtriser complètement, ni souvent même mesurer à priori, est inhérent à l’expérimentation. L’abandon de la tonalité génère une autre musique – un autre être donc -, comme une combinaison originale de cellules donne naissance à un être nouveau. Et dans l’une comme dans l’autre, résident la magie du neuf et l’inquiétude que tout neuf suscite.

Quelque chose est en risque quand on crée vraiment. Seules la copie, la duplication, vendues sous couvert d’art permet d’échapper aux risques que l’art ou la science réellement supposent. Et le risque, quand on ne l’accepte pas, se mue en panique.

La panique, comme tout art, est une chose impossible à défaire.

En conjoignant dans un même souffle l’évocation d’une vie consacrée à la musique (les pages consacrées au Kindertotenlieder sont sublimes!) et celle d’un monde jetable, étranglé par la peur qu’il suscite lui-même, Richard Powers nous livre une impeccable partition, entre fugue et opéra-bouffe.

Le moindre son, même le silence, contient plus de choses que le cerveau peut en saisir.

Richard Powers, Orfeo, 2015, Cherche-Midi, trad. Jean-Yves Pellegrin.

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