« La science sociale comme vision du monde » de Wiktor Stoczkowski

Comme l’avertit le sous-titre de ce livre, Wiktor Stoczkowski revient ici sur les fondements de la pensée sociologique durkheimienne. On le sait, et cela plus largement encore que dans le seul cadre des études sociales, la pensée de Durkheim, qui fonda la science sociale, est profondément imprégnée de théologie chrétienne. La conception d’un monde dysfonctionnant, l’idée que la science puisse en guérir les imperfections, il va de soi que ces concepts à l’oeuvre dans tout son travail sont grandement inspirés par la conception chrétienne du Mal, comme par celle du Salut. La science sociale est donc bien, dès ses débuts, une « vision du monde ». Mais, si l’auteur revient sur ce cas connu et déjà bien analysé, ce n’est pas simplement pour y ajouter une couche supplémentaire. En revenant en profondeur et avec une extrême minutie sur le cas de l’initiateur français de la sociologie, il cherche à détailler, aux travers du détricotage des ses aspirations rédemptrices, les failles mais surtout les impasses dans lesquelles la science sociale tend à verser.

Au fil de cette patiente et fascinante analyse, on découvre une science sociale prise dans l’inextricable quadrature du cercle de son ambition : se porter, via la raison, au secours d’une société dont les liens moraux se désagrègent sur l’autel d’un christianisme sacrifié. Autrement dit, Durkheim prétend poser les bases d’une analyse inédite du monde – et d’une action à poser sur celui-ci – sur la reprise des termes et des bases d’un état censément précédent de ce même monde. Cela alors même que c’est sur la perte, ou l’abandon, de ce monde précédent (le monde de la foi chrétienne) que repose pour une grande part le drame (selon Durkheim) du monde présent. On reprend ainsi les mêmes grilles d’analyse, jusqu’à reprendre celles qui fondent le constat d’une supposée déshérence de l’état présent du monde, que l’on tente d’appliquer à deux mondes supposément divergents. La science sociale est pensée, dès ses débuts, comme une sotériologie. En cela – et l’auteur le démontre ici d’une façon éclatante – elle ne fait que reprendre les discours communs de son temps. Elle ne propose pas une vision du monde. Elle reprend à son actif, à l’usage d’autres cercles, la vision de son temps.

De cette analyse aussi précise que démystificatrice des origines d’un domaine devenu aussi prestigieux que les sciences sociales émerge l’impression d’un éternel recommencement. Car dans les errements du début s’originent pour une bonne part ceux de maintenant. Le Mal et le Salut, si on leur a fait épouser des noms différents depuis, restent bien les linéaments théologiques de la science sociale aujourd’hui. Et les actes de reprise à son compte des clichés de son temps d’un Durkheim, et de sa réactualisation à destination d’un public cible, ne sont pas très éloignés de ceux qu’ont pu poser Levi-Strauss, et que peut poser aujourd’hui quelqu’un comme Bruno Latour. Entre philosophie (dont elle reprend le modèle conceptuel ou la méthode dialectique) et théologie (dont elle a hérité de sa préoccupation pour le mal et de l’aspiration au salut), la science sociale parait parfois, à lire le livre de Wiktor Stoczkowski, une longue suite de renoncements. Cet exercice critique – désenchanté, jouissif, douloureux – s’avère cependant indispensable pour qui reste attaché à l’ambition des sciences sociales. Ne pas se voiler la face sur ses errements est sans doute la première condition à accomplir pour ne pas la trahir.

Une fois le monde réduit à [des] fragments maniables, on soumet chacun d’eux aux formules explicatives d’un prêt-à-penser théorique. Ainsi, tout phénomène humain peut être interprété tantôt comme un dispositif favorisant ou empêchant la cohésion sociale (Durkhein), tantôt comme l’expression tangible des structures qui circonscrivent l’espace dont la pensée et l’action humaines réalisent les possibilités combinatoires (Lévi-Strauss), tantôt comme un résultat des mécanismes occultes de la compétition pour la domination sociale (Bourdieu), tantôt comme les fruits d’un travail créatif d’actants qui collaborent pour construire un monde commun (Latour). On tire de ces systèmes des formules explicatives dont l’administration mécanique donne les gages d’appartenir au monde académique et, en particulier, à un clan théorique qui ne manquera pas d’accueillir favorablement les travaux conformes à sa doxa préférée. Il s’agit d’un mécanisme trivial de fonctionnement de toute science dite normale, c’est-à-dire ordinaire, laquelle consiste non pas à faire de grandes découvertes ou à proposer des idées inédites, mais à étendre le champ d’application des procédures stéréotypées et institutionnellement avalisées. […] L’exemple de Lévi-Strauss, de Bourdieu et de Latour, non moins que celui de Durkheim, témoigne de la réutilisation systématique de la méthode discursive dans les travaux académiques. Cela se traduit avant tout par une propension à faire entrer toutes les entités du monde empirique dans les cases préétablies d’un système d’oppositions binaires, pour présenter ensuite le « dépassement » de ces oppositions comme le nec plus ultra de la pénétration intellectuelle.

Wiktor Stoczkowski, La science sociale comme vision du monde, Emile Durkheim et le mirage du salut, 2019, Gallimard.

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« Un livre de martyrs américains » de Joyce Carol Oates.

Et dans une guerre, des innocents périssent.

Le 2 novembre 1999, Luther Dunphy prend la route du Centre des femmes d’une petite ville de l’Ohio et tire sur le Dr Augustus Voorhees, l’un des médecins avorteurs de l’hôpital et son garde du corps. Ces derniers meurent sur le coup. Luther se rend immédiatement sans résistance. Avec un talent confirmé, Joyce Carol Oates, en suivant les deux familles, celle de l’assassin et celle du médecin abattu, détaille les événements qui ont précédé ou suivi le meurtre.

Bien sûr, je sais! Je sais… « Pas de dialogue avec l’ennemi ».

Alors que l’avortement est vu par les uns comme un principe essentiel du droit humain, il est considéré par les autres, comme une déviance morale absolue. On est « pro-choix » ou on est « pro-vie ». On pose en droit cardinal soit celui de disposer de son corps, soit celui du caractère sacré de toute vie. Et non seulement rien ne semble pouvoir rassembler ces deux certitudes antagonistes, mais la seule idée même d’un dialogue paraît impossible. Alors qu’en Europe aussi, les positions se crispent encore autour de ce sujet douloureux, l’auteure américaine y revient mais sans jamais se décider entre l’une ou l’autre, sans jamais soutenir une version contre l’autre. Non pas parce qu’elle même n’aurait pas fait un choix, ou même parce qu’elle prétendrait qu’aucun choix ne serait possible ou souhaitable. Mais bien, parce qu’elle a très bien compris qu’en dépit de l’assurance affichée par les tenants de chaque camp, aucune supériorité morale d’une position sur l’autre ne pourra jamais être dégagée.

Moralement, l’avortement est neutre.

Le martyr (qu’il soit ici le militant pro-vie, le docteur courageux, l’enfant avorté, l’enfant de l’assassin ou l’enfant de l’assassiné) ne naît pas, à proprement parler, de deux points de vue différents sur ce qu’est la vie. Il naît de l’inconnu mâtiné de haine dans lequel on cherche à laisser ce qui nous dérange. Pour le « pro-choix », le « pro-vie » est un dangereux bigot rétrograde, pour le « pro-vie », le « pro-choix » est un assassin. L’autre est dépouillé de sa raison ou de sa fonction morale. Il est le Mal ou le Fou. Il est l’ennemi. Et il n’est que cela. C’est-à-dire celui avec lequel il ne convient pas de discuter mais contre lequel il s’agit de combattre. Dans ce Livre de martyrs américains, Joyce Carol Oates laisse pleinement sa place à la fiction. Ses personnages ne sont jamais uniquement les bras armés d’une faction ou de l’autre. Ils ne sont jamais des archétypes. Ils doutent tous, en ce compris ceux dont les actions apparaissent comme étant les plus extrêmes. En cela incarnent-ils, mieux sans doute que nombre de savants discours, la relativité morale de chacune des positions. En faisant l’économie d’un partage des responsabilités, aussi illusoire qu’inutile, elle revient ainsi sur l’importance qu’il y a à reconstruire un dialogue avec l’autre. Seule possibilité sans doute pour que se fasse jour la fragilité partagée de nos désaccords moraux et, à travers la constatation par chacun de celle-ci, si pas un accord, du moins un apaisement respectueux*.

Joyce Carol Oates, Un livre de martyrs américains, 2019, Philippe Rey, trad. Claude Seban.

*et, diantre (ou « grand Dieu »), c’est peu de dire que nous en avons bien besoin…

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« Capital & Idéologie » de Thomas Piketty

Dans ce second opus fébrilement attendu, Thomas Piketty, s’il prolonge (voire répète) les analyses de son premier livre Le Capitalisme au XXIème siècle, entend également les dépasser en leur adjoignant une part prospective. Comme précisé (et abondamment détaillé) dans son premier texte, devenu best-seller international, les inégalités, dont le niveau a grandement baissé à la suite des deux conflits mondiaux du vingtième siècle, ont repris de la vigueur ces dernières décennies, jusqu’à ce que leur niveau actuel flirte peu à peu avec celui d’avant-guerre. Imparablement expliqué dans le livre sorti en 2013, le constat de la hausse des inégalités ne peut plus être ignoré. Ici, élargissant le constat, l’économiste croise la collection des données, leur remise en perspective, l’histoire au long cours et la recherche de solution avec un leitmotiv clair et répété à l’envi : l’inégalité n’est ni économique, ni technologique, elle est toujours idéologique et politique.

La sacralisation de la propriété privée est au fond une réponse naturelle à la peur du vide.

Comment en est-on venu à sacraliser la propriété? Quels sont les types de répartition des richesses, des revenus, des terres, de redistribution du capital que l’homme a inventé à travers le temps et l’espace? Comment les divers régimes inégalitaires ont-ils non seulement justifié l’inégalité mais aussi acquis l’adhésion du plus grand nombre à cette justification? Comment ces mêmes systèmes sont-ils issus ou ont été modifiés par les expériences coloniales ou esclavagistes? En quoi et pourquoi les systèmes communistes et sociaux-démocrates ont-ils failli dans leur volonté affichée de restreindre les inégalités? Au fil des tentatives pour répondre à ces questions (et à bien d’autres), apparaît, si pas une solution simple (faut pas déconner non plus!) au problème de l’inégalité, du moins des constantes qui permettent de renouveler le regard qu’on jetait sur elles, et surtout de bien vérifier qu’il n’est nullement une fatalité. Ce qui tranche pour le moins avec une bonne partie des discours en place.

Si l’auteur admet humblement ne pas pouvoir trouver de solution-miracle, le livre s’achève quand même sur une proposition à même, selon lui, de mettre un frein aux principes constitutifs de tout système inégalitaire. Cette proposition s’ancre dans deux mesures phares : un meilleur partage du pouvoir dans les entreprises (en ouvrant réellement les organes décisionnels à tous ceux qui travaillent dans l’entreprise sans qu’ils ne possèdent nécessairement du capital) et la mise en place d’un principe de propriété temporaire du capital (via un principe de redistribution progressive par l’impôt annuel de l’ensemble des actifs, sans exception). Ces deux mesures, adoptées selon des modalités à préciser, pouvant alors financer une forme de dotation en capital à chacun. Le tout étant associé à un panel de mesures relatives à l’éducation, à la décarbonification de l’économie, à la justice internationale, à l’organisation de la démocratie, etc.

Si on veut pinailler un peu on pourra dire que le texte de Thomas Piketty n’est certes pas sans failles*. Le focus mis sur l’inégalité l’incite parfois à passer un peu vite (épistémologiquement s’entend, non éthiquement) sur d’autres concepts, comme l’équité ou la liberté. On peut lire aussi une certaine ambivalence entre sa volonté d’éviter absolument tout déterminisme ou tout naturalisme et à considérer les variations d’une seule variable – l’inégalité – comme responsable du pire ou du meilleur. On peut aussi légitimement émettre certaines réserves sur son analyse des glissements électoraux du vingtième siècle. Il n’en demeure pas moins que ces 1200 pages forment un des ensembles tout à la fois les plus rigoureux et le plus généreux** d’économie politique qu’il nous ait été donné de lire. Et que sa lecture reste absolument indispensable pour tout qui constate l’inégalité actuelle et se refuse à s’en satisfaire.

Thomas Piketty, Capital & idéologie, 2019, Le Seuil.

*d’aucuns d’ailleurs s’y sont engouffrés, gonflés d’une joie mauvaise, pour déverser sans vergogne les poncifs habituels. À la mauvaise foi d’un jugement à l’emporte-pièce, ils ont ajouté celle de critiquer un livre qu’ils n’avaient manifestement pas lu.

**un livre généreux (et diantre qu’ils sont rares) est un livre dont l’auteur envisage avec sérieux l’opinion contraire à ses convictions, sans la considérer a priori comme dissimulant des intérêts cachés, privés, et/ou inavouables. Ce faisant, il nous rappelle que ce n’est pas en proférant des oukases, en hurlant au « fascisme », en se complaisant dans le procès d’intention, que nous parviendrons à déconstruire une idée et les actes qu’elle sous-tend, mais bien en s’attachant à déconstruire cette idée, et elle seule…

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« La minuscule maman » de Bénédicte Muller

La métaphore est chose fort pratiquée en littérature. Et quand on n’a pas fait de cette figure de style un cache-misère pour y dissimuler son indigence, en usant alors à tout-va, elle peut devenir très utile. Mais, même alors, il faut à ses commandes quelqu’un qui puisse vraiment en saisir les enjeux et les possibilités. Ainsi la cantonne-t-on généralement à sa définition stricte de l’analogie, souvent imagée, entre une chose et une autre. Ce faisant, dans le chef de l’artiste (ou de celui qui aspire à ce qu’on le désigne comme tel), c’est bien à une et une seule autre idée (ou chose, ou situation, ou personne, ou…) que l’idée (ou chose, ou situation, ou personne, ou…) métaphorique est censée renvoyer.

Dans La maman minuscule, Elvire retrouve un matin sa maman en pleurs, minuscule dans son grand lit. Elvire, étonnée, un peu désemparée, tente alors tout pour l’aider.

Dans ce récit tout en retenue aux couleurs superbes, Bénédicte Muller réussit le pari d’utiliser la métaphore comme si celle-ci n’était pas forcée d’aboutir. Comme si la force d’une métaphore résidait, précisément, dans le fait de laisser l’autre pendant de l’analogie indéterminé. Pourquoi la maman d’Elvire est-elle devenue minuscule? Est-elle momentanément débordée? Couve-t-elle une dépression? Est-ce une image d’un changement de regard dans le chef d’Elvire? Est-ce une image de la charge de travail qui accable toujours les mères? La puissance de ce livre superbe tient dans ses questions laissées en suspens. Comme si, pudeur oblige, l’auteure n’avait pas voulu aller plus loin que la description du regard que portait une enfant sur sa mère, comme sur le monde qui l’entoure. Comme si, ce regard se suffisant à lui-même, le rôle de l’artiste devait « se limiter » à en donner une illustration la plus juste possible. Avec ce livre merveilleux, les éditions Magnani prouve encore une fois qu’il est tout à fait possible d’aborder les sujets les plus complexes, avec chaleur et tendresse, sans en atténuer la complexité.

Oh maman, parfois on est vraiment petit!

Bénédicte Muller, La minuscule maman, 2019, Magnani.

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« Ce que l’on sème » de Regina Porter

Il y a Hamlet, le personnage de Shakespeare, consacré par l’histoire, intégré à la culture à tel point qu’il parait s’y être dissout et en constituer une part essentielle, et puis il y a Rosencrantz et Guildenstern, eux aussi personnages inéluctablement liés l’un à l’autre de la même pièce de Shakespeare, mais ignorés ou presque de la culture. Il y a les premiers temps glorieux de l’aviation, ses héros, ses martyrs consacrés, ses Lindbergh, ses as de l’armée de l’air, et puis il y a Bessie Coleman, première femme de couleur à avoir obtenu un permis d’aviation international et tombée dans l’oubli général. Il y a le héro et le second rôle. Il y a l’Histoire et les histoires.

il y avait tant d’existences et de personnalités dans un seul corps.

Regina Porter nous raconte la destinée de deux familles, l’une d’ascendance irlandaise, l’autre noire, pendant les soixante années qui précéderont l’accession de Barak Obama à la présidence des États-Unis. Irrémédiablement liées l’une à l’autre, mais sans que les membres des deux familles en aient nécessairement conscience, leurs histoires permettent à l’auteure de dresser un portrait en creux d’une Amérique pétrie de contradictions.

Regina Porter, non seulement, manie avec un talent consommé les outils du roman choral, mais parvient, en leur en adjoignant d’autres, à leur faire servir des fins inédites. Ultra factuelle tout en épousant des registres narratifs très divers, son écriture permet d’approcher au plus près de ses personnages, en en faisant ressentir au lecteur les faiblesses, les errements, mais aussi la force du hasard qui pèse sur eux. En réussissant à attacher le lecteur d’abord aux personnages seuls, avant de distiller subtilement les indices qui les lient entre eux (et non, comme souvent dans le roman choral, en un grand événement catalyseur), l’auteure parvient à faire ressentir et remarquer au lecteur cette puissance qui s’applique à lui aussi. Comme lui dilués dans un ensemble dont ils ne maîtrisent jamais tous les enjeux, les personnages de Regina Porter tentent, eux aussi, de s’arranger du tissage subtil qui les enserre et qui menacerait de les étouffer, s’ils ne prenaient garde de s’arroger la maîtrise de certains fils.

J’ai un an de plus que ma petite sœur. Il y a des choses dont elle ne se souvient pas, ou qu’elle veut oublier. Je me rappelle Papa qui mangeait ses sandwichs au salami en regardant les infos du soir sur CBS. Je me rappelle Papa qui répondait à Nixon à l’écran. Je me rappelle le silence de la chambre quand il est mort. La façon dont l’air l’a quitté, tout simplement, la façon dont il n’y avait plus de différence entre son corps et le lit métallique sur lequel il reposait.

Regina Porter, Ce que l’on sème, 2019, Gallimard, trad. Laura Derajinski.

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« Le dernier loup » de Laszlo Krasznahorkai.

Qui a abattu le dernier loup d’Estrémadure, et dans quelles conditions? Comment, quand on connait la faillite à laquelle toute tentative langagière aboutit, une parole peut-elle rendre compte d’un événement? Deux questions dont a priori on ne percoit pas le lien direct.

Alors qu’il est, fidèle à son habitude, accoudé à un bar de Berlin, un ancien professeur de philosophie raconte au serveur comment il fut invité à se rendre en Estrémadure, tous frais largement payés, et comment il s’intéressa à cette histoire de dernier loup abattu. Tout cela alors qu’il avait, depuis longtemps et selon ses propres termes, renoncé à la pensée…

comment aurait-il pu leur expliquer que que depuis qu’il avait renoncé à la pensée il avait ouvert les yeux, et compris que tout ce que nous percevions de l’existence n’était qu’un gigantesque mémorial célébrant la vanité des choses, se reproduisant à l’infini, jusqu’à la nuit des temps

En une longue phrase hypnotique, l’auteur hongrois parvient à conjoindre les deux questions initiales, celle, très pragmatique, de savoir où, quand et par qui fut tué ce fameux dernier loup, et celle, apparemment bien plus conceptuelle et n’ayant trait qu’à l’esthétique, des conditions de production du discours. Et cela non pas par caprice ou artifice poétique, mais bien parce qu’il apparaît que les questions de nature, de réel et de fiction sont intrinsèquement liées. Le doute que l’on peut ainsi avoir de la réalité d’un fait se mesure parfaitement à l’aune de celui que l’on peut légitimement ressentir face à la parole qui propose de s’en saisir. En mettant en scène ce personnage qui a renoncé à la pensée (du moins cette pensée telle qu’on l’entend sans doute habituellement, la pensée institutionnalisée, autorisée), mais s’autorise toujours l’usage de la parole, Laszlo Krasznahorkai nous invite à réfléchir à ce qui réside dans cette dernière, indépendamment du contrôle de la première. Et en l’appliquant à un fait tragique « environnemental », il nous invite tacitement à repenser nos rapports à ce que nous nommons « nature ». Et comme d’habitude, c’est génial!

Laszlo Krasznahorkai, Le Dernier loup, 2019, Cambourakis, trad. Joëlle Duffeuilly.

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« Solénoïde » de Mircea Cartarescu

Le fait que je ne sois pas devenu écrivain, le fait que je ne sois rien, que je n’aie aucune importance dans le monde extérieur, que rien de lui ne m’intéresse, que je n’aie pas d’ambition ni de besoins, que je ne me leurre pas moi-même en dessinant « avec sensibilité et talent » sur les murs lisses du labyrinthe des portes qui ne s’ouvriront jamais, me donne une chance unique, ou peut-être la chance de tous ceux qui sont seuls et oubliés : celle d’explorer les vestiges étranges de mon propre cerveau tels qu’ils m’apparaissent au fil interminable des soirées où, dans l’ombre qui descend progressivement sur ma chambre silencieuse, mon cerveau se lève comme la lune et rayonne avec plus de force.

Après une enfance solitaire et miséreuse dans un Bucarest sordide et, pour partie, dans un foyer pour enfants tuberculeux, le narrateur est devenu professeur de roumain dans une école de quartier de cette même ville. Là, revenu d’une brève velléité de carrière d’écrivain, il mène une vie solitaire, tout entière vouée à une méticuleuse introspection. Seuls l’amour qu’il vit avec Irina, la curieuse amitié qui le lie avec un professeur de mathématique et les manifestations contre la mort (oui oui contre la mort) auxquelles il participe avec les piquetistes viennent interrompre le cours d’une vie entièrement vouée à se comprendre elle-même.

Que dois-je encore te sacrifier? Ma mémoire? Je t’offre tous les instants de ma vie qui est passée comme un seul instant. Mords dans mon cerveau comme dans une pomme juteuse et tu en percevras la texture et la saveur. Je couche à tes pieds, ô terrifiante, le massif de tulipes plus hautes que moi que j’ai vu à deux ans dans la cour de ma grand-mère et que je n’ai ensuite jamais pu oublier. L’escargot que j’ai déposé sur une feuille, dans la forêt, et dont j’ai ensuite observé pendant une heure entière le pli cendreux des lèvres ronger les bords verts. La froideur de glace des draps du foyer où j’ai vécu. Le mamelon fade que j’ai sucé quand j’ai déshabillé la première fille. Le jour où je suis sorti de chez moi avec une sandale noire et une marron et que ne m’en suis rendu compte qu’en faisant la queue pour le fromage. La panique à Magurele quand les manomètres de la salle de commande ont perdu la tête. Une fugitive nuance de fraise. Le cliquetis d’une fourchette (où?). Le rêve où je marchais dans la rue en chemise mais sans rien en bas. La cigarette sur laquelle on tirait, l’un, l’autre, allongés sur le sommier, Sanda et moi. D’innombrables autres moments, décantés dans le taillis impénétrable des synapses. Les voilà tous, lève-les un par un au niveau de ton regard, ris et pleure devant la comédie déchirante qu’a été ma vie.

Ce que nous nommons « réalité » n’est, pour le narrateur, qu’une parcelle de ce qui existe (dont le terme « existe » lui-même ne rend pas entièrement compte). De même que ce qui vit dans un cadre à une dimension ne peut techniquement avoir connaissance ou conscience (ou même s’en construire une représentation intuitive) d’un monde à trois ou quatre dimensions, de même l’être humain ne peut-il même imaginer un univers qui serait riche de n dimensions. Est-ce pour autant que nous devrions accepter, telle sans doute la fourmi face à l’inconnu de la quatrième dimension, que n’en existe aucune autre que celles directement accessibles? Devons-nous ne nous satisfaire que du connaissable, aussi douloureux soit-il, et reléguer l’irreprésentable dans la sphère de l’impossible? Ou la présomption (confirmée par les recherches de la physique quantique) de ces n dimensions ne peut-elle être cet aiguillon qui nous pousse à y accorder crédit?

Comprendrai-je un jour, du fond de ma solitude, cet appareil d’un autre monde, qu’est ma vie? Et soudain, là, dans la salle des professeurs vide, concrète, avec la grande table couverte de toile rouge, avec son armoire pour les cahiers d’appel, avec ses cadres souillés par les mouches, me prend une terreur que même dans mes rêves les plus effrayants je n’ai pas ressentie ; ni de la mort, ni de la souffrance, ni des maladies effrayantes, ni de l’extinction des soleils ; la terreur à la pensée que je ne comprendrai pas, que ma vie ne sera pas assez longue et mon esprit assez bon pour comprendre. Que tous les indices m’ont été donnés et que je n’ai pas su les lire. Que je vais pourrir moi aussi pour rien du tout, dans mes péchés et ma bêtise et mon ignorance, pendant que la devinette du monde, enroulée, intriquée, accablante, perdurera, claire comme de l’eau de roche, naturelle comme la respiration, simple comme l’amour et qu’elle se versera dans le néant, vierge et non élucidée.

Solénoïde n’est pas le récit halluciné et virtuose d’un doux-dingue. Il est une tentative d’exploration scrupuleuse, par l’entremise d’une introspection abyssale, des possibilités de la fiction. Non pas d’une fiction qui viendrait accoler au réel un pendant qui lui ferait face ou se proposerait de le compléter, mais une fiction qui proclame haut et fort que le réel ne se limite pas au cadre de la représentation. Désespérément vertigineux!

Jamais la réalité n’a été plus encastrée dans la fiction, n’a davantage fait une avec elle, n’a été plus désespérément dépourvue d’espace de manœuvre et d’espérance.

Mircea Cartarescu, Solénoïde, 2019, Noir sur Blanc, trad. Laure Hinckel.

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« Parler » de David Antin

Une oeuvre d’art a toujours une histoire. Elle vient toujours de ratés, de tâtonnements, d’imprécisions corrigées, de hasards maîtrisés. Il appartient souvent à l’exégète, quand cette oeuvre lui parait en valoir la peine, d’en déceler les sources pour, peut-être, parvenir à la comprendre mieux. Il se donnera alors pour tâche de compulser des masses de documents connus ou cachés dont il cherchera à tirer ce qui l’éclairera sur l’histoire de l’oeuvre. Et la naissance de celle-ci sera alors souvent plus fonction d’hypothèses et des qualités maïeutiques de l’exégète que d’une réalité vérifiable objectivement. Avec Antin, la généalogie de l’oeuvre est parfaitement lisible.

j’ai entrepris de me demander à voix haute avec un groupe d’étudiants qui étaient apparemment concernés par l’art ce que nous pourrions faire pour produire une situation de discours en art significative ou intelligible

Parler est le premier recueil de poèmes de David Antin dans lequel figure ce qu’il appellera un talk poem, Parler à Pomona. Réécriture d’un « exposé » oral d’approximativement une heure, de ses errances, de ses hésitations, de ses précisions, sans justification ni ponctuation, les respirations étant marqués par des espaces plus grands sur la page, le talk poem deviendra sa forme d’expression essentielle (quasi exclusive si l’on en exclut ses textes théoriques). Mais avant ce premier talk poem, Parler est constitué d’autres textes poétiques plus « classiques ». Des considérations wittgensteniennes sous forme de journal, une conférence contrôlée sous forme de partition à deux voix, une improvisation à deux voix précèdent le premier talk poem. Au fur et à mesure du recueil, le lecteur assiste comme à l’affinage d’un modèle.
Qu’est ce que parler? Comment parler de ce qu’est parler en parlant? Comment rendre lisible la complexe question que pose la parole, sans la dénaturer? L’extraordinaire est ici que le lecteur assiste lui-même à la naissance d’une forme. Comme si, en même temps qu’il en faisait son sujet, il créait la forme qui permettait le mieux d’en rendre compte. Médusé, on assiste alors à la naissance, dans la parole même, de ce qui détermine son essence. Peu de poètes sont arrivés à ce degré de perfection.

David Antin, Parler, 2019, Héros-Limite, trad. Pascal Poyet

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« Lanny » de Max Porter

Ah, Lanny, mon ami, regarde-moi ces pages blanches. Tu n’as pas l’impression d’être Dieu à l’aube du monde? Tu peux faire ce que tu veux.

Nous sommes dans un petit village anglais de quelques cinq cent âmes. Il y a Pete, surnommé Le Dingue, un vieil artiste autrefois célèbre. Il y a Jolie, une comédienne qui s’essaie à l’écriture d’un polar. Il y a Robert, son mari, gestionnaire d’actifs à succès. Il y a Betty, la vieille qui marmonne derrière son portail. Et il y a Lanny, le petit garçon de Jolie et Robert, aussi tendre qu’étrange. Et puis il y a le Père Lathrée Morte, être mi-démon, mi-fluide, créature protéiforme légendaire qui règne dans les bois entourant le village. En donnant la voix à chacun (hormis à Lanny), Max Porter nous emmène suggestivement, d’un fragment l’autre, dans un récit aussi palpitant qu’original.

peut-être Lanny s’imprègne-t-il des bruits de ce monde pour en tisser les fils d’un autre.

Pas mal d’écrivains-padawan croient pouvoir vêtir leur production des oripeaux du post-modernisme pour ainsi en dissimuler la vacuité. À tel point, on l’avoue nous-mêmes, que les moindres changements de typographie, la présence de symboles autre qu’alphabétiques, les mots barrés, les jeux sur l’espace de la page, tout cela au sein d’un même texte éveille illico notre suspicion. On se dit tout de suite que c’est trop pour être honnête, que c’est too much, bref que ça sent à plein nez la dissimulation lourdingue du rien. Et, très souvent (genre 99,99 %), c’est confirmé. Le padawan restera padawan. Mais quand ça marche! Quand l’écrivain s’est servi, réellement servi, de ces techniques pour articuler un récit et non pour farder sa propre médiocrité, alors là, on peut toucher à la grâce!

Est-ce que vous croyez au Père Lathrée Morte?

Hein?

Est-ce que vous croyez qu’il existe pour de vrai?

Hmm, non. Enfin si, dans la mesure où les gens croient en lui. Donc oui, il existe. Pareil pour les sirènes, Jack Talons-à-ressorts ou les enfants verts de Woolpit : ils existent si on pense à eux, si on raconte des histoires sur eux.

Dans Lanny, les modifications de police sont là pour illustrer le changement de catégorie d’être (qu’il nous est impossible à expliquer autrement), les enchevêtrements du texte expriment celui des voix, l’apparition des « + » et leur utilisation dans la deuxième partie symbolise bien une rupture que seule cette rupture symbolique pouvait marquer, etc. Chaque expédient technique est ici bien autre chose qu’un gimmick post-moderne. Ils ne sont jamais non plus un ajout censé surligner et augmenter un effet. Les effets que ces moyens techniques induisent ne sont induits que par eux. Et ainsi, place nette est faite pour que les mots, n’ayant plus à s’occuper de ces effets-là, puissent diffuser leur charge propre.

Eh bien on a l’impression que Lanny se confond avec le village et qu’il nous regarde dans les yeux.

Il devient alors possible, vraiment possible, de donner cette impression, cette impression vraiment physique, que, oui, décidément, nous ne faisons qu’un avec Lanny. Et c’est peu dire que l’effet provoqué est réellement bouleversant. Du tout grand art!

Max Porter, Lanny, 2019, Seuil, Trad. Charles Recoursé.

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« La Fracture » de Nina Allan

Julie avait disparu. Elle était définie par son absence.

Un jour de juillet 1994, près de Manchester, la jeune Julie Rouane disparaît alors qu’elle avait rendez-vous avec une amie. Malgré les recherches intenses de la police, l’immense intérêt médiatique et l’obsession de son père, aucun indice ne mène à une piste sûre. Meurtre sordide, disparition volontaire, accident, les hypothèses restent ouvertes. Puis, peu à peu, les années passant, l’absence englobe tout. Cependant, vingt ans plus tard, Julie reprend contact avec sa sœur Selena.

Selena se demande d’où elles sont venues exactement, les histoires que racontent Julie, imaginées avec tant de profondeur et de précision qu’elles pourraient presque être réelles.

Que faut-il croire d’entre ce que raconte Julie ou de ce que les conventions réalistes nous enseignent? Qu’est ce qui peut faire valeur de preuve? Des mondes parallèles existent-ils? Quand on lit, à quel type de document accordera-t-on en dernier recours une valeur de vérité? Et celle-ci sera-t-elle accordée parfois en dépit de ce que veut le plus intensément le lecteur? Un roman peut-il en son sein conjoindre deux modes de vérités (voire plus encore) habituellement pensés comme communément incompatibles et y faire adhérer le lecteur?

Vous, mon lecteur, êtes à la place de mon commandant. Je vous rendrai mon rapport, sans falsifier, ni exagérer, ni chercher à atténuer la réalité brute. Car atténuer la réalité ne peut jamais être une méthode recommandable – sauf quand la situation est plus que désespérée, et qu’on pourrait en bonne conscience offrir quelques ultimes miettes de réconfort pour neutraliser de dures vérités.

Nina Allan, comme dans ses précédents romans ou nouvelles, revient sur les rapports entre le réel et la fiction – et les sempiternelles questions que ces rapports induisent – et sur les possibilités qu’offre un mode narratif comme le roman tout à la fois d’articuler ces questions, de les mettre en exergue, de leur concéder un espace d’exploration théorique, mais aussi d’en faire les principes mêmes de sa propre progression narrative. Le roman, chez Nina Allan est un espace conjoint de théorie littéraire, de science et de métaphysique. Mais un espace qui fonctionne. Dont le lecteur n’est jamais exclu. Un espace dont la réussite, éblouissante, tient peut-être précisément à ce que ces fameuses questions aussi vieilles que la fiction – quand elles sont, comme ici, aussi magistralement que généreusement mises en oeuvre par l’auteure – participent de l’addiction et de l’empathie du lecteur autant que de son édification.

Nul livre n’est totalement vrai ou totalement mensonger.

Nina Allan, La Fracture, 2019, Tristram, trad. Bernard Sigaud.

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