« Mascaro, le chasseur des Amériques » de Haroldo Conti.

En se hissant sur la pointe des pieds, le monde s’allongeait de quelques mètres.

Oreste décide de quitter son petit village de pêcheurs à bord du Lendemain, navire en partance pour la ville de Palmares. Et c’est sur ce navire qu’il fera la connaissance de Mascaro et du Prince Patagon, personnages aussi excentriques que fascinants, qui bouleverseront à jamais son existence.

Il y a mille façons de courir le monde. Mascaro a la sienne, toi la tienne. Je crois que ce qui importe, c’est de le faire avec joie.

Oreste, Mascaro, le Prince Patagon, le géant Carpoforo, le nain Périnola, la plantureuse Sonia, le lion Boudinetto, le capitaine von Beck, le cheval Asir, le chien Calife, Nuno, Bouche-Tordue, tous errants ou déçus de leur vie d’alors vont s’embarquer dans la joyeuse et folle idée de créer un cirque à nulle autre pareil : le cirque de l’Arche. Au départ un tantinet désespérée la tentative qui les rassemble va les souder et produire autour d’eux un émerveillement aussi inattendu que nécessaire.

le cirque « est » quoique de matérialité douteuse

Haroldo Conti est parvenu à produire chez le lecteur un enchantement à l’égal de celui ressenti par les spectateurs du cirque de l’Arche. Non seulement on ri des facéties du nain et du géant, on tremble aux rugissement de Boudinetto, on s’émeut des ébats de Sonia et du Prince Patagon, mais aussi quelque chose en reste qui est au-delà du rire, du tremblement ou de l’émotion. Comme si, par devers les actes que ces comédiens posent, et à leur corps défendant, surgissaient de ceux-ci autre chose qui tout à la fois était inhérent à leur art mais ne pouvait en surgir que parce qu’il était ignoré. Le plus beau alors étant probablement qu’ils s’en étonnent eux-mêmes et en rient.

l’art est une conspiration à lui tout seul.

Haroldo Conti, Mascaro, le chasseur des Amériques, La Dernière Goutte, 2019, trad. Annie Morvan

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« Theodor W. Adorno, un des derniers génies » de Detlev Claussen

 

On n’est pas très biographie. Accrochés par l’intérêt qu’on éprouvait pour une pensée ou une oeuvre, les nombreuses fois où nous nous sommes penchés sur un livre censé nous détailler la vie de qui en était l’auteur, nous fûmes déçus. Soit la vie de l’auteur prenait le pas sur notre attente d’en « éclairer » l’oeuvre et nous nous retrouvions alors devant quelque chose d’à ce point détaché de notre intérêt premier qu’il n’en revêtait plus aucun. Soit la volonté affichée du biographe d’expliquer l’oeuvre par la vie occupait à ce point l’espace du livre que celui-ci ne s’affichait plus que comme un énième méta-texte de l’oeuvre elle-même.  Péchant par excès ou manque, la biographie, alors qu’elle se donne précisément pour tâche de le combler ou d’en explorer les moindres recoins, semble irrémédiablement devoir sombrer dans le gouffre entre vie et oeuvre.

[La pensée de Kant] trouve son centre dans le concept d’autonomie, de responsabilité personnelle de l’individu raisonnable, et non dans ces dépendances aveugles dont l’une est la suprématie irréfléchie de ce qui est national. C’est dans l’individu seul que se réalise, d’après Kant, l’universalité de la raison.

Si l’architecture du livre de Detlev Claussen est bien globalement linéaire (on part de la naissance d’Adorno à sa mort), il n’érige pas la chronologie en paradigme du biographe. En maintenant une trame temporelle reconnaissable, il n’hésite pas, tout du long, à devancer le temps ou à le retarder. Une fois c’est l’acte d’enfance qui va servir à « expliquer » la pensée de l’adulte. Une autre fois, c’est le fait survenu à l’enfant qui ne trouve un éclairage que dans ce qui est construit par le philosophe. Là où une rigidité chronologique classique étoufferait le rythme permettant de rendre compte d’une pensée sans cesse en construction, l’auteur, par ses sauts de puce temporel, y introduit une vitalité qui profite autant à l’agrément de lecture qu’à la clarté des idées complexes qui s’y font jour. De même qu’il rompt subtilement avec le classicisme chronologique de la biographie, Detlev Claussen choisit en quelque sorte de décentrer son sujet. Ainsi Adorno est-il autant ici mis en scène que tous ceux qui ont nourri sa pensée. Horkheimer, Kracauer, Mann, Brecht, Bloch, Lang, Marcuse, Benjamin, etc., aux antipodes de satellites gravitant autour d’un centre, sont autant acteurs et artisans de la vie et l’oeuvre d’Adorno que ce dernier des leurs.

L’Autriche tombera entre les mains d’Hitler, et il va, de ce fait, dans un monde complètement fasciné par le succès, se stabiliser de nouveau ad indefinitum et sur la base de la terreur la plus horrible. Il ne fait presque plus aucun doute que les juifs vivant encore en Allemagne vont être exterminés : car ces dépossédés ne seront accueillis par aucun pays au monde. Et une fois de plus il ne se passera rien… 

De cette biographie finalement fort peu « biographique » naît tout à la fois l’image d’un homme visionnaire – la citation ci-dessus date de 1938… – celle de l’époque et de l’entourage qui l’ont permis et celle de la volonté acharnée de certains d’en tirer, via l’exercice d’une intelligence toujours en éveil, les nécessaires leçons. On ne sait si cet homme, ce génie, est bien Theodor W. Adorno, ou même si l’image d’un certain Theodor W. Adorno véhiculée dans ce livre est bien « fidèle » à un quelconque Theodor W. Adorno réel, mais le livre qui en prend le prétexte s’affirme comme l’une des plus passionnantes et des plus remarquables enquêtes qu’il nous ait été donné de lire sur les septante premières années du siècle dernier.

La logique de l’histoire est aussi destructive que les hommes qu’elle produit : où que l’entraîne sa pesanteur, elle reproduit l’équivalent du malheur passé. Normale est la mort.

Detlev Clausen, Theodor W. Adorno, un des derniers génies, Biographie, 2019, Klincksieck, trad. Laurent Cantagrel.

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« La femme aux cheveux roux » de Orhan Pamuk

Le père du jeune Cem a disparu et ce dernier est contraint, devant la baisse des moyens de subsistance qu’il lui reste à sa mère et lui, de se mettre sous les ordres d’un puisatier de façon à récolter assez d’argent pour entamer ses études. Encore naïf et inexpérimenté, il part avec Maître Mahmut dans ce qui n’est pas encore une banlieue lointaine d’Istanbul pour y creuser un puits. Alors qu’ils peinent à trouver de l’eau, Cem fait la connaissance dans le village tout proche d’une envoûtante jeune femme aux cheveux roux.

Nous voulons un père fort, ferme et constant, qui nous dise ce qu’il convient de faire ou pas. Pourquoi? Est-ce parce qu’il est difficile de distinguer ce qu’il faut faire de ce qu’il ne faut pas faire, de discerner un acte juste et moral de l’erreur et du péché? Ou est-ce parce que nous avons sans cesse besoin d’entendre que nous ne sommes ni coupables ni pécheurs? Existe-t-il un besoin permanent du père, ou bien recherchons-nous le père dans les moments où nous sommes en proie à l’incertitude, où notre monde s’écroule et où nous sombrons dans la dépression?

Qu’elles soient héritières d’une tradition « occidentales » ou « orientales », les histoires sont légion qui interrogent le rapport au père ou à la mère et tout le drame qu’il suppose. Que ce soit via celle de Sohrâb, d’Œdipe, ou d’autres, les tenants et aboutissants sexuels, culturels, cultuels qui irriguent les rapports filiaux ont été de tout temps l’occasion de créer des histoires autant que se créaient autour de celles-ci de nouvelles façons d’envisager ces rapports. Orhan Pamuk se situe ici précisément au seuil de de ces histoires. Non seulement il s’empare de la tradition, ou plutôt des traditions, et des différences culturelles et politiques qu’elles sous-tendent, mais aussi il les articule à neuf, les fait siennes. Et cela non pas comme pourrait le faire l’adepte de l’exercice de style, enclin à reprendre un motif ancestral plus pour s’enorgueillir de sa filiation que par stricte nécessité. Ici, au fur et à mesure que conjointement se développe l’histoire et se complexifient les rapports de cette dernière avec la tradition, émergent peu à peu l’évidence et l’importance de ce travail mêlé de la tradition et de la trahison. Si reprise il y a c’est parce que, tout comme Sohrâb ou Œdipe, l’écrivain est indissolublement lié à des traditions qui le constituent. Si différence il y a c’est parce que, tout comme Sohrâb ou Œdipe, l’écrivain, pour éviter un drame ou en raconter un autre, se doit de tenter de briser la répétition du même.

En « réécrivant » un mythe du destin, en montrant aussi que le choix même d’un mythe comme fondement du destin est tout sauf innocent, Orhan Pamuk est parvenu à écrire des pages nouvelles et essentielles sur la liberté, celle des individus comme celle des peuples.

la logique du monde repose sur les larmes des mères.

Orhan Pamuk , La femme aux cheveux roux, 2019, Gallimard, trad. Valérie Gay-Aksoy

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« Désirer désobéir » de Georges Didi-Huberman.

Oui, les soulèvements échouent le plus souvent.

Écrits sur une période de plus de deux ans, les quarante fragments réunis ici s’intéressent tous à ce que l’auteur nomme « soulèvement ». En puisant abondamment dans l’histoire écrite des idées et des arts des dix-neuvième et vingtième siècle, Georges Didi-Huberman fait d’abord presque oeuvre encyclopédique. Benjamin, Adorno, Negri, Deleuze, Agamben, Debord, Foucault, Fanon, Rancière, Nancy, ,Vidal-Naquet… la liste s’allonge sans fin des noms de ceux qui ont pensé, théorisé, désiré, sous des vocables parfois divers et divergents, ce qu’était pour eux « se soulever » et dont l’auteur détaille ici les écrits. Au travers de ces fragments se donne donc à lire (grâce à un art très maîtrisé de la citation – cet art si cher à Benjamin) une forme de kaléidoscope des façons (ancrées à gauche s’entend!) d’envisager les différentes manières qu’il y a de se soulever. À côté alors de ces intrusions insistantes dans les théories du « soulèvement », Georges Didi-Huberman convoque là une peinture ou un texte de Michaux, là une photographie méconnue des barricades de 1870 ou là encore une prise de vue cinématographique.

De partout le monde se soulève : puissances. Mais partout, aussi, on construit des digues : pouvoirs. Ou bien on se protège au sommet des falaises, d’où l’on croira dominer la mer. Digues et falaises semblent dressées pour contenir les mouvements mêmes de ce qui se soulève depuis le bas et menace l’ordre des choses d’en haut. Les soulèvements ressembleraient donc aux vagues de l’océan, chacune d’elles contribuant à faire qu’un jour, tout à coup, la digue sera submergée ou la falaise s’écroulera. Quelque chose entre-temps, fût-ce de manière imperceptible, se sera transformé avec chaque vague. C’est « l’imperceptible » du devenir. C’est la puissance de la vague – dans tous les sens du mot puissance -, irrésistible mais latente, inaperçue jusqu’au moment où elle fera tout exploser. Voilà exactement ce que des poèmes, des romans, des livres d’histoire ou de philosophie, des œuvres d’art savent enregistrer en le grossissant, en le dramatisant sous la forme de fictions, d’utopies, de visions, d’images en tout genre.

Ce que permet indéniablement, et remarquablement, Désirer, désobéir, c’est de faire le point sur ces pensées qui ont cherché, derrière le fait même du soulèvement, ce que celui-ci, dans la disparité et la multiplicité de ses instanciations, recoupait de commun. Le désir vécu comme tel, la divergence radicale entre pouvoir et puissance, les relations ambivalentes qu’entretiennent révoltes et révolutions, le caractère spontané du soulèvement, etc. au-delà de ce qui divise ceux qui ont analysé et/ou professé le « soulèvement », l’auteur, dans ce panoptique au scalpel, relève d’abord ce qui en fait le commun. Mais aussi, en lui dénichant des expressions moins évidemment théoriques et politiques, majoritairement en provenance du champ esthétique de l’image, quitte à ce que ces expressions inattendues soient venu abreuver après-coup la réflexion théorique en tant que telle (telle l’ange de Klee la pensée benjaminienne), il l’éclaire d’un jour neuf et bienvenu.

La vie est à nous, si l’on y parvient. Un problème supplémentaire à cette difficulté intrinsèque, c’est qu’il n’y a pas de nous pour accorder ensemble les multiples notions à se faire de ce nous.

Le problème est qu’à détailler avec autant de précision, sur cette notion précise, la pensée de la philosophie politique de gauche, on en vient malheureusement à éclairer aussi ses apories. À forcer Spinoza ou Nietzsche à gauche, à chercher à esthétiser la révolte, à chercher à cerner un fait aussi trivial qu’une « révolte » (quel que soit le nom dont on l’affuble) par la production d’allégories ou de métaphores, à s’ingénier à déterminer de quelle notion du désir, lacanienne, freudienne ou nietzschéenne, ressortit le mieux le phénomène du soulèvement, on en vient à se couper de fait de son sujet. Sous le prétexte de toujours chercher à comprendre mieux, on s’enferre dans un verbiage certes beau, certes intelligent, certes pétri des meilleurs intentions, mais creux. À broder sans fin – et même avec intelligence – autour d’un fait pourtant si concret, on le fait disparaître. Comme s’il s’agissait à chaque fois plus de faire advenir un soulèvement selon ses vœux, parfaitement compatible avec l’image qu’on s’en était formé, que de véritablement en étudier les très pragmatiques occurrences pour en tirer des conclusions applicables à chacun. Et malheureusement, l’analyse qui rend ici compte de ses apories, s’y enclos à son tour. Ce qui, paradoxalement, ne la rend cependant pas moins utile.

Georges Didi-Huberman, Désirer, désobéir, Ce qui nous soulève I, 2019, Minuit.

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« Qui peut sauver la morale? » de François Jaquet & Hichem Naar

Parfois abreuvé à la lecture distraite des titres des livres de Nietzsche, le relativisme moral est devenu une opinion aussi courante que populaire. Depuis « la mort de Dieu » proclamée il y a plus de cent ans maintenant et revendiquée par les nietzschéens en culotte courte, nombreux en effet sont ceux pour qui quelque argument moral que ce soit ne se trouve fondé sur rien. Alors même cependant que cette opinion semble être devenue populaire, si pas généralement partagée, les questionnements, les prises de position, les querelles éthiques continuent à essaimer dans les espaces de débat* actuels. L’avortement est-il moralement acceptable? Est-il toujours injuste de restreindre la liberté de parole? L’euthanasie est-elle juste? Il peut sembler étonnant que l’on puisse aujourd’hui continuer à s’écharper sur ces questions, parfois dans le mépris complet de l’autre, alors même qu’aucun fondement soutenant solidement leurs opinions ne semble pouvoir être dégagé. Et que cette absence de fondement forme souvent une toile de fond communément partagée par les différents contradicteurs, ou qui le serait s’ils leur venaient à l’idée de se pencher ne fût-ce qu’un instant sur les fondements de leurs prises de position morale…

À côté de cette conception populaire (qu’on la nomme « sceptique » ou « relativiste ») des fondements de l’éthique, en existe une autre, philosophique, que l’on nomme « la théorie de l’erreur ». Les théoriciens de l’erreur jugent que tous les raisonnements moraux sont, par définition, faux parce qu’ils présupposent à tort l’existence de faits moraux à la fois objectifs et non naturels. Face à cet « extrême » nihiliste, que beaucoup voient comme une forme de condamnation définitive de toute possibilité de la morale, nombre de philosophes se sont penchés au chevet de la morale. Qu’elles soient expressiviste (les jugements moraux ne sont pas des croyances), subjectiviste (le jugement moral est une croyance qui ne représente pas un fait objectif), naturaliste (le jugement moral est une croyance qui représente un fait objectif naturel) ou non-naturaliste (le jugement moral est une croyance qui représente un fait objectif non-naturel mais qui existe bel et bien), toutes ces tentatives n’ont pour d’autre but que de trouver à la morale des bases qui puissent l’asseoir plus solidement. Si malheureusement aucune n’est sans faille, il apparaît aussi que cette théorie de l’erreur, elle-même faillible, n’est peut-être pas le monstre nihiliste qu’elle paraît être au premier abord.

D’un abord remarquablement didactique, non dépourvu d’humour (qui a dit que les philosophes analytiques étaient des rabats-joies?), ce livre démontre implacablement que quiconque cherche à émettre ou débattre d’un jugement moral ne peut faire l’économie de l’architecture conceptuelle (et donc aussi, par exemple, biologique) qui le sous-tend. Sous peine de tourner à vide, l’éthique ne peut se passer de métaétique. N’en déplaise aux grincheux contempteurs par principe de toute velléité analytique, la pensée spéculative a de beaux jours devant elle.

François Jaquet & Hichem Naar, Qui peut sauver la morale? Essai de métaéthique, 2019, Ithaque.

*à la réflexion, on a plutôt l’impression d’avoir affaire à des espaces polémiques, ceux propices au débat s’étriquant à mesure que les premiers prolifèrent…

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« La Mort par les plantes » de Helmut Eisendle

 

La Mort par les plantes, en 33 fiches pratiques et magnifiquement illustrées, vous apprend tout ce qu’il faut savoir sur les plantes toxiques. Noms, propriétés, effets, dose minimale, dose létale, voie d’administration, étude d’un cas réel : vous n’ignorerez plus rien des façons variées de faire souffrir et d’assassiner grâce aux plantes.

Vous êtes faible. Vous êtes sans arme. Vous désirez vous débarrasser définitivement, à peu de frais et en toute sécurité, d’un raseur prétentieux, d’une mère violente, d’un enfant tyrannique, d’un époux toxique, d’un patron imbu, d’un politicien corrompu, d’un policier tortionnaire : ce livre est un outil indispensable. La Mort par les plantes, c’est le meurtre – et donc le pouvoir – à portée de tous.

Il est temps, d’un point de vue humain, de déplacer le rapport de force, en ce qu’il conditionne le bonheur et tel qu’il s’exerce entre asthéniques et sthéniques, en faveur des premiers. Ce livre représente un moyen d’atteindre cet objectif. […] La lecture de ce glossaire constitue la condition intellectuelle préalable à l’exercice du pouvoir. Le glossaire est par conséquent un outil de pouvoir.

Introduit par une préface où le narrateur expose les bénéfices de la plante toxique pour renverser les rapports de pouvoir et clôturé par un index non pas des plantes elles-mêmes mais des effets provoqués par celles-ci*, La Mort par les plantes est bien plus qu’un simple manuel dotant le faible des outils de sa libération. À la fois exercice révolutionnaire, blague potache, exercice de l’outrance, analyse des mécanismes de pouvoir, passage en revue des diverses formes d’oppression et (hé oui) véritable manuel pratique, La Mort par les plantes est aussi irréductible à un genre que sont indiscernables les intentions réelles de son auteur.  Autant essai que fiction, aussi jouissif qu’indispensable, aussi irrévérencieusement drôle que désespérément sérieux, La Mort par les plantes est un ouvrage… de littérature**.

Helmut Eisendle, La Mort par les plantes, Vies Parallèles, 2019, trad. Catherine Fagnot.

*ce qui vous permettra, le cas échéant, de choisir la plante idoine en fonction de l’effet recherché…

**ce qui veut donc dire aussi que l’éditeur (et le vendeur) de ce livre ne pourra en aucun cas être tenu responsable d’une utilisation au premier degré de l’ouvrage, cela va de soi…

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« Idéogrammes acryliques » de Cécile Mainardi.

 

à la liste des objets finalement jamais retrouvés parce que pas même considérés comme perdus reste néanmoins associée la liste très abstraite des mots qui leur correspondent appelons-les les mots-radiateurs des mots livrés à des conditions d’existence atmosphérique particulières quand on y pense à supposer qu’on ait momentanément accès à cette liste se servir de ces mots ferait-il se retrouver ces objets ou signerait-il leur perte définitive et tout autre mot extérieur à cette liste que pourrait-il donc faire retrouver oui quoi?

Entre un objet et qui regarde ce qui en est dit, il y a et les mots et la forme que ceux-ci dessinent sur la page. Parfois ces mots et leur forme peuvent comme se conjoindre pour faire naître, ou tenter de faire naître, dans l’esprit de celui qui regarde, une image qui puisse faire retour vers l’objet en question. Mais précisément et malgré tous ces dispositifs, en question l’objet demeure. Car toujours quelque chose échappe de l’objet dans cet entre-deux que lui bâtissent les mots censés le dire.

je fais un pas de plus en direction de la vérité non nommée des choses

Se souvenant d’Apollinaire et de ses Calligrammes, Cécile Mainardi avait d’abord composé les poèmes de ce recueil en en reprenant à première vue le principe. Pour le dire simplement, la forme des mots qui parlaient de l’objet dessinaient cet objet. Peu à peu cependant, un traitement après l’autre, la silhouette a disparu, ne laissant après que les mots débités en un fin trait vertical verticalement centré sur la page. Comme l’auteure en fait part en exergue de son livre, le lyrique Apollinairien se mâtine d’âcreté. Séparé alors de la silhouette à laquelle il renvoyait – la silhouette renvoyant elle-même plus directement à la chose – , le poème conserve par-devers le sacrifice de cette évidence une trace supplémentaire de son rapport à la chose. Se faisant dépositaire de ce mystère (comment se fait-il que quelque chose demeure de ce qui disparaît?) la poésie de Cécile Mainardi, avec subtilité et humour, explore ce que rend irréductible la médiation par les mots.

toute présence de jaune rend la montée des blancs plus difficile car les molécules tension-actives et les graisses présentes dans le jaune qui se lient aux protéines du blanc gênent l’établissement du réseau nécessaire pour emprisonner l’air je cherche à emprisonner de l’air dans les phrases je cherche à monter la prose en neige je cherche à aérer le monde avec ma voix

Cécile Mainardi, Idéogrammes acryliques, 2019, Flammarion.

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« Fair-play » de Tove Jansson

 

Verity avait pris leur vie de voyageuses en main et l’avait organisée à sa manière. De toute évidence, elle était une perfectionniste dotée d’une bonne dose de non-conformisme. Elle avait rangé leurs affaires de façon symétrique, mais avec une certaine exubérance. Elle avait aligné leurs souvenirs de voyage sur la commode dans un ordre qui ne manquait pas d’ironie ; les chaussons étaient posés nez à nez, les chemises de nuit se tenaient par la main. Sur les oreillers elle avait mis les livres qu’elle appréciait – ou qu’elle n’aimait pas – les cailloux ramenés de Death Valley servaient de marque-pages. Ces vilaines pierres avaient dû la faire rire. Verity avait donné un visage à leur chambre.

Fair-Play conte, en une quinzaine d’épisodes, la vie de Jonna et Mari entre leur appartement d’Helsinki, la maison qu’elles partagent sur une île difficilement accessible, leurs promenades et leurs quelques voyages. Toutes deux artistes, elles filment, écrivent, peignent, mais surtout, aussi bavardes que bienveillantes, elles parlent. De tout et de rien. De leur vélléités artistiques, des autres, du temps, du bateau que la tempête menace de faire couler, de leur invitée qui craint l’orage, de la femme de ménage de leur hôtel qui leur déconseille d’aller visiter Tucson, de leur âge. D’un micro-événement l’autre, chaque chose, chaque moment trouve sa saveur unique des débats aussi passionnés que tendres qu’ils occasionnent. Par un coq-à-l’âne savamment orchestré, Tove Jansson parvient à démontrer que c’est moins une chose, quelle qu’elle soit, qui acquiert une importance, que la forme qu’elle prend dans les tentatives pour l’exprimer. Ce faisant, avec une délicatesse rare, elle nous invite à percevoir à nouveau ces infimes détails qui donnent une valeur au moindre instant.

La pièce avait quatre fenêtres, car la mer était belle dans toutes les directions. À l’approche de l’automne, l’île recevait la visite d’oiseaux exotiques en route vers le sud. Il leur arrivait de tenter un passage à travers l’une des fenêtres, vers la lumière d’en face, comme on passe à travers les branches des arbres dans la forêt. Les oiseaux morts se retrouvaient par terre, les ailes déployées. Jonna et Mari les déposaient sur le rivage abrité pour que le vent de terre les emporte.

Tove Jansson, Fair-play, La Peuplade, 2019, trad. Agneta Ségol.

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« Robledo » de Daniele Zito

 

Elle avait fini par travailler dix à douze heures d’affilée par jour pour le pur besoin de travailler, sans prétendre à la moindre rétribution ou satisfaction personnelle, acceptant des conditions souvent humiliantes qui étaient une offense à sa dignité de travailleuse et de femme. Dominée par cette obsession, elle avait décidé de s’ôter la vie précisément là où, selon ses propres mots, tout avait commencé, à savoir chez Décathlon.

Et si le travail, de valeur qu’il est encore souvent, se transformait en idéal. Et si, du désespoir désargenté dans lequel ils végètent, les sans-emplois s’adonnaient, jusqu’à ce que mort s’ensuivent, au travail pour le travail. Et si tout cela devenait bel et bien réel…

Constitués en groupuscules secrets, les membres de TPT (TravailpourleTravail) s’affublent des tenues de travail des grandes enseignes (Ikea, Décathlon, etc.) et prestent dans une joie retrouvée les heures normales d’une journée de travail normale. À la différence notable qu’ils n’ont ni contrat ni salaire. Seul compte le travail exercé pour lui-même jusqu’à la parfaite réalisation de celui-ci, le décès sur le lieu de travail même.

Personne ne se demandait qui il était. Personne ne lui demandait qui il était. Il n’avait pas de contrat, il n’avait pas de salaire, il n’avait rien, il se contentait de travailler, de manière irréprochable. Plus il travaillait, plus son inquiétude disparaissait. Il n’avait pas besoin d’autre chose.

Véritable lecture de ce qu’est le travail salarié lorsqu’il est pensé jusque dans les derniers retranchements de sa logique, Robledo est à la fois une fiction sur le monde du travail, l’une de ses analyses les plus lucides, et une fantastique mise en question des procédés par lesquels une réalité peut se dévoiler à nous. En se présentant comme une sorte de rapport-expertise-testament d’un journaliste dont il est rappelé constamment qu’il convient de s’en méfier, Robledo joue intelligemment sur les fractures infimes qui séparent parfois la réalité la plus triviale et le fantastique gore. L’absurde naît ainsi moins de la contradiction d’avec le réel que d’avec sa continuation abrupte la plus naturelle. Le travail décrit dans Robledo est bien le nôtre…

ce sont les mots qui créent les faits et non le contraire.

Daniele Zito, Robledo, 2019, Bourgois, trad. Lise Chapuis.

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« Transbordeur 3 : Photographie, Histoire, Société »

 

Depuis toujours, les photographies constituent des outils efficaces pour adjoindre des informations à des enregistrements visuels.

Que ce soit pour le déplorer ou le vanter, le flux d’images dans lequel nous avons le sentiment de baigner aujourd’hui pose des questions d’autant plus pressantes que cette situation nous parait exceptionnelle. Technicisés à l’extrême, nous nous sentons pourtant souvent dépassés par les images et leur amas et avons le sentiment que ce nouveau monde numérique dans lequel nous versons désormais forme une sorte d’ailleurs absolu, totalement neuf. Et que l’exceptionnalité radicale de ce moment ne peut trouver de solutions qui l’organisent que dans une inventivité tout aussi radicale. Sans nier la particularité d’une époque, c’est oublier que chacune n’est que la conséquence d’autres. Et que si les défis qui s’y font jour ont bien une histoire qui peut être retracée, il est possible alors de déceler conjointement aux défis les parcelles de solutions qui furent jadis imaginées pour y répondre.

La culture globale se loge moins dans une iconographie du global que dans la capacité de médiation que possèdent les images, liaisons entre les spectateurs et un monde dont l’échelle et la complexité – structurelles et sociétales – restent nécessairement invisibles.

Quand Charles Lindbergh traversa l’atlantique pour la première fois et atterrit au Bourget le 21 mai 1927, un photographe « immortalisa » l’événement. La photographie fut immédiatement transmise via les ondes pour paraître 3 jours plus tard dans les journaux américains avec une qualité certes médiocre, mais qui était « à l’image » de la vitesse dont elle rendait compte. Développée déjà quelque années auparavant la technique de la téléphotographie, en même temps qu’elle permit de pallier aux long trajets de la photographie physique, permit aussi de faire germer une véritable réflexion quant aux rapports qu’entretiennent l’image et l’information. À la fin des années 60, Xerox créait son copieur 914 qui allait permettre – moyennant rétribution à la société américaine – à des milliers d’utilisateurs de copier sur du papier normal n’importe quel document. Et à l’un d’entre eux, Daniel Ellsberg, de sortir des informations compromettantes du Ministère Américain de la Défense et de donner lieu au scandale des « Archives secrètes du Vietnam ». Avec la photocopie « démocratisée » se trouvaient ainsi redistribuées les cartes de la confidentialité et du pouvoir. Quelques cinquante ans plus tard, dans leur volonté de développer une intelligence artificielle qui puisse développer elle-même les capacités d’apprentissage utiles à la reconnaissance visuelle, des développeurs confient à des petites mains sous-payées, des « Turkers », le soin d’approvisionner le logiciel d’un nombre colossal d’images de base. Sous le mythe de la fameuse AI censée bientôt concurrencer l’humain,  c’est la bonne vieille image de l’exploitation de l’homme par l’homme que l’on retrouve.

Ce avec quoi rompt l’essentiel dossier de Transbordeur 3, c’est avec notre croyance de vivre un temps si exceptionnel qu’il serait détaché de toute histoire et avec notre ignorance des moyens réels qui sont à l’origine de ces prétendus miracles technologiques. L’histoire de la photographie est traversée de la pensée de sa diffusion et de sa transmission. Dès ses débuts, l’image photographique fut l’occasion d’interroger les rapports qu’elle entretenait avec l’information et les changements économiques, politiques, sociaux, esthétiques que son flux pouvait engendrer. Nous confronter aujourd’hui à l’historicité de ce qui parait si exceptionnel – et donc en dehors de toute histoire – nous force à l’humilité et à la reconnaissance de nos propres apories.

Aux antipodes de la lecture « technique », « en vase-clos », de « spécialiste pour spécialiste », Transbordeur est de ces lectures qui prouvent qu’en s’approchant au plus près d’un sujet on peut éclairer de la lumière la plus vive et la plus nécessaire des pans entiers du réel. Quelle lecture est plus utile?

Transbordeur 3 : photographie, histoire, société, 2019, Macula.

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