« Blanc & noir » de Jørn H. Sværen.

Depuis 2007, à l’aide d’une structure éditoriale spécifique, Jørn H. Sværen envoie des chapbooks à des amis, des abonnés ou des personnalités du monde littéraire ou artistique – norvégien ou étranger – dont il apprécie le travail. Parallèlement à ce travail, il compose des « articles » ou des « proses courtes » pour des revues. La poésie de Jørn H. Sværen est donc, dans le premier sens du terme, « adressée ». Le tout est ensuite recomposé pour paraître en recueil au sein d’une des plus prestigieuses maisons d’édition norvégienne. Déjà traduit en plusieurs langues, le premier recueil traduit en français de Jørn H. Sværen, Reine d’Angleterre, paraîtra courant 2020 aux éditions Éric Pesty.

Dans ce chapbook, Blanc & Noir, à partir de la vue d’un paysage de rivière enneigée, l’auteur se remémore le cygne du sonnet mallarméen, les pages noircies de Tristram Shandy ou un rite funéraire roumain. Peu à peu, en une prose subtile, chacun des sujets tisse ses motifs, s’entremêle avec les autres, jusqu’à se « résoudre » dans l’apparition d’un nouveau, inattendu, qui vient faire prendre un tour nouveau à l’ensemble. Cette sublime méditation sur le blanc et le noir – celui de la page et de ce qui y est écrit, celui du deuil ou de la joie, du jour ou de la nuit, de la neige ou des eaux sombres – est l’occasion de découvrir, émerveillé, l’œuvre d’un des grands poètes actuels.

Et comme le dit justement et magnifiquement un collègue-libraire néanmoins ami* : « Blanc & Noir » réunit la pureté d’une écriture sensitive, où s’entremêlent l’espace blanc hivernal du grand nord et celui, réduit mais illimité, des surfaces noires ouvertes par le lettrage sur le papier immaculé. Ici se déploie l’élégance d’une pensée qui sait organiser et redéployer de manière très personnelle et juste un ensemble vaste de pensées, d’observations, de références, toutes ces choses au service d’un texte qui se fait débordant de grâce et d’humilité. Ça traverse temps, espace et corps en un seul mouvement délicat et précis. Ça se lit un paquet de fois à la suite tellement c’est beau.

On ne peut qu’acquiescer benoitement!

Jørn H. Sværen, Blanc & noir, 2020, Vies Parallèles, trad. Emmanuel Reymond.

* Andreas Lemaire est le taulier de la librairie Myriagone, sise à Angers, qu’on ne saurait trop vous conseiller de visiter (Angers, oui, peut-être, mais surtout la librairie!)

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Bref, c’est quasi comme avant…

Comme tant d’autres commerces, nous sommes contraints d’adopter certaines mesures de façon à nous protéger et à protéger les autres. Comme tout commerce est différent, cela implique par essence des solutions différentes face à un même problème. Voici donc les mesures que nous appliquerons dans la librairie :

1. Nous autoriserons à 5 personnes seules de vaquer ensemble dans la librairie. Nous permettrons à des couples d’entrer dans la librairie pour autant qu’ils s’engagent à rester ensemble tout au long de leur visite. Nous vous demanderons de bien respecter la règle d’un mètre 50 à maintenir entre chacun ou entre chaque couple et d’être à l’écoute de nos directives éventuelles.

2. Nous ne fixerons pas de limite de temps précise mais vous demanderons d’adapter celle-ci à la situation réelle. Si personne ne trépigne devant la porte d’entrée, restez autant de temps que vous le désirez. S’il y a une file jusque chez Filigranes, écourtez votre passage.

3. Nous n’imposerons, ni n’interdirons, le port d’un masque. Nous vous demandons de bien respecter les gestes barrière et de ne vous adresser à un autre client ou à nous-même qu’en respectant scrupuleusement les distances de sécurité.

3. Nous proposerons à chacun, dès son entrée dans la librairie, de se laver les mains avec du gel hydroalcoolique (de luxe : 30 €/litre!).

4. Nous acceptons sans souci les paiements en cash.

5. Nous ne pourrons vous autoriser à vous asseoir lors de votre visite. Nous avons d’ailleurs retiré les chaises et les fauteuils de façon à vous permettre de mieux circuler dans la librairie. Nous gardons bien entendu en réserve des chaises dans le cas où vous souhaiteriez brièvement reprendre votre souffle.

Donc, on vous claque pas la bise, on garde nos distances, on vous propose une ablution 2.0, on s’en fout si vous êtes pro ou anti-masque, on a pas mal d’a priori positifs quant à votre souci du collectif et on croit mordicus en votre intelligence. Bref, c’est quasi comme avant…

Quant au fonctionnement des commandes et du milieu du livre dans son ensemble, il va de soi que celui-ci est également impacté par la « chose ». Si les commandes seront de nouveau possibles quasi normalement à partir du 11 mai, il faudra cependant s’attendre à certains retards. Par ailleurs, beaucoup d’éditeurs ont fait le choix, ou ont été forcés, de revoir drastiquement leur programme de parution en postposant la sortie de certains titres, voire en les annulant. Pas de bol, ce sont surtout les titres « porteurs », c’est-à-dire les trucs sans intérêt (ceux que vous ne voyiez jamais sur nos tables), dont les éditeurs ont jugé utile d’abreuver en priorité les consom., heu, les lecteurs. Pas mal de livres dont nous nous réjouissions de vous toucher un mot ont ainsi été reportés sine die. Très pragmatiquement, cela nous laissera plus de temps pour vous parler – à distance respectable – des titres sortis avant les « événements » et de choses plus anciennes et bien plus intéressantes que les inepties avec lesquelles le monde du livre espère se refaire. Bref, c’est quasi comme avant…

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Ouf !(enfin, presque, ou partiellement, ou temporairement, ou pas…)

Vos vitres sont d’une propreté impeccable. Vous en êtes à votre troisième rangement de printemps. Vous êtes parfaitement versé en latin, en géologie et en pédagogie alternative. Vous maitrisez Tik Tok. Vous avez maintenant compris, jusqu’au dégoût, à quel point rien, mais alors là rien, n’a d’intérêt sur Netflix. Vous en êtes à trois bières spéciales (sauf l’Orval, qui, étrangement, devient aussi difficile à trouver qu’une once d’empathie chez Bart de Wever), un verre de vin, un pousse-café et un verre de whisky par jour. Vous avez perdu votre réveil. Vous avez rêvé perdre vos enfants. Vous avez retrouvé vos baskets. Vous avez rêvé perdre votre balance. Vous êtes spécialiste en lecture de courbes. Votre chien est complètement crevé. Votre libraire vous a manqué, vous le lui avez dit, et il s’en est fort ému. Vous connaissez par cœur toutes les recettes d’Ottolenghi. Vos mains sont d’une pâleur cadavérique. Vos coudes sentent votre haleine. Vous rêvez de bouches. Vous pensez mordicus que « Télé Travail » est le nom du nouvel amant de votre compagne. Vous vous en êtes voulu très fort chaque fois, mais vous avez néanmoins souhaité très fort chaque jour, à 20 heures 00 minutes et 11 secondes précises que s’écrase tête la première au pied de l’immeuble mitoyen du vôtre, l’enfant de quelques mois qui frappait, enthousiaste, dans la casserole que lui maintenaient ses parents non moins enthousiastes. Vous avez d’abord détesté, puis haussé le sourcil, puis observé d’un œil éteint, les « esthètes-de-la-vie-confinée », les « je-te-l’avais-bien-du-pangolin », les « ce-qui-ne-nous-tue-pas-nous-rend-plus-fort-du-virus », qui ne prenaient pas même la peine de faire mine de déguiser leurs bons vieux et rances filtres idéologiques ou esthétiques, pour se livrer à des « analyses-du-monde-de-demain » ou à de pseudo expériences poétiques dont le seul objectif était de faire bouffer un peu plus leur déjà fort bouffie prétention. Vous vous êtes emmerdés. Vous avez été débordés. Vous avez été privé de votre droit-légitime-à-consommer. Vous avez appris que « B to B » n’était ni le nom d’un groupe de pop sirupeuse, ni celui d’un livre traduit en anglais de Frédéric Lenoir. Vous ne vous êtes pas baladés, vous avez « accompli, au sein de votre cluster familial, une activité physique non-interrompue, en appliquant les gestes barrières et en respectant les règles du social distancing ». Bref, vous avez été confinés.

Et comme, à partir du 11 (temporairement, partiellement, ou pas-tout-à-fait-jusqu’à-nouvel-ordre) vous ne le serez plus, confinés, vous n’avez qu’une et une seule envie : acheter des choses intelligentes à lire. Et ça tombe encore mieux car, à partir du 12, nous serons ravis de vous en vendre et d’ainsi capter une partie significative de votre épargne de ces 60 derniers jours…

Y aura du gel hydroalcoolique (de luxe : 30 €/litre) quand vous entrez, des distances de sécurité de 1.50 m et des gestes barrières à respecter, une capacité maximale (4 duos en même temps), des interdictions strictes (téléphoner dans la librairie; dire qu’un livre de Leila Slimani c’est bien; me proposer votre manuscrit sur le confinement à moins d’ 1 mètre 50 du tarin), des permissions (mettre un masque, ne pas mettre de masque, râler), des obligations (acheter, dépenser, consommer).

Bref, ça devrait être bien!

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Vieux Brol 30 « Procès et réalité » de Alfred North Whitehead.

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

D’une façon ou d’une autre, le progrès consiste toujours à transcender l’évidence

Toute science doit forger ses propres instruments. L’outil que requiert la philosophie est le langage. Ainsi la philosophie transforme-t-elle le langage de la même manière qu’une science physique transforme des appareils préexistants.

Ce que la philosophie se propose d’expliquer est souvent mal compris. Son propos est d’expliquer l’émergence des choses les plus abstraites à partir des plus concrètes. C’est une erreur totale que de demander comment un fait particulier concret peut être bâti à partir des universaux. La réponse est : « D’aucune manière. » La vraie question philosophique est : comment un fait concret peut-il manifester des entités abstraites de lui-même, auxquelles cependant il participe par sa propre nature?

Dans la philosophie de l’organisme, ce n’est pas la « substance » qui est permanente, mais la « forme ».

Impossible de décrire, même de façon inadéquate, une entité actuelle à partir d’universaux ; et cela, parce que d’autres entités actuelles entrent effectivement dans la description de n’importe quelle entité actuelle. Dès lors, chaque prétendu « universel » est particulier en ce qu’il est seulement ce qu’il est, c’est-à-dire distinct de tout ce qui est autre que lui ; et chaque prétendu « particulier » est universel en ce qu’il entre dans la constitution d’autres entités actuelles.

Etre actuel, cela implique obligatoirement que toutes les choses actuelles sont pareillement des objets qui jouissent d’une immortalité objective en façonnant des actions créatrices ; et que toutes les choses actuelles sont des sujets, dont chacun préhende l’univers dont il est issu. L’action créatrice, c’est l’univers en tant qu’il ne cesse de devenir un dans une unité particulière d’expérience de soi-même, et ajoute par là à la multiplicité, qui est l’univers en tant que pluralité. Cette concrescence se pressant vers l’unité est le résultat de l’ultime identité à soi de chaque entité. Nulle entité – qu’elle soit « universelle » ou « particulière » – ne peut jouer de rôles disjoints. L’identité à soi requiert que chaque entité ait une fonction conjointe, cohérente, quelle qu’en puisse âtre la complexité.

La philosophie de l’organisme est une tentative pour retourner aux conceptions du « vulgaire », avec l’ajustement critique minimal.

La simple notion d’une substance qui dure et qui supporte des qualités persistantes, essentiellement ou accidentellement, exprime une abstraction utile à de nombreux buts de la vie. Mais à chaque fois que nous essayons de l’utiliser comme énoncé fondamental sur la nature des choses, elle se révèle indiscutablement erronée. Elle tire son origine d’une erreur et elle n’a jamais réussi dans aucune de ses applications. Mais elle a obtenu un succès : elle est incrustée dans le langage, dans la logique aristotélicienne et dans la métaphysique.

Chez Kant, le monde provient du sujet ; dans la philosophie de l’organisme, le sujet provient du monde.

La doctrine d’une âme persistante avec des caractères permanents est très précisément la réponse qui ne peut convenir au problème spécifique de la vie. Ce problème est le suivant : comment peut-il y avoir du nouveau? Et notre réponse explique que l’âme n’a pas à être plus originale qu’une pierre.

Le caractère primitif de la perception directe est héritage.

La philosophie de l’organisme soutient que la notion d’ « organisme » a deux sens, interdépendants, mais que l’esprit peut distinguer, le sens microscopique et le sens macroscopique. Le sens microscopique est relatif à la constitution formelle d’une occasion actuelle, considérée comme un procès de réalisation d’une unité individuelle d’expérience. Le sens macroscopique est relatif à l’être-donné du monde actuel, considéré comme le fait têtu qui à la fois limite l’occasion actuelle et lui permet de se manifester. La canalisation de la poussée créatrice représentée dans sa reproduction globale de nexus sociaux illustre, en dernière instance, pour le sens commun, le pouvoir du fait têtu. Dans notre expérience également, nous provenons pour l’essentiel de nos corps, qui sont le fait têtu du passé immédiat approprié. De même, le passé immédiat de notre expérience personnelle nous entraîne ; nous terminons une phrase parce que nous l’avons commencée. La phrase peut donner corps à une pensée nouvelle jamais exprimée auparavant, ou à une ancienne pensée reformulée en termes nouveaux. Il n’est pas nécessaire qu’il y ait une association banale entre les sons des premiers et des derniers mots. Mais il n’en demeure pas moins impitoyablement vrai que nous terminons une phrase parce que nous l’avons commencée. Nous sommes les esclaves du fait têtu.

Car une entité actuelle ne peut pas être membre d’un « monde commun », sauf si le « monde commun » est un élément constituant de sa propre constitution. Il s’ensuit que tout élément de l’univers, y compris toutes les autres entités actuelles, est un élément constituant dans la constitution de n’importe quelle entité actuelle.

La compréhension est une forme particulière du sentir.

Un voyageur qui a perdu son chemin ne devrait pas demander : « Où suis-je? », mais ce qu’il veut réellement savoir est : « Où est le reste du monde? »

Le caractère premier de l’immédiateté de présentation s’est si longtemps imposé qu’on a pris l’habitude de tenir pour une évidence. Nous ouvririons nos yeux et activerions nos autres sens : et nous serions devant le spectacle du monde contemporain avec son décor de visions, de sonorités, de goûts ; puis, aidés de cette seule information sur le monde contemporain et son décor, nous tirerions les conclusions que nous pourrions sur le monde actuel.

Mais les lois de la nature sont le produit du milieu social.

Une entité actuelle sent comme elle sent; afin d’être l’entité actuelle qu’elle est./ De cette façon, une entité actuelle satisfait à la notion spinoziste de substance : elle est causa sui. La créativité n’est pas le fait d’un agent extérieur nourrissant ses propres projets d’avenir. Toutes les entités actuelles partagent avec Dieu ce caractère d’être cause de soi. Pour cette raison, chaque entité actuelle partage aussi avec Dieu le caractère de transcender toutes les autres entités actuelles, y compris Dieu. L’univers est ainsi une avancée créatrice vers la nouveauté.

L’unicité de l’univers et l’unicité de chaque élément de l’univers se répètent eux-mêmes jusqu’à la fin des temps dans l’avancée créatrice qui fait passer d’une créature à une autre, chaque créature rassemblant en elle-même la totalité de l’histoire des choses et illustrant à la fois leur identité à elles-mêmes et leur mutuelle diversité.

Chaque acte créateur représente l’univers en tant qu’il s’incarne lui-même comme unique et il n’y a rien au-dessus de lui qui viendrait imposer une condition finale.

Mais dans le monde réel il est plus important, pour une proposition, d’être intéressante que d’être vraie. L’importance de la vérité, c’est qu’elle accroît l’intérêt.

La philosophie ne saurait négliger les milles facettes du monde – les fées dansent, et le Christ est cloué sur la croix.

Dieu ne doit pas être traité comme une exception aux principes métaphysiques dans leur ensemble et invoqué pour les sauver de la ruine. Il en est la manifestation maîtresse.

Il est aussi vrai de dire que Dieu crée le Monde, que de dire que le Monde crée Dieu.

Alfred North Whitehead, Procès et réalité, 1995 (1929 en anglais d’où l’appellation « vieux brol »), Gallimard, trad. Daniel Charles, Maurice Élie, Michel Fuchs, Jean-Marie Gautero, Dominique Janicaud, Robert Sasso & Arnaud Villani.

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Confinement & Pangolin

Comme chacun d’entre vous, nous suivons attentivement ce qui se passe autour de ce fameux coronavirus. Comme vous le savez certainement, en Belgique, les commerces non alimentaires ou médicaux sont autorisés à ouvrir leurs portes normalement en semaine, tout en étant contraints de les fermer le week-end. Si, dans un premier temps, cette situation nous a rassuré, elle nous a ensuite rapidement intrigué. Maintenant, elle nous inquiète. Et nous indigne.

Comme vous sans doute, nous avons pu avoir accès à des informations en provenance d’Italie, d’Espagne, ou, tout récemment, du Grand Est français. En sus de ces informations, nous avons pu lire les avis, les tribunes, les appels publics ou privés d’un grand nombre de scientifiques, de virologues, d’épidémiologistes ou de médecins urgentistes. Tous, unanimement, et parfois à rebours des décisions de leurs pouvoirs de tutelle politique, insistent sur l’absolue nécessité de réduire nos contacts au plus strict minimum. Bref, rester chez soi pour sauver des vies.

Devant la réalité crue des situations décrites et l’unanimité des scientifiques, nous avons saisi l’absurdité qu’il y a à maintenir, envers et contre tout, un espace commercial ouvert. Quand bien même tout serait mis en œuvre à l’intérieur d’un commerce – et, ce tout, chacun sait qu’il est impossible à atteindre – pour en garantir l’innocuité et la sécurité de ceux qui s’y rendraient, le seul fait de le laisser ouvert nous semble et mensonger et dangereux. Mensonger, car il donne à entendre que la normalité peut être simplement aménagée là où toutes les personnes informées démontrent qu’elle doit être temporairement rompue. Dangereux, car, dans cette situation exceptionnelle, toute illusion du « normal » encourage d’autres à ne pas se saisir des enjeux, et à ajouter au problème combattu. Ici, très pragmatiquement, l’illusion tue. Et, dans ce combat-là, le fanion haut brandi d’un accès, via la librairie et le livre, à la culture, a beau jeu…

Vouloir maintenir ouvert un espace de rencontre – et diantre, la librairie en est bien un ! – à l’heure où IL EST AVÉRÉ que le simple fait de se rencontrer peut tuer nous est apparu comme étant en totale contradiction avec les valeurs mêmes sur lesquels nous avons érigé la librairie.

En conséquence, Ptyx sera fermé jusqu’à nouvel ordre.

N’en profitez pas pour acheter chez qui-vous-savez ! Lisez ou relisez ! Gardez vos sous pour quand on rouvrira, on en aura bien besoin !

Et surtout, surtout, restez chez vous !

Pour Ptyx,

Emmanuel.

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« Le Chant du poulet sous vide » de Lucie Rico.

Je ne sais pas pourquoi tu tiens autant à ce que l’histoire soit vraie. L’important c’est qu’elle existe, non?

La mère de Paule vient de mourir. Sans Louis, son compagnon architecte, Paule revient alors dans la ferme de son enfance, où sa mère vivait seule, et reprend, presque malgré elle, la petite exploitation avicole. Végétarienne, elle accomplit cependant tous les gestes qui mènent ses poulets de la naissance à l’étal du marché de village. Très vite, une relation personnelle se développe entre elle et chacun des nombreux poulets de son élevage. Elle s’en occupe avec soin et affection. Chacun reçoit un nom. Et pour chacun elle écrit un hommage mortuaire qu’elle affiche ensuite sur la carcasse au moment de la vente. C’est lors d’un jour de marché comme un autre qu’elle rencontre Fernand…

Lacet tirait, tirait, jusqu’à obtenir l’objet désiré. Sa persévérance n’avait pas de limite. Il fuyait la compagnie de ses congénères pour mieux se rapprocher de sa maîtresse, qu’il adorait. C’était un poulet unique et supérieur, qui brillait par son intelligence et sa malice. Si son cœur s’est éteint, dans le nôtre il vit.

Le Chant du poulet sous vide est un conte. Un conte contemporain qui croise avec autant de lucidité que de subtilité les travers et les aspirations de notre époque. Comment notre soif d’authenticité est-elle mise à profit et pervertie par les mécanismes du marché? Comment ce qu’il y a de plus vrai, notre adhésion au vivant, l’individualité de chaque être, sert-il les ambitions du commerce? Comment le mensonge vénal prolifère-t-il précisément sur notre aspiration au vrai? Dans ce premier roman diablement maîtrisé, Lucie Rico détricote les mécanismes par lesquels ce que quelqu’un prend vraiment au sérieux peut être asservi à des causes exactement inverses. L’hommage au vivant peut ainsi servir parfaitement sa mise à mort. Et l’écrit lui-même peut servir à décrypter et dévoiler ces mécanismes ou, a contrario, y être assujetti…

Les gens aiment ce qu’ils connaissent. Les certitudes. Cette nouvelle façon de voir les poulets, ils s’y feront, ils ne pourront bientôt plus s’en passer, tu verras qu’ils se mettront à faire des copies.

Lucie Rico, Le Chant du poulet sous vide, 2020, P.O.L.

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« Qu’est-ce qu’une plante? » de Florence Burgat.

Entre la vie végétale et la vie animale, rien n’est commun, pas même le fait de vivre, tant les acceptions du terme sont, ici et là, hétérogènes l’une à l’autre.

La plante est à la mode. Comme l’est également cette tendance à penser autrement les rapports qui gouvernent les différentes manières d’être vivant. On ne compte plus les livres dont c’est le sujet principal, ceux-ci se vendant parfois à plusieurs millions d’exemplaires. Malheureusement, toute mode amène avec elle son lot de simplismes. Ainsi, alors qu’on s’y refuserait naturellement s’il s’agissait de s’intéresser au monde animal, se complait-on souvent, lorsqu’on cherche à analyser le monde végétal, dans un anthropomorphisme – ou un zoomorphisme – aussi transparent qu’éhonté. « Les arbres pensent », « les plantes se réincarnent en nous », « les plantes peuvent se montrer honnêtes ou trompeuses », « elles communiquent et souffrent »… Entre raccourcis sémantiques, gloubi-boulga post-deleuzien et maladroites tentatives sémiologiques, ce néo-animisme, certes gros vendeur de bouquins*, dessert avec une parfaite constance la totalité des causes qu’il prétend servir.

Le refus de tout anthropomorphisme, qu’exige l’altérité radicale des végétaux au regard de la vie animale, loin de tarir la source de réflexion sur l’être des plantes, ouvre au contraire un espace de compréhension qu’invalide toute tentative d’insérer la vie des plantes dans la communauté des êtres sensibles.

À chercher à tout prix à étendre des concepts animaux au végétal, sous le prétexte (fallacieux ou souvent inconscient) de faire profiter le second du statut prétendument supérieur du premier, on lisse la différence, on fait de l’objet d’étude un même. Comme s’il nous était à ce point impossible de reconnaître une altérité, avec toute l’inquiétude que l’autre peut générer, qu’on se sentait contraint, pour la définir, de la ramener dans le domaine rassurant de l’identité…

C’est à cela pourtant que Florence Burgat nous incite à revenir, à l’altérité radicale de la plante. Une altérité qui ne peut donc être définie – car elle est précisément radicalement autre – sans que soient, du même allant, redéfinies – et non étendues – nos grilles de lecture épistémologique, ontologique ou éthique. Mais sans non plus que ces grilles de lectures ne doivent être réévaluées au prisme forcé d’autres grilles considérées comme meilleures pour la seule raison qu’elles seraient exotiques. Tout comme l’utilisation d’une sémantique issue de la psychologie ne rendra jamais la plante « pensante » ou « souffrante », l’utilisation d’un vocabulaire issu d’un ailleurs inassimilable (qu’il s’agisse, par exemple, de « Gaïa » ou de « Pacha Mama ») ne nous rendra pas par définition autres que nous sommes.

Pourquoi chercher à tout prix une forme de vie qui puisse les contenir toutes, et donc les dissoudre?

Comme la souffrance végétale, pour laquelle nous ne disposons d’aucune expérience valide, sert utilement à évacuer la question de la souffrance animale, ces réductionnismes en cascade induisent une indiscernabilité des différences qui, « au mieux », mine nombre d’efforts souvent louables (« Comment faire adhérer à un indispensable programme de protection de l’environnement un tant soit peu ambitieux, alors qu’il est aussi porté par des hurluberlus qui le discréditent? »), au pire, exonère à peu de frais d’actes blâmables (« Tu manges quoi si tu refuses de voir souffrir le poulet et que tu sais que la carotte souffre? C’est triste, mais il faut bien que tu te contraignes à accepter la souffrance du poulet. À défaut tu crèves de faim… »). Faire le sacrifice de la complexité – et donc d’une radicale altérité – se paie toujours très cher…

Florence Burgat, Qu’est-ce qu’une plante? Essai sur la vie végétale, 2020, Le Seuil.

*si ces pseudo-thèses fumeuses se retrouvent abondamment dans certains best-sellers ouvertement « vulgarisateurs », on peut les lire également, souvent camouflées par un verbiage pseudo-savant, dans un nombre croissant d’ouvrages en lien avec l’université. Paresse ou envie de s’encanailler, il n’en demeure pas moins que, dans le champ du « livre prétendument sérieux » aussi, le n’importe quoi semble être devenu un enjeu…

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« Une présence amoureuse » de Vincenzo Cerami.

Deux fois par jour, dissimulé derrière un arbre, Orazio vient contempler Serena dont il est tombé amoureux. Serena, aux mêmes heures, protégée par la pénombre de sa chambre, contemple Orazio, dont elle est tombée amoureuse. N’osant approcher Serena, Orazio se déguise en une jeune fille qu’il nomme Letizia. N’osant approcher Orazio, Serena se déguise en un jeune homme qu’elle nomme Carmine. Letizia va rencontrer Serena avec qui elle va se lier d’amitié. Carmine va rencontrer Orazio avec lequel il va se lier d’amitié.

les sentiments sont porteurs de mensonges et les mensonges à leur tour sont porteurs de sentiments.

Lors du chassé-croisé qui s’ensuit, les deux êtres créés vont comme acquérir une forme propre, se mélanger à leurs créateurs, dont ils vont redéfinir les sentiments et l’existence. Bien plus que « simplement » ou classiquement engendrer des changements dans la réalité, les mensonges vont ici prendre corps. Alors qu’elles étaient créées pour rendre l’amour de Orazio et Serena possible, les fictions Letizia et Carmine vont très naturellement créer d’autres possibilités : l’amitié de Carmine et Orazio, celle de Serena et Letizia, l’amour de Carmine et Letizia… Toutes celles-ci se trouvant ressenties et vécues sur le même plan que l’amour qui les a initiées.

Quel enfer ! Ne pas exister et devoir s’en aller ; exister et disparaître.

En réussissant à rendre cette indiscernabilité du réel et de la fiction palpable pour le lecteur, Vincenzo Cerami nous plonge dans ce qu’est vraiment une intrigue. Car intriguer c’est tout à la fois exercer l’art, la duperie et l’amour. En en bouleversant les codes, l’auteur culte du scénario de La Vita è Bella, disciple et ami de Pasolini, parvient ici à magnifier le roman amoureux. Et il nous démontre, via une histoire d’amour aussi originale que virtuose, que la fiction n’embellit ni ne dissimule le réel. Elle en est une des conditions.

Vincenzo Cerami, Une présence amoureuse, 2020, Vies Parallèles, trad. Sandro Belrame.

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« Maintenant et à l’heure de notre mort » de Susana Moreira Marques

Depuis de nombreuses années maintenant, la fondation Gulbekian a mis en œuvre un programme d’aide aux soins palliatifs dans certaines zones rurales du Portugal. Des équipes médicales sillonnent les régions reculées du pays pour aider à mourir des gens qui, sinon, n’auraient pas eu les moyens matériels et/ou logistiques de faire face dignement à leur fin de vie. Susana Moreira Marques, journaliste reconnue, a suivi ces équipes médicales lors de l’année 2011. Maintenant et à l’heure de notre mort est le récit de son expérience.

Manuel de survie : 3 – Faire des gens des personnages. 4 – Ne pas cesser de pleurer les personnages.

Si se confronter à la mort, qui plus est la mort au long cours, n’est pas chose aisée, en rendre compte est tout aussi complexe. Quand la mort est à nu, sans l’espoir ou l’inconscience, quand il ne s’agit plus de soigner mais d’accompagner, quand il n’est plus possible d’ignorer, quand on sait que l’autre sait, le langage courant se confronte à ses propres limites. Selon les cas le récit brut pourra paraître ou larmoyant ou froid. Une approche plus distanciée, plus formaliste, pourra être ressentie comme inutilement esthétisante. La mort, quand on la sait vraiment inéluctable, requiert de qui veut en parler une attention différente aux mécanismes du langage.

Il est des sujets sur lesquels il est impossible d’écrire comme on a toujours écrit. Quelque chose change. D’abord les yeux, puis le cœur – ou les nerfs ou ce que les anciens nommaient âme – et finalement, les mains.

Susana Moreira Marques, en empruntant à divers registres et modes narratifs est parvenue à éviter les écueils habituels dans lesquels trébuche celui qui tente d’aborder un sujet à forte charge dramatique. Ni chagrine, ni glaçante, sa prose a trouvé la juste distance qui permet ainsi de rendre compte de cette chose aussi étrange qu’universelle qu’est la conscience de mourir.

Susana Moreira Marques, Maintenant et à l’heure de notre mort, 2019, éditions do, trad. Elisabeth Monteiro Rodrigues

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« Ustrinkata » de Arno Camenish

L’Helvezia va fermer. Après soixante années de libations, le bâtiment qui abrite le café a été racheté par des investisseurs. En ce mois de janvier pluvieux, sa gérante, dite la Tante, a rassemblé une dernière fois autour d’elle tous les habitués. Il y a l’Alexi, le Luis, l’Otto, le Gion Baretta, la Silvia, le Giacasepp, la Grand-mère. Il pleut. Ça se souvient. Ça fume. Et ça boit. Sans discontinuer, ça se souvient, ça fume et ça boit.

La Silvia se lève et va derrière le comptoir se préparer un café-goutte, Alexi, elle dit, c’est quoi donc ce cœur noir aujourd’hui, tu peux pas nous faire ça, des années qu’on picole de concert et qu’on se fait la belle vie, nous tous qu’on est là avec nos drôles de belles frisures que tu nous a faites avec la plus grande peine aussi bien que tu pouvais et le dernier soir tu nous laisses seuls avec toute cette bière, c’est vraiment pas très gentil, aide-nous voir un peu à tout boire.

Tous les livres d’Arno Camenish sont des actes de dupe. Ainsi, dans l’Helvezia, à l’emporte-pièce, on parle d’un milieu villageois, entouré par les montagnes. Les protagonistes sont tous « du cru », hauts en couleur, vieux, un tantinet infirmes, gros buveurs, gros fumeurs. Leurs paroles, échevelées, est lardées de patois, d’approximations. Les faits et gestes qu’ils se remémorent, sans nostalgie ni accusation des temps présents, sont ceux du village, des petits événements qui en ont émaillé l’existence. Bref c’est drôle. C’est cocasse. Et c’est, au sens premier du terme, pittoresque. Mais le pittoresque, de même que le rire qu’il suscite, chez l’auteur suisse, n’est pas un aboutissement. Il est la possibilité d’autre chose. L’originalité des situations et des personnages décrits, comme de la langue qui en rend compte, n’empêche jamais ni de s’en émouvoir ni d’y saisir ce qu’ils ont de commun avec « notre monde ». L’Helvezia est terriblement original et particulier. Il est un monde « à part ». Mais plutôt que d’être saisi comme une exception à notre monde, sous la plume d’Arno Camenish, il devient une forme de microcosme, une sorte de vivarium via l’observation duquel, nous sont renvoyés, sans jamais les pointer directement, nos propres travers, nos propres farces, nos propres dérisions.

On y aurait même pas pensé et comment qu’on aurait fait, vu qu’on est coincé ici-bas comme au fond d’une bassine, on en serait encore à croire que le monde s’arrête derrière ces montagnes.

Avec Arno Camenish, l’éclat de rire est la condition de l’empathie et le pittoresque l’occasion de l’universel.

Arno Camenish, Ustrinkata, 2020, Quidam, trad. Camille Luscher

Sort en même temps, du même auteur, chez le même éditeur, traduit par la même traductrice « Derrière la gare »

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