« De la pluralité des mondes » de David Lewis.

Existe-t-il un monde où les ânes parlent à des dragons? En existe-t-il un autre où une version divergente de moi ne se poserait pas cette question? Existe-t-il un voire des mondes qui n’auraient aucun lien d’aucune sorte avec le nôtre? À l’heure où il n’est plus tout à fait utopique de décréter qu’une infinité de mondes autres puissent exister et qu’il est possible de trouver des hypothèses sérieuses qui appuient scientifiquement en ce sens, le questionnement philosophique de la pluralité des mondes n’est cependant pas encore exempt de toute charge polémique. Étrangement, pour certains, poser philosophiquement la question de la réalité d’autres mondes demeure farfelu…

C’est pour la théorie substantielle, et non pour la théorie métalogique que nous avons besoin des mondes possibles.

Là où David Lewis en « rajoute une couche » dans son réalisme modal c’est qu’il pose comme principes cardinaux de celui-ci son efficacité opérante et son caractère concret. Autrement dit, le réalisme modal lewissien n’est pas qu’une « simple » invention à vocation épistémique ou logique. Il est bel et bien réel et il fonctionne bel et bien.

Si la causalité trans-mondaine nous semble chose compréhensible, c’est parce que, je crois, nous nous représentons la totalité de tous les mondes possibles comme un unique grand monde, et que nous sommes conduits à penser qu’il y a d’autres manières dont ce grand monde aurait pu être.

Certes foncièrement iconoclaste, le réalisme modal de David Lewis est cependant bien plus qu’une révision provocatrice des théories d’un Giordano Bruno ou d’un Leibniz. Trouvant ses origines dans les discussions autour du naturalisme philosophique des philosophes analytiques américains, tels Quine ou Kripke, l’approche de Lewis vise – pour faire simple – à profiter de l’extraordinaire fécondité intellectuelle d’une conception multi-modale sans rompre d’avec les contraintes d’un réalisme commun. Autrement dit, il est possible de croire qu’il existe une infinité de mondes et sacrifier sans souci aux modes communs d’existence de ce monde-ci. Bien loin même de contredire l’actualité du notre, une théorie réaliste de l’infinité des mondes lui apporte des outils aussi inédits qu’indispensables pour le comprendre mieux. Qu’est ce qu’un individu? Qu’est ce qu’un autre? Qu’est ce qu’une possibilité? Aux antipodes du jeu gratuit, le réalisme modal s’affirme comme une boîte à outils absolument remarquable pour explorer avec un regard régénéré de très vieilles questions.

Le réalisme modal s’oppose, en effet, par sa mesure excessive, à la solide opinion du sens commun sur ce qu’il y a. (Ou alors, pour une partie de ceux qui demeurent incrédules, il s’oppose plutôt à un solide agnosticisme sur ce qu’il y a). Lorsque le réalisme modal vous dit – comme il le fait – qu’il y a des infinités indénombrables d’ânes, de protons, de flaques, d’étoiles, de planètes comme la terre, de villes comme Melbourne et de gens très semblables à nous-mêmes – il n’est pas étonnant que vous hésitiez à le croire. Et si l’accès au paradis des philosophes exige effectivement d’y croire, il n’est pas étonnant que vous trouviez le prix trop élevé. […] Pourquoi faudrait-il croire en une pluralité des mondes? Parce qu’il s’agit d’une hypothèse commode, ce qui en fait une raison de penser qu’elle est vraie.

Cette seule prémisse : considérer avec sérieux une hypothèse parce qu’elle est utile et en interroger la validité en raison de ses aspects pratiques est en soi une raison suffisante de s’intéresser au réalisme modal. Alors même qu’une partie de la philosophie américaine nous arrive péniblement plus de cent ans après sa parution outre-Atlantique (Dewey, James, Whitehead font ici figures de nouveautés), et qu’on en snobe encore avec superbe l’extraordinaire production philosophique récente, la lecture d’une de ses œuvres majeures devrait s’affirmer comme un acte d’utilité publique. Pourquoi devrions-nous, par défaut, nous priver d’instruments de connaissance?

David Lewis, De la pluralité des mondes, L’Éclat, trad. Marjorie Caveribère & Jean-Pierre Cometti.

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« Susette Gontard, la Diotima de Hölderlin »

Diotime est cette femme dont Platon, dans le Banquet, rapporte qu’elle lui enseigna ce qu’était l’amour. Définition de l’amour qui fit florès, donna naissance au fameux mondes des intelligibles, et initia toute la philosophie occidentale. De la Diotime de Platon, on ne sait à peu près rien, à tel point que beaucoup doutent qu’elle ait jamais existé. À l’opposé des autres personnages des dialogues, Diotime serait un personnage de fiction. Plus de 2000 ans plus tard, Hölderlin, dans ses poèmes ainsi que dans Hyperion, donnait comme nom Diotime à l’un de ses personnages. Mais cette Diotime-là, on sait très bien qui elle fut. Elle s’appelait Susette Gontard. Elle était la mère d’Henry, dont Hölderlin fut le précepteur, avec qui elle vécut une passion célèbre.

— Oh, garde-moi toujours dans ton cœur! Et si notre amour devait à jamais demeurer vain, il conserverait de lui-même, tapi en notre for intérieur, une beauté telle qu’il demeurerait toujours ce que nous avons de plus cher, ce que nous avons d’unique. N’est-ce pas mon tendre et cher? Tu partages également ce sentiment et nos âmes ne cesseront de se rencontrer dans l’éternité — (Lettre de Susette Gontard à Hölderlin)

Mais il est aisé aux hommes de laisser faire ce pour quoi ils n’ont pas de véritable estime. Ils n’aimeraient perturber que ce qu’ils peuvent envier, et seul l’être qui suscite le véritable amour est tourmenté au nom de l’amour. (Lettre de Hölderlin à Susette Gontard)

Susette Gontard, la Diotima de Hölderlin, est un livre sans auteur. Après une courte présentation, se succèdent les lettres entre les amants, des passages des poèmes ou d’Hypérion, des extraits d’autres correspondances d’amis, de proches, de parents des deux amoureux. Vaguement chronologique, la « simple » succession des documents – dont la « simplicité » provient d’un très savant arrangement -, tout juste accompagnée de quelques notes en fin d’ouvrage, permet d’approcher comme aucun autre moyen l’essence d’une création. Mais elle fait bien plus. Car, non contente de dévoiler la génétique d’une œuvre – oui, en effet, dans leur relation, comme dans les lettres qui en rendent compte, l’amour de Hölderlin et de Susette Gontard forme le linéament de celui dont Hypérion est imprégné -, elle forme elle-même œuvre. Ce livre n’est donc nullement un énième livre sur la poésie ou sur « le miracle créatif », qui célébrerait en l’exaltant le rôle de la « Muse ». Elle n’est pas non une très à la mode et anachronique tentative de rendre justice au rôle déterminant joué par la femme dans l’œuvre de l’homme (pour tous ceux qui connaissent un peu Hölderlin, Susette Gontard est, depuis toujours, bien plus qu’une « Muse »). Susette Gontard, la Diotima de Hölderlin est un écrit à multiples mains – dont il se trouve que deux d’entre elles appartiennent à l’un des plus grands poètes que la terre ait porté – qui sonde comme rarement le sentiment amoureux et en explore les prodigieuses capacités transformatrices.

Désormais, je me demande chaque jour comment un être isolé peut exister en soi et à travers soi si l’amour l’a élevé à la noblesse et à la beauté. – J’aimerais rêver toujours. Seulement, rêver, c’est se détruire soi-même! Se détruire soi-même, être lâche! – – – Il faut de la sensibilité! Dois-je l’en blâmer? Cependant, tout sentiment réveille en moi, dans toute sa force, mon désir impérieux, mêlé à mille douleurs. Même au plus profond de mes pensées, je n’éprouve d’autre désir que de connaître la relation amoureuse la plus intense. En effet, qu’est-ce qui peut nous mener à travers ce couple ambigu de la vie et de la mort, si ce n’est la voix de notre être supérieur que nous confions à une âme aimante proche de la nôtre, cette voix que nous-mêmes nous ne parvenons pas toujours à entendre. Unis, nous sommes forts et indéfectibles, dans le beau et dans le bien, au-delà de toutes les pensées, dans la foi et dans l’espérance. Mais, dans le monde réel qui nous contient, cette relation amoureuse n’existe pas seulement à travers l’esprit; même les sens (hormis la sensualité) en font partie. Un amour que nous soustrayons entièrement à la réalité, que nous ne percevons plus que par l’esprit, que nous ne pourrions plus nourrir ni faire espérer, finirait par devenir rêverie ou disparaître à nos yeux. Il demeurerait mais nous ne le saurions plus. (Lettre de Susette Gontard à Hölderlin)

Alors qu’elle est au fondement même de la philosophie – la philosophie dont il n’est jamais vain de rappeler que c’est bien, dès son entame, l’amour qui lui donne une origine et un idéal – la Diotime platonicienne qui n’est peut-être pas réelle, devient, chez le poète allemand, une incarnation de la femme aimée. Et c’est dans l’échange même avec celle-ci que se forgera une poésie qui, à son tour, pourra transformer en profondeur la philosophie occidentale. Et l’immense tour de force de ce livre est d’avoir réussi à rendre cette révolution esthétique palpable par des moyens formels résolument contemporains.

Susette Gontard, la Diotima de Hölderlin, Verdier, trad. Thomas Buffet.

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« État civil » de Michelle Grangaud

La matière a un nom.

Le nom est quelque chose dont tout le monde se sert, mais il est très difficile et peut-être impossible de dire ce que c’est au juste.

La matière a un nom, mais le nom ne l’a pas, elle.

Quand elle est grise, elle désigne la faculté de penser. Peut-être faut-il entendre par là qu’elle n’est sujette à penser que quand elle est en état d’ivresse.

Composé en trois parties, Naissances, Mariages et Décès, État civil déroule ses phrases effectivement un peu comme un état civil (ou des états civils juxtaposés) pourrait le faire. Il convient non pas de discourir, de dire, d’exprimer ou de signifier mais d’abord de consigner. Consigner les faits, petits ou grands, généraux ou particuliers, qui puissent attester qu’une existence est bel et bien menée, et cela selon le découlement habituel de celle-ci, qui naît, se marie, puis décède. Comme le dit la page de titre, État civil n’est ni un roman, ni un recueil, ni un récit, mais bien une suite d’inventaires.

Je suppose que j’ai la parole, mais c’est peut-être la parole qui m’a, moi-même, avec beaucoup d’autres.

Mais ces phrases, souvent drôles, qui au premier regard paraissent se succéder un peu au hasard, ne sont pas que collationnées. Elles inventorient, certes, mais elles inventent aussi. S’y dessinent peu à peu des structures. Chaque séquence est ainsi discrètement organisée par une suite de phrase dont chacune reprend comme sujet le prédicat de celle qui précède dans la suite, cela formant comme un squelette mouvant autour duquel la séquence entière peut se développer. De même chaque partie s’organise-t-elle autour d’un rapport au langage qui fluctue, tout en s’enrichissant des parties qui précèdent : dans « Naissances » l’accent est mis sur la lettre ou le mot et leurs découvertes émerveillées, dans « Mariages » ce sont la grammaire et la conjugaison, dans « Décès » ce sont les rapports du mot et du réel qui sont mis sur le grill. Peu à peu donc, comme au cours d’une vie, un langage se constitue qui peut rendre compte et faire retour sur lui-même.

Les mots sont une certaine sorte, très particulière, de choses.

La poésie de Michelle Grangaud réussit le pari oh combien complexe de réunir dans un espace formel cohérent la force ludique du langage et sa vertigineuse capacité à sonder le réel. État civil c’est de l’émotion pure forgée sur un alliage d’anagrammes et de Wittgenstein.

Michelle Grangaud, État civil, P.O.L.

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« Affaire de genres & autre pièces de fantaisie » de Michel Falempin.

Le doute, quoi qu’il en soit d’une certaine obstination à se tenir au bord d’une rue, à la sortie d’un bourg (c’est là, de la part d’une maison et de la mienne, déjà beaucoup se compromettre), n’est pas une raison suffisante ni même l’assurance de l’avoir habitée d’une façon autre qu’affective avec forcément, certain soir, l’ombre au moins de ma main remarquée sous la lampe et le souvenir d’un reflet surpris dans la grande armoire à glace, pour ne pas dire, non point certes ce qu’elle est mais à quoi elle ressemble : une maison, sinon en guerre, du moins qui (la guerre) l’a connue au point d’en avoir, dans une partie d’elle-même interdite en principe à son occupant, accumulé les preuves aussi réalistes que controuvées.

Des preuves « Controuvées » donc. Mais des preuves autant « controuvées » que « réalistes ». Le réalisme de Michel Falempin n’est pas le plaquage d’une perception sur quelque chose d’indépendant qui lui préexisterait. Un peu à la façon d’un Mallarmé au carré qui chercherait à attester l’absence de l’absente d’un bouquet en la rendant présente par le langage, l’auteur fait fi des genres (qu’ils soient sexuels ou littéraires) et des clivages (le réel vs la fiction) pour creuser dans un sillon illustre sa propre trace où rien de ce qui est descriptible ni de ce qui est décrit n’impose ses propres limites strictes. L’écriture et la lecture, et le livre qui en résulte – si du moins, ce ne sont pas l’écriture et la lecture qui résultent du livre -, font partie intégrante du réel dont, tout à la fois, elles attestent et procèdent. Ainsi d’une maison que l’écriture « décrit » mais qui n’advient (et donc n’est, et donc n’offre la possibilité d’être décrite?!?) que dans la description. Ainsi d’un aïeul présomptif dont un héritier se chargerait d’écrire l’autoportrait.

Un destinataire naturel le priver de son bien, un écrit, toutefois, le peut, que l’on appelle codicille, clause, réserve – tout ajout testamentaire qui retire ou retranche ou détourne : mais ici c’est « retourne » qu’il faut écrire à propos de qualités dont on hérite d’un pseudo-donataire et c’est un défi littéraire pur que de pratiquer ce genre juridique singulier, sans autre bien à en attendre en héritage que l’honneur artistique et vain de le relever.

Soyons franc, ces Affaires de genre & autres pièces de fantaisie ne sont pas d’un abord aisé. Comme l’acte de lecture fait partie intégrante du réel (ou l’inverse, d’ailleurs) et que c’est de celui-ci dont se joue Michel Falempin, le lecteur se retrouvera très souvent en pays étranger. Et à ce point étranger qu’il n’en reconnaitra dans un premier temps pas même, non pas les paysages, mais les catégories selon lesquelles il a été habitué à se construire l’idée même de paysage. Mais, peu à peu, en lisant et relisant attentivement ces phrases qu’il aura jugées dans un premier temps certes remarquablement chantournées mais un tantinet brise-méninges, le lecteur y décèlera la rigueur d’un extraordinaire projet littéraire. Dont l’exigence ne sacrifie rien, absolument rien, ni à l’humour, ni à l’émotion. Et qui lui rappellera, à ce lecteur, que s’il lit, c’est précisément parce que la lecture, comme rien d’autre, est capable d’emmener en des contrées aussi radicalement autres…

il convient de rappeler que sur ce sujet réaliste par excellence, il ne faut ajouter du rêve que par pure humanité.

Michel Falempin, Affaire de genres & autres pièces de fantaisie, Héros-limite & Éric Pesty

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« Comment saboter un pipeline » de Andreas Malm.

On ne compte désormais plus les livres dont le sujet essentiel est, au sens large, l’écologie. Collapsosophes, écologues profonds, arbrothérapeutes, néo new-age, résilients, en dehors de ceux qui, platement mais utilement, se limitent à dresser le constat scientifique du désastre en cours, l’écrasante majorité de ces livres prétend ériger ce désastre en prédicat de nouvelles formes de « pensée ». Formes dont il faut bien reconnaitre, en sus bien souvent de leur indigence, la terrible stérilité. Non seulement on déguise des évidences ou des lieux communs en les habillant d’un langage pseudo-savant (on est dans la muise + il faut bien faire avec = on est dans le chthulucène (sic) + il faut habiter le trouble (sic)) mais encore on fait mine de construire des solutions avec des arguties et des métaphores (atténuer les effets du changement climatique et/ou lutter contre le désastre capitaliste = bâtir des récits (sic), faire un avec Gaïa (sic), bâtir des cabanes (sic), réactiver les possibles (sic), poétiser le monde (sic)). Tout ce baratin 2.0 ne prêterait qu’à rire s’il ne contribuait pas à jeter le discrédit sur des constats scientifiques aussi irréfutables qu’alarmants et à donner le sentiment qu’il est encore temps de se perdre en conceptualisations foireuses. Si ça pense – pour autant qu’on puisse appeler ça penser – , ça agit très peu. Si ça dit – là par contre, ça dit beaucoup -, ça ne fait pas grand-chose.

Quand commencerons-nous à nous en prendre physiquement aux choses qui consument cette planète – la seule sur laquelle les humains et des millions d’autres espèces peuvent vivre – et à les détruire de nos propres mains?

L’auteur de ce livre part d’un étonnement sincère : comment se fait-il qu’aucun acte terroriste n’ait encore été commis au nom du climat? Et, plus généralement encore, comment faut-il comprendre le refus obstiné de toute forme de violence professé par l’immense majorité des militants environnementaux?

En revenant sur l’histoire d’autres mouvements sociaux, souvent associés dans l’imaginaire collectif au pacifisme et dont s’inspirent ouvertement nombre d’initiatives actuelles, Andreas Malm démontre que la réussite de ces luttes ne repose souvent pas autant qu’on le croit sur les postulats pacifistes dont on les recouvre aujourd’hui. C’est en général bien plus de l’articulation entre la lutte pacifique et la violente (quoi que revête d’ailleurs cet adjectif, du sabotage ludique à l’acte terroriste visant des personnes) que résulte l’accomplissement des objectifs initiaux. Une fois l’argument historique – implacablement – invalidé, l’auteur s’attelle à questionner l’idée de la lutte « violente » sous l’angle de la pragmatique et de l’éthique et désamorce avec brio nombre d’idées reçues et de discours encore communément acceptés. Non, rayer une carrosserie de SUV n’est pas un acte violent. Non, mettre à bas une infrastructure polluante n’est pas en soi un acte terroriste et/ou disproportionné.

Contrairement à ce que pourrait laisser penser son titre, ce livre n’est en aucun cas une suite de recettes pour saboteur impénitent, ou pour adolescent en manque de défouloirs. Il n’est pas non plus un manifeste qui n’aurait d’autre but a priori que la légitimation fallacieuse d’un biais naturel. Ce que fait l’auteur c’est d’abord démonter le fétiche qu’était devenu le pacifisme pour ensuite réactiver les dimensions pragmatiques, politiques et éthiques du sabotage. Le sabotage est bien un moyen. Et comme tout moyen, sa légitimité n’est jamais à rechercher dans sa prétendue substance mais bien dans les conditions – proportionnalité, urgence, pragmatisme – dans lesquelles il est exercé.

Le sabotage peut se pratiquer doucement, délicatement même.

Aux bouffonneries néo-chamaniques en vogue, ce livre substitue en la réactivant toute la charge éthique et politique des actes. Et ça fait un bien fou!*

Andreas Malm, Comment saboter un pipeline, La Fabrique, trad. Étienne Dobenesque.

*tiens un acte, comme ça, en passant. Chaque SUV est muni de quatre pneus volumineux remplis d’air. L’intérieur de chaque pneu (rempli d’air donc) est séparé de l’extérieur du pneu (rempli d’air aussi, vicié par le dit-SUV) par une membrane caoutchouc. Seul accès de l’un à l’autre : une valve Schrader. Celle-ci est fermée par un capuchon à visser. Dévissez-le. Logez-y un petit élément dur d’environ 3 mm de diamètre (un petit roulement métal, ou, plus simple encore et plus disponible, un petit gravier bien dur). Il suffit de l’y placer. Tout simplement. C’est aussi rapide que simple. Et efficace. Revissez. Effectuez cette opération sur les quatre pneus. Placez un mot sur le pare-brise expliquant à l’heureux propriétaire du dit-SUV que vous ne le détestez pas particulièrement mais que quand même, faut pas pousser bobonne, et surtout, surtout, qu’il doit faire attention quand il démarre parce que vous avez, grâce au procédé susvisé, fait passer l’air de l’intérieur des pneus du SUV en question à l’extérieur des pneus. Répétez cette opération sur plusieurs SUV de la même rue ou du même quartier. Voilà. Vous n’avez rien détruit. Vous n’avez rien endommagé. Vous avez juste rendu de l’air à l’air. Et en faisant cela, vous avez respectueusement fait passer un message qui n’avait manifestement pas été entendu. Parce que si on a un SUV maintenant, c’est qu’on est franchement un tantinet bouché. Faites-ça de nuit de préférence. Avec des copains et des copines. (et sinon, vous pouvez aussi aller planter des arbres sur des green de golf, c’est pas mal non plus…)

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« S’ouvrent les portes de la ville » de Bei Dao.

L’emploi des néons se généralisa au début des années 1970 et Pékin brilla soudain de milles feux, si bien que les esprits ne montrèrent plus leur pouvoir merveilleux. Heureusement , grâce aux fréquentes coupures de courant, chaque foyer allumait des bougies, et c’était une façon de se souvenir avec nostalgie de l’enfance perdue.

En 2001, Bei Dao était autorisé pour la première fois depuis douze ans (à l’étranger lors des événements de la place Tienanmen, il avait du se contraindre à l’exil) à rentrer à Pékin. Il retrouve alors une ville qui a profondément changé. Et, en posant son regard sur cette ville profondément différente, ce sont les souvenirs de celle qu’il a connue qui refont surface.

La vie des poissons est entièrement transparente. Perplexe, je me posais cette question : les poissons rouges étaient-ils un décor pour nous, ou bien était-ce nous qui leur servions de décor?

En une vingtaine de chapitres thématiques et non chronologiques, le lecteur suit à la fois l’auteur qui redécouvre sa ville et l’enfant ou le jeune adulte qu’il était dans la ville d’alors et désormais définitivement disparue. On y lit, comme jamais et de l’intérieur, une Pékin lors de la terrible seconde moitié du vingtième siècle, avec sa grande famine ou sa terrible révolution culturelle. On y lit les difficultés, les espoirs, les joies et les douleurs d’une famille à la fois ballottée par l’Histoire et actrice de celle-ci. Portée par une écriture toute en retenue qui conjoint subtilement l’acte de se souvenir avec l’évocation même du souvenir, s’ouvrent au lecteur en même temps que les portes d’une ville, celles d’une Histoire dite « connue » mais encore bien méconnue dans ses conséquences intimes. Aussi émouvant que sincère, S’ouvrent les portes de la ville est un remarquable exercice d’écriture d’un être plongé dans l’Histoire.

Père disait : « L’existence n’est qu’accueil et adieu ».

Bei Dao, S’ouvrent les portes de la ville, Ypsilon, trad. Chantal Chen-Andro.

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« Lectures de prison »

Pourquoi l’État veut-il que les détenus lisent? Comment sont organisés les fonds? Quel est le fonctionnement de la bibliothèque de prison? Comment savoir ce que lisent les détenus? Quel lieu pour la bibliothèque pénitentiaire? En plongeant dans les archives de la prison française dès 1725 et les suivant tout du long jusque 2017, ce très beau livre de 460 pages entreprend de nous renseigner sur la façon dont la lecture a été envisagée dans l’univers carcéral au cours du temps. On y voit ainsi que la lecture, très tôt envisagée comme un élément d’importance au sein de la prison, le fut évidemment en épousant les codes sociaux, politiques et moraux des différentes époques. S’y lit ainsi le passage de la satisfaction à des impératifs moraux transcendants (il fallait lire les textes religieux pour s’édifier) à celle de l’émancipation individuelle (il faut lire pour s’éduquer). On passe d’une bibliothèque organisée par ou avec l’aumonier à une implication du détenu dans son administration. Le livre y est d’abord envisagé comme un objet parmi d’autres avant, peu à peu, d’y trouver une identité propre et un statut particulier.

Le sujet – l’excuse pourrait-on dire – du livre paraît ténu. L’organisation d’une activité précise, ici la lecture, au sein de l’univers des prisons paraît à première vue ne pouvoir intéresser qu’un petit public de spécialistes, férus de sociologie carcérale ou d’histoire culturelle. Mais tout a été fait ici pour extirper de ce point d’accroche très pointu de quoi le relier à des questions qui le débordent très largement. Dans l’analyse pointilleuse de ce rapport entre lecture et prison émergent ainsi des faits et des évolutions socio-politiques et anthropologiques bien plus génériques qu’attendu. Dans les listes d’ouvrages, comme dans les méthodes de classements on décèle ainsi notre croissante spécialisation du réel. Dans l’évolution de la prise en compte des détériorations dont sont atteints les livres proposés se font conjointement jour la modification du rapport à un objet manufacturé et celle de ce que signifie l’acte pénitent. Et la liste est très longue de ce que ce livre questionne avec une intelligence rare.

En ayant fait le choix risqué d’encadrer ad minima l’ampleur considérable des documents traités, le parti pris de l’éditeur est aussi courageux que redoutablement efficace. Le lecteur, ainsi plongé dans une masse dont la structure subtile ne se dévoile que peu à peu, doit lui-même démêler l’écheveau des diverses lectures possibles. Cette lecture d’une histoire d’un contexte très particulier de lecture devient alors l’occasion d’un retour sur sa propre expérience. Et les questions posées au départ, qui paraissaient donc si spécialisées, amènent in fine à s’en poser d’autres plus généralistes : pourquoi lire? c’est quoi lire? quels charges politiques, anthropologiques, éthiques, pèsent sur l’acte de lecture?

Un livre sublime et magistral!

Lectures de prison (1725-2017), Éditions Le Lampadaire.

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Van Eyck, une révolution optique

Flamands […] Vlaamse […] Flanders […] flamand […] Flandre […] flamands […] Flandre […] flamand […] Flanders […] flamand […] flamand […] nous espérons stimuler la juste fierté des Flamands envers ces maîtres anciens qui, aujourd’hui encore, continuent à fasciner et inspirer.

Dans l’introduction d’une demi-page (et douze rappels au caractère prétendument flamand de l’artiste) de ce très beau livre, le ministre-président de la Région Flamande, Jan Jambon, et sa ministre du tourisme, Zuhal Demir, tous deux membres de la NVA (le parti d’extrême droite au pouvoir en Flandre) nous présentent le peintre comme un pur produit du génie flamand. Les Maîtres sont « Flamands ». C’est la « Flandre » qui a inspiré les Beaux-arts de l’époque. Et le public « flamand » a toute raison d’être fier de ce glorieux passé, dont il est aujourd’hui encore l’émanation… Certes, on ne s’attendait pas à ce que l’extrême droite nationaliste flamande n’utilisent pas tous les moyens disponibles pour exalter les sentiments nauséabonds sur lesquels elle fonde son succès. Mais on ne s’attendait pas non plus à ce qu’elle le fasse de façon aussi tapageusement ridicule.

Fort probablement nés à Maaseik, en Principauté de Liège, les frères Van Eyck…[…] Ce n’est qu’après leur formation qu’ils migrent vers les villes de Gand et Bruges, en pleine mutation […] Il s’agit d’un monde polyglotte – du dialecte mosan parlé par les peintres et qui ressemble d’avantage à de l’allemand jusqu’à la version brugeoise du moyen néerlandais en passant par le picard d’Arras ou de Tournai ou le wallon liégeois, la langue régionale du Pays de Liège

Il n’y a pas que Jan Eyck, mais aussi son frère (et peut-être aussi ses frères et sœurs). Il ne sont pas nés en Flandres mais en Pays de Liège, où ils ont d’ailleurs suivi leur formation. Leur langue maternelle n’est pas du vieux néerlandais, mais un dialecte mosan. Dès les premières pages de Van Eyck, une révolution optique, le mythe du génie pur produit flamand prend du plomb dans l’aile. Et l’on y constate déjà que, décidément, le nationalisme s’accommode très mal du réel.

Van Eyck, une révolution optique n’est pas un ouvrage politique, au sens pragmatique du terme. Les analyses qui y sont faites – et ô combien magistralement – sont historiques et esthétiques. S’appuyant sur les dernières techniques d’imagerie, d’analyse pigmentaire ainsi que sur les multiples découvertes en histoire de l’art, l’objet des divers spécialistes est bien de donner au lecteur une vue aussi complète et exacte que possible du tournant extraordinaire que fut l’œuvre de Jan Van Eyck. Et c’est peu dire que l’objectif est réussi. Mais le récit des scientifiques offre aussi un contraste absolument remarquable d’avec celui que proposent les extrémistes qui l’introduisent. Le génie de Van Eyck n’est ni seulement théorique (connaissait-il les prémisses de ce qui allait déclencher la révolution perspectiviste?) ni seulement artisanal (sa seule coordination œil-main explique-t-elle le niveau de détails atteint?), il est le résultat des deux. Si c’est bien sur le territoire de la riche Flandre actuelle que s’épanouit le talent des Van Eyck, c’est bien parce que celle-ci était le théâtre d’échanges internationaux extraordinaires et que ceux-ci avaient été délibérément encouragés. Si c’est la Flandre d’alors qui put voir émerger le génie du « Maître flamand » c’est parce qu’elle fut le lieu où un jeune homme issu d’un pays liégeois, parlant un dialecte mosan, put, grâce à l’investissement considérable d’un empereur bourguignon, mettre en pratique les théories optiques d’un penseur arabe. Au récit nationaliste, méritant et unitaire, les scientifiques substituent la réalité, bien plus intéressante, du hasard et de la complexité.

Collectif, Van Eyck, une révolution optique, Hannibal.

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« Au cœur d’un été tout en or » de Anne Serre

C’est ainsi que des êtres qui sont faits l’un pour l’autre, et peut-être trop précisément l’un pour l’autre, en sorte que leur ajustement les confondrait, peuvent ne jamais se croiser, même dans un périmètre grand comme un mouchoir de poche.

Chacune débutant par l’incipit d’un livre aimé de l’auteure, les très courtes (et très diverses) nouvelles de ce recueil forment comme un autoportrait de cette dernière. Non pas que leur propos premier soit de s’y raconter, de porter témoignage de qui les a écrites ou de servir de prétexte à raconter l’auteure, mais bien parce que chaque histoire l’est aussi forcément de qui la raconte. Par devers elle-même, une histoire d’Anne Serre nous raconte Anne Serre. Tout comme se raconter, pour Anne Serre, passe par raconter une histoire.

Comme je produis des rêves complets à un rythme assez soutenu (je me fais penser parfois à ces machines qui sur les courts de tennis crachent des balles à intervalles régulier), je me demande de temps en temps qu’en faire.

Comme dans une forme de renversement du projet autofictif, où c’est toujours d’un soi prétendument vrai et entier dont il est question, ces nouvelles s’attardent sur ces zones « grises », bâtardes, où se compénètrent le vécu et le rêvé, le lu et l’écrit, le réel et le fictif, le soi et l’autre. Ainsi parvient-elle comme aucun à faire saisir par le lecteur tout à la fois l’impossibilité à discerner puis dire ces limites, et la beauté que l’on peut trouver dans cette indiscernabilité. Joueuses et extraordinairement inventives, faisant œuvre de l’étrange parce que l’étrangeté nous constitue, ses nouvelles prouvent encore une fois, si besoin en était, qu’Anne Serre est l’une des auteures actuelles les plus précieuses et les plus originales.

Tous mes souvenirs sont encombrés, recouverts ou remplis de mes lectures, aussi en suis-je arrivée à ne plus du tout m’y fier tout en les chérissant puisque ce sont tout de même mes souvenirs.

Anne Serre, Au cœur d’un été tout en or, Mercure de France.

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« L’Éthique » de Baruch Spinoza

En 1674, un ancien étudiant de Leyde, Ehrenfried Walther von Tschirnhaus, débute un pèlerinage académique en Europe et arrive à Amsterdam où il découvre la philosophie de Spinoza. De retour chez lui, en Pologne actuelle, il débute une correspondance avec le philosophe dont il sait qu’il prépare une édition de l’œuvre chargée de présenter son système. Malheureusement, devant les rumeurs l’accusant d’athéisme, le philosophe est contraint d’abandonner son projet. L’œuvre est achevée mais ne verra le jour qu’après la mort de Spinoza, à la fin de l’année 1677. Désireux malgré cela de répondre aux nombreuses questions de Tschirnhaus, Spinoza autorise un de ses disciples, Pieter van Gent, à recopier le manuscrit de l’œuvre et à lui faire parvenir la copie. Celle-ci est donc la seule copie complète de L’Éthique faite du vivant de son auteur. Ce n’est qu’en 2010 que celle-ci sera retrouvée dans une bibliothèque vaticane.

L’édition française que publie ces jours-ci les Presses Universitaires de France est la première à bénéficier des éclairages décisifs permis par cette découverte. Alors que toutes les traductions du texte majeur étaient jusqu’à présent basées sur un texte établi à partir des éditions latines et néerlandaises dues aux disciples du philosophe après son décès, pour la première fois un manuscrit complet écrit du vivant de l’auteur permet de confirmer ou d’infirmer certaines hypothèses jusqu’alors invérifiables. Si cette copie est bien une copie d’une autre main que celle de l’auteur, qui plus est réalisée à la va-vite, elle offre cependant un regard jusqu’alors inédit et déterminant sur l’établissement du texte. Ainsi permet-elle de vérifier mieux encore l’attention et la fidélité aux idées directrices de leur maître que ses disciples ont veillé à appliquer en en éditant l’œuvre. Si elle ne peut servir comme seule base pour une édition critique, elle permet indiscutablement de trancher entre divers choix de références.

Si l’établissement du texte semble avoir pris ici une tournure majeure (à défaut d’être définitive), cela ne résout bien entendu pas une fois pour toutes tous les problèmes soulevés par sa traduction. Comment traduire « mens »*? Comme traduire « ratio »? Quelles importances relatives conférer à l’étymologie, à l’histoire du texte, à la biographie de l’auteur ou au sens constitué du mot? Si la découverte de 2010 permet certainement d’apporter des éclairages déterminants sur l’établissement du texte, et par reflets sur la traduction, elle n’enlève rien à l’antienne selon laquelle traduire, c’est choisir. Sans clore les débats sur l’une des œuvres les plus importantes qui soit, cette parution (et cela aussi parce que ceux qui l’ont dirigée ont eu l’intelligence de ne pas l’encombrer d’un appareil critique pléthorique tout en renseignant le lecteur sur les variantes les plus notables) s’avère absolument indispensable.

Spinoza, L’Éthique in Œuvres IV, PUF, trad. Pierre-François Moreau, texte établi par Fokke Akkerman & Piet Steenbakkers.

* Ici, c’est « âme » qui est préféré à « esprit », sauf dans les cas où le terme latin est utilisé dans un contexte purement cognitif, auquel cas « mens » sera alors traduit par « pensée ». Quant à « ratio », il faudra aller y voir de plus près…

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