« Walker » de Robin Robertson

Les gens viennent à Los Angeles pour y trouver un refuge, un sanctuaire, mais à la place, ce qui les attend, c’est cette population de masse, mécanisée, qui se déplace dans un espace confiné presque sans heurt ni accident. Les bruits et les mouvements de la guerre : la chorégraphie d’une bataille, sans les armes.

Jeune soldat canadien tout juste sorti de l’horreur des combats du front européen de la seconde guerre mondiale, Walker débarque à New York. Après avoir erré quelques temps dans la ville sans y trouver sa place, il décide de se rendre sur la côte ouest. Ce seront San Francisco, puis Los Angeles. Il y tentera de gagner sa vie comme journaliste. Il s’y intéressera de près au monde du cinéma et du film noir Il y liera une amitié avec Bill, un ancien soldat devenu sdf épris autant de littérature que d’alcool. Peu à peu et Walker et le monde où il peine à trouver asile se dévoilent aux yeux du lecteur.

Les oiseaux ont fui les arbres, dans toutes les directions.

Organisée en courts instantanés très divers (descriptions, brefs récits, annotations, simples allusions, souvenirs, etc.) la narration épouse conjointement les contours de la ville, du monde, de la mémoire et de la psyché de Walker. C’est peu à peu, d’impression en impression, que Walker et le monde où il peine à trouver asile se dévoilent ainsi aux yeux du lecteur. Et dans ces courts fragments se décèlent, profondément emmêlés, non seulement les désordres et du monde et du sujet qui y est intriqué, mais aussi ceux, en germe, qui s’érigent sur ses ruines. Car ceux qui fondèrent le monde dont nous héritons aujourd’hui furent les rescapés traumatisés d’un cataclysme inédit. C’est bien de ce désordre dont l’actuel procède. En ne nous l’expliquant jamais frontalement, mais en nous le faisant ressentir, en tirant du chaos les axes formels pour le dire, Robin Robertson est parvenu à conférer à son livre la force et la puissance évocatrice du mythe. Walker, c’est la victime expiatrice et l’augure.

Robin Robertson, Walker, Éditions de l’Olivier, trad. Josée Kamoun

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La poésie et la confusion.

« La poésie sauve », « Le poétique ouvre les possibles », « Il convient d’habiter poétiquement le monde », « La poésie est un acte de résistance »… Il ne faut aujourd’hui pas chercher beaucoup avant de tomber sur nombre de déclarations qui assimilent la poésie à autre chose qu’elle-même et lui font revêtir un rôle qui déborderait de l’esthétique. Et cette tendance fait aujourd’hui quasi figure de programme communément accepté aussi bien du « grand public » que de certains milieux dits « informés ». Que ce soit dans de grands médias publics (pour ne parler que de la RTBF, la moindre mièvrerie épistolaire, vocifération slamée ou gesticulation hallucinée est considérée – et proposée comme telle – comme un « moment de poésie »), lors de manifestations officielles (Le printemps des poètes ou les Midis de la poésie par exemple) ou dans les programmes de beaucoup d’éditeurs, la poésie est de plus en plus souvent envisagée d’abord relativement à des causes, des objectifs, des buts, qu’elle se proposerait de défendre. Sans vouloir médire des intentions profondes, souvent éminemment louables, de ces confusions, elles n’en demeurent pas moins… des confusions.

Dans les Météorologiques, Aristote revient sur l’expression d’Empédocle « la mer est la sueur de la terre » et l’assimile à une bouffonnerie. Limitant la métaphore à la poésie, et la dépossédant de tout statut dans l’acquisition ou le partage de la connaissance, le Philosophe assure là, il y a 2400 ans, l’autonomie radicale et constitutive des champs poétiques et philosophiques. La poésie est un fait de langue! Elle n’est que cela! Et ce qui la constitue, en fait tout son son sens, c’est précisément de n’être que cela! La poésie – et ce quand bien même, par recul philologico-sémantique, ou utiliserait l’histoire du mot « poétique » pour en étirer ad infinitum la signification – c’est la langue sans l’obligation de la narration, du concept ou de l’affect. La poésie c’est de la forme. Ceux qui confondent ses émanations – forcément plurielles – avec sa définition – forcément unitaire – et la forcent à tout prix dans des catégories qui la subsumeraient substituent à la liberté radicale dont elle procède le diktat de leurs propres obsessions.

Alors certes, on pourrait ne faire qu’en rire (après tout, les mièvreries, vociférations et gesticulations dont il est question plus haut sont aussi faites pour ça), ou s’en fiche, mais tout cela nous paraît aussi chose fort sérieuse. À s’obstiner dans cet amalgame, d’ailleurs souvent bien intentionné, on en vient, et cela est bien plus préoccupant, à obtenir l’effet contraire à celui prétendument recherché. Ainsi en est-il de cette volonté de confondre à tout prix, par exemple, les questions du genre ou de la race avec celles de la poésie. Forts des préoccupations du moment, sont mis par d’aucuns prioritairement en avant, dans le champ prétendument poétique, des textes qui s’articulent explicitement autour de ces questions, et/ou des auteurs qui, de par leur couleur de peau, leur genre ou leur orientation sexuelle, relèvent des catégories dont il s’agit, politiquement, de prendre la défense. Fort de l’urgence – politiquement incontestable quant à ses fins – d’une cause, et cherchant à visibiliser à tout prix celle-ci via la « poésie », on s’entête à ne trouver dans celle-ci – ou plutôt dans une de ses versions fantasmées – que les expressions les plus évidentes du combat à mener, en les doublant du graal qu’aura l’auteur à en être le témoin privilégié. Tribune est alors d’abord donnée prioritairement au poète noir qui exprime haut et fort la domination blanche, à la femme qui dénonce haut et fort le patriarcat, au gay qui réagit haut et fort à l’homophobie, etc. Comme si le noir, la femme ou le gay n’était capable, en matière « poétique », que de proférer des slogans solipsistes. Tout cela n’ayant finalement rien à voir avec la poésie et contribuant paradoxalement à invisibiliser les œuvres mêmes d’auteurs – noirs, femmes, gays ou tout « représentant » d’une autre « minorité » – , moins démonstratifs mais bien plus talentueux, dont on prétendait prendre la défense. À l’œuvre inventive, complexe et subtile d’un John Keene (qui ça?), on préfère la prose conventionnelle mais « directement-en-prise-avec-son-temps » d’un Colson Whitehead. À la radicalité jubilatoire d’une Alice Notley (qui ça?), on préfère les évidences crument assénées d’une Virginie Despentes. À l’extraordinaire nouveauté formelle d’un Jack Spicer (qui ça?), on préfère les platitudes lourdement bazardées d’un Édouard Louis. Et l’on fait ainsi disparaître les premiers sous les bonnes intentions dont on se congratule en encensant les seconds.

La poésie n’est pas réductible au politique. Et l’y forcer n’est utile ni pour la poésie, ni pour les causes auxquelles on l’asservit. En sus de celles des auteurs cités ci-dessus, lisons alors plutôt les œuvres de Jerome Rothenberg, Hans Faverey, Bernadette Mayer, Susan Howe, Sony Labou Tansi, ou Hawad, et promouvons-les, encore et encore. Non seulement, on aura vraiment promu de la poésie – et quelle poésie! – mais on aura également apporté un démenti formel – et efficace cette fois – à ceux qui pensent que la couleur de peau, le genre ou l’orientation sexuelle importe.

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« Être la rivière » de Sacha Bourgeois-Gironde.

Qu’est ce que la rivière Whanganui? Ou qui est-ce?

En 2017, via la loi dite Te Awa Tupua, le fleuve néozélandais Whanganui recevait le statut juridique de personne vivante et était reconnue comme un tout indivisible. Par un système complexe, les législateurs dessinaient ainsi un rapport au vivant radicalement inédit, dont l’originalité fut saluée et commentée abondamment dans le monde entier. Mais si ce texte juridique reçut un important écho, il faut convenir que les « analyses » qui en furent faites jusqu’ici étaient bien plus dépositaires des a priori de qui se proposaient d’en toucher un mot que le résultat de sa lecture rigoureuse. L’opposant par défaut à une refonte du droit par/pour l’écologie le considérait comme un délire de plus vers une négation de l’humain et un « retour à l’âge de pierre ». L’écolo-punk-à-chien-abreuvé-d’Haraway y lisait la condamnation de « l’ignoble logique occidentalo-capitaliste » et le début de sa fin programmée par la redécouverte bienvenue du chamanisme. L’un comme l’autre ayant manifestement fait l’économie d’une lecture sérieuse de la chose…

un texte de loi peut modifier, au moins ponctuellement, dans un contexte humain et un paysage particuliers, l’expérience que nous faisons d’éléments de la nature.

Sacha Bourgeois-Gironde a l’immense mérite de revenir sur ce texte important sans ignorer ce qu’il est d’abord : un fait de droit. Un fait de droit qui, comme tout autre, a une histoire et traduit, relativement à celle-ci, une volonté d’organiser le monde en étant bien conscient qu’en l’organisant, on le crée aussi. Un fait de droit qui cherche d’abord à résoudre des problèmes particuliers et qui ne peut être compris sans l’analyse précise des situations qu’il cherche à solutionner. Un fait de droit qui est donc, aussi, un fait de langage, et un fait de langage d’autant particulier qu’il se situe entre deux langues.

Au fil de cette enquête aussi passionnante qu’érudite, on découvre combien cette loi bouleverse nos conceptions habituelles de la propriété ou de l’être. Mais aussi que les solutions aux questions écologiques ou mémorielles n’ont d’avenir que si elles s’envisagent dans un dialogue dénué de préjugés. Si la rivière Whanganui est – « est », au sens plein du terme, aussi bien juridiquement qu’ontologiquement – elle ne l’est ni au sens exclusif maori, ni occidental. Le juridique crée ici un espace qui n’est ni celui d’un animisme fantasmé, ni celui d’un occidentalisme vainqueur. La fiction que produit le droit répond à la nécessité, née d’une histoire, de réparer un lien, et lui crée ainsi de nouvelles possibilités d’avenir.

Sacha Bourgeois-Gironde, Être la rivière, P.U.F.

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« Reine d’Angleterre » de Jørn H. Sværen.

Sur quoi qu’elle prétende porter, quelles que soient les intentions de ses auteurs, quelle qu’en soit l’habillage historique dont on la pare (symbolisme, réalisme, post-modernisme, etc.), la littérature n’est que de la littérature. Certes, elle s’ancre toujours dans des aspects du réel dont l’auteur cherche à rendre compte, pour y peser ou non, mais, jusqu’à preuve du contraire, très pragmatiquement, n’en déplaise à tous ceux qui défendent bec et ongle une vision performative de l’art, ce qui est écrit sur la page n’en sort jamais. Ce qui définit la littérature n’est donc bien qu’elle et elle seule.

La littérature est la définition de la littérature.

Jørn H. Sværen ne se contente pas d’en faire le constat, il en fait la pierre de touche de sa poésie. Enchevêtrement des pratiques, des temps et des genres, Reine d’Angleterre promène son lecteur entre le poème bref et la prose théorique, la théologie et la rhétorique, l’esthétique de l’image et le récit, en lui laissant le soin – et l’immense joie – d’en rassembler les fils. Délicat, érudit, généreux, ce projet est pensé comme partie prenante d’un édifice dont la constitution est le moyen et la fin de son propos. La littérature est un bâtiment. Mais un bâtiment fragile, dont la joie que l’on en tire provient entièrement de la précarité de son équilibre. Et c’est précisément cela que révèle l’extraordinaire et patient travail poétique de Jørn H. Sværen, non pas l’équilibre, mais sa fragilité…

Je me représente le livre comme un bâtiment. Une page est une pièce. La couverture est la façade. Si ceux qui suivent sont les seuls mots de la page :

aime un peu

Alors il n’y a rien d’autre dans cette pièce. Tu peux t’arrêter là pour y penser, ou passer ton chemin. Les images dans d’autres pièces éclaireront les images dans d’autres pièces encore.

pas du tout

Il ne s’agit pas de prose mais de poésie, et pas de poème isolé, mais de recueil ou de suite.

Jørn H. Sværen, Reine d’Angleterre, Éric Pesty éditeur, trad. Emmanuel Reymond.

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« Questions sur la métaphysique, volume II » de Jean Duns Scot

Pourquoi, aujourd’hui, lire Jean Duns Scot? Pourquoi encore lire de la métaphysique alors que toute spéculation sur ce que pourrait revêtir le « sens profond de l’être » semble à mille lieues des urgences actuelles?

L’étant est-il dit univoquement de toutes choses? Il semble que oui.

C’est dans ce deuxième volume des Questions sur la métaphysique qu’est traitée par Jean Duns Scot la très importante question de l’univocité de l’être. Pour faire court, le philosophe scolastique revient sur la thèse aristotélicienne selon laquelle tout ce qui est ne l’est pas selon le même mode d’être (thèse de l’équivocité de l’étant). Autrement dit, et pour ne l’exemplifier que dans un cadre théologique, la différence entre Dieu et l’homme serait une différence fondamentale d’être – dire « l’homme EST » ne recoupe pas ce qui est dit dans « Dieu EST » – et non pas simplement une divergence de modalité d’un être qu’homme et Dieu partageraient. Pour Duns Scot, au contraire, dire « être », que cela le soit d’un homme, d’un animal, d’une chose inanimée ou d’un dieu, revêt absolument le même sens primordial. Ce basculement radical aura des conséquences remarquables sur la façon dont se développera la pensée des siècles qui suivront.

Lire Duns Scot aujourd’hui n’est pas qu’affaire d’érudition ou de posture. Alors même qu’un double mouvement s’affirme de plus en plus qui d’un côté encense la moindre tentative chamanique de penser le monde et de l’autre réduit toute tentation métaphysique contemporaine à un anachronisme, la parution d’une nouvelle traduction de ce chef-d’œuvre de la pensée nous rappelle qu’existent aussi dans la tradition occidentale des outils pour faire face aux défis majeurs actuels. Peut-on conférer une personnalité juridique à un animal, une plante, voire un fleuve, pour les protéger? Penser l’animé ou l’inanimé entièrement sous les mêmes registres de l’être ne contribuerait-il pas à lever certaines des apories dans lesquelles s’engoncent certaines tendances de l’écologie actuelle? Le concept d’ecceité, sorte de moyen-terme entre l’universel et l’individu, inventé par l’Ecossais, ne serait-il pas d’un grand secours alors que nous avons incontestablement besoin de construire des rapports nouveaux aux autres et à ce qui nous environne? Lire Duns Scot aujourd’hui n’est ni un luxe, ni un geste nostalgique. Lire ces questions, dans la richesse de leurs rigoureuses circonvolutions, dans leur impeccable cheminement logique, nous offre l’occasion d’observer à vif comment des réponses furent trouvées, il y a plus de sept siècles, à des problèmes plus actuels que jamais.

Jean Duns Scot, Questions sur la métaphysique, Volume II, Livres IV à VI, trad. Olivier Boulnois, Dominique Demange, Ide Lévi, Kristell Trego, Magali Roques.

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« Histoires de la nuit » de Laurent Mauvignier

Dans un hameau près de la petite ville de La Bassée ne vivent plus que Patrice et Marion, Ida, leur fille, et Christine, une artiste installée là de longue date. Alors que Marion doit bientôt fêter son quarantième anniversaire, Christine avertit les gendarmes qu’elle reçoit des lettres anonymes. Le jour prévu pour la fête, des inconnus rôdent autour du hameau.

elle ressent cette confusion qu’il y a à vivre dans la réalité comme une version altérée ou travestie de celle-ci

Il est de ces montres de prix dont le mécanisme se dévoile à qui la porte. Non seulement elle vous donne l’heure mais ne vous cache rien quant à sa fabrication. Et le plaisir de qui la regarde sera alors fonction de l’enchevêtrement et de la complexité de ses complications. Alors qu’on croit encore parfois que l’art résulte de la dissimulation de ses causes – d’aucuns martèlent même encore que l’art ne serait que cela, une mystification, un leurre, un voile, un brouillage, et qu’insérer dans l’œuvre-même ses raisons et ses modes d’existence serait un geste iconoclaste, qui romprait le lien moral tacite entre qui fait l’œuvre et qui la lit – , Laurent Mauvignier nous démontre avec maestria que le dévoilement des rouages formels d’une histoire n’est pas nécessairement un frein au plaisir que l’on peut prendre à la lire. Au contraire…

oui, on peut recouvrir sa vie pour la faire apparaître, superposer des couches de réalités, de vies différentes pour qu’à la fin une seule soit visible, nourrie des précédentes et les excédant toutes

Il ne s’agit pas ici « simplement » de revenir, par une sorte de procédé typiquement post-moderne, sur la notion de vérité en art, ou sur un questionnement en abyme des relations réel-fiction. Le tour de force – car il s’agit bien d’un tour de force – est autre part. L’histoire n’est pas ici l’occasion d’exposer des principes formels, tout comme ceux-ci ne sont pas les garants intellectuels d’une fiction dont ils auraient pour fonction d’excuser le classicisme. Ce n’est plus seulement la parfaite maitrise des principes formels qui crée ici l’extraordinaire tension dramatique, mais bien leur dévoilement. Autrement dit le regain de tension est ici bien amené par le fait même qu’on en rend transparent au lecteur les fondements formels. Roman sur l’attention autant que roman de l’attention – l’attention, celle que requiert toute lecture, et que s’ingénie à fabriquer l’auteur, comme celle à laquelle échappe tout ce qui est à l’écart, gens, lieux ou comportements – ces Histoires de la nuit nous rappellent avec un brio rare combien tout plaisir esthétique repose avant tout sur la forme.

Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, Éditions de Minuit.

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« Journaux » de Franz Kafka.

La première et la dernière lettre de l’alphabet sont le début et la fin de ma sensation d’être semblable à un poisson.

Le journal d’un écrivain ne revêt bien souvent une utilité qu’accessoire. Il n’aura d’intérêt que parce qu’il éclaire l’œuvre (le journal étant dès lors de facto supposé y être extérieur), ou les faits historiques dont l’auteur aura été témoin, ou pour d’autres raisons, diverses, mais qui ne seront en général à trouver qu’au-delà du journal lui-même ou de son intention.

Je n’abandonnerai plus le Journal. Je dois me tenir fermement ici, car je ne le peux qu’ici.

Le journal de Kafka (ou plutôt donc Les journaux, composés de 12 cahiers in-octavo) occupe dans le genre « journal » une place à part. Écrits entre 1910 et 1922 (deux ans avant la mort de l’auteur), ces cahiers regroupent, dans un désordre certain, des rêves, des souvenirs, des annotations à la volée, des considérations sur la littérature, sur le théâtre, des projets de livres, des récits structurés ou juste ébauchés, bref un ensemble qui, précisément, n’a d’ensemble que le nom… Ces journaux seront bien entendu indispensables au spécialiste de l’œuvre de l’auteur praguois qui pourra y lire des genèses de textes ou y satisfaire sa soif d’exégèse. Ils seront utiles à qui voudra s’intéresser au monde juif européen du début du vingtième siècle. Tout comme au plumitif en herbe qui rêvera d’y déceler la recette du génie auquel il n’atteindra jamais.

Il est sûr que tout ce que j’ai trouvé à l’avance alors même que j’avais une bonne impression, que ce soit mot pour mot ou seulement incidemment mais avec des mots explicites, apparaît sur mon bureau quand j’essaie de le mettre par écrit comme sec, contourné, inamovible, gênant pour tout l’environnement, anxieux, mais surtout lacunaire, alors que rien n’a été trouvé de la trouvaille originale. Bien sûr cela tient pour la plus grande partie au fait que l’inspiration libérée du papier ne vient que dans un moment d’exaltation, que je crains plus que je ne l’espère, même si je l’espère beaucoup, mais qu’alors la matière est si ample, que je dois renoncer, je ne récupère à l’aveuglette que ce que me donne le hasard, au fil du courant, saisi au vol, si bien que cette acquisition due à une mise à l’écrit réfléchie n’est rien en comparaison de la masse dans laquelle elle a vécu, qu’elle est incapable de ramener cette mase et qu’elle est donc mauvaise et dérangeante, parce qu’elle attire inutilement.

Mais ce qui frappe le plus à la lecture de ces journaux c’est que le fatras qu’il forme semble faire sens, et ce d’autant plus qu’il n’était jamais prévu d’y donner un sens. D’un fragment l’autre le lecteur est emmené au plus profond du vertige mêlé d’une vie qui ne s’incarne que par la pensée et d’une pensée qui sait n’être fabriquée que par des conditions d’existence, les deux, la pensée et la vie, s’interpénétrant pour former comme une catégorie à part. Sans doute aussi servis par cette absence d’une recherche de cohésion (que requiert toujours l’œuvre que l’on destine comme telle, quoiqu’on en dise et quelle que soit la façon dont on cherche parfois à le cacher) ces journaux en acquièrent une qui ne renvoie le lecteur à aucune autre connue. Et c’est ainsi qu’ils forment alors une œuvre d’autant plus importante et originale qu’elle l’est malgré elle…

La clairière, que l’œuvre géniale a créée par brûlis dans ce qui nous entoure, est au bon emplacement pour y poser une petite lumière. D’où l’allumage qui part du génie, l’allumage généralisé, qui n’incite pas qu’à la seule imitation.

Franz Kafka, Journaux, Nous, trad. Robert Kahn.

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« Qui s’occupe encore d’Yngue Frej? » de Stig Claesson

Les quatre qui continuaient à habiter Braten partageaient le silence qui y régnait maintenant, de façon relativement paisible et satisfaisante.

À soixante-douze ans, le cordonnier Emil Nathanael Gustafsson a décidé de prendre sa retraite. Avec trois compères, il vit dans une petite clairière reculée de la forêt suédoise du nom de Braten. Alors qu’il vient de remplacer l’ancienne boite aux lettres en bordure du chemin situé à plusieurs centaines de mètres de son habitation, il ne sait trop quoi inscrire sur le panneau qui indique la direction de la clairière. Hésitant entre le nom usuel du lieu-dit et celui officiel, il opte finalement, sans savoir pourquoi, pour « MONUMENT HISTORIQUE ». Quand les premiers touristes arrivent, les quatre vieux compères les mènent auprès des ruines de la maison d’Yngue Frej qui s’est éteint il y a près de 70 années…

Par tous les diables, qu’est ce qui l’avait bien pris? Il était là en train de montrer les fondations de la maison du vieux Frej et de dire qu’il s’agissait d’un monument historique. Il pouvait lui-même se rappeler la maison qui s’était trouvée ici, même s’il ne pouvait pas se souvenir d’Yngue. Mais de la maison et de Josepha, la vieille bonne femme d’Yngue, il pouvait s’en rappeler depuis sa plus jeune enfance. Elle avait vécu jusqu’à l’âge de cent trois ans et était morte lorsque le cordonnier en avait sept. Eriksson et Öman avaient alors dix ans. Mais leurs pères avaient fréquenté Yngue. Et tout ce que Yngue avait raconté à propos de cet étrange dix-neuvième siècle, et tout ce que de son côté il avait entendu à propos du dix-huitième et ce qu’il savait à propos du dix-septième, les compères l’avaient recueilli à leur tour. Braten avait un long passé. Ce qu’il n’avait pas c’était un lendemain.

Qui s’occupe encore d’Yngue Frej? est une farce. Une farce sur le temps qui passe, inexorablement, et ne laisse à ceux qui vieillissent que bien peu d’outils pour résister à sa déferlante. A fortiori quand tout est fait pour construire, peu à peu, une société qui les incluent, s’occupent d’eux, et ce même par devers eux. Mais la farce ne tient pas ici qu’à la confrontation classique entre deux temporalités antagonistes, ni le comique à la lutte sempiternelle des anciens contre les modernes. S’il y a farce, et que celle-ci est menée jusqu’à son terme, c’est avant tout parce que nos vieux sont bel et bien conscients de ce qu’ils sont surannés. Ils ont fait leur temps, ils le savent et ils l’acceptent. Mais l’accepter ne veut pas dire se soumettre benoitement aux temps nouveaux et en embrasser chacune des façons. Lucides et apaisés, on peut d’autant mieux s’en jouer. Délicieusement contestataire, Qui s’occupe encore d’Yngue Frej? offre un regard décalé et astucieux sur le temps qui passe.

Stig Claesson, Qui s’occupe encore d’Yngue Frej?, Plein Chant, trad.Georges Ueberschlag

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« Les Lionnes » de Lucy Ellmann

Avec Les Lionnes, Lucy Ellmann nous plonge dans l’esprit d’une mère de famille de quatre enfants. Elle était professeur dans une mauvaise université. Elle est mariée à Léo, professeur brillant, père et époux attentionné. Elle cuisine des tartes qu’elle vend à des restaurants. Elle est en rémission d’un cancer qui a grevé leur budget. Elle a une relation tendue avec sa fille la plus âgée, issue d’un premier mariage. Elle pense souvent à sa mère, décédée des suites d’une longue maladie. Elle se méfie de Ronnie, qu’elle voit un peu trop souvent à son goût roder dans les environs. Et surtout elle pense. Elle pense en continu. Chaque instant, chaque geste, chaque micro-évènement, chaque « fait » est l’occasion d’une réflexion. Comme une pelote dont on aurait tiré un fil, la narration nous emporte dans l’écheveau d’une pensée bien moins « à l’emporte-pièce » qu’il n’y paraît au premier abord.

je pense par spirales, spirales vertigineuses

Systématiquement entamées par la formule « le fait que », les phrases de notre « héroïne du quotidien » dessinent peu à peu des motifs qui se recoupent l’un l’autre : l’indignation devant les turpitudes de Trump, l’inquiétude face à la réalité toujours plus prégnante du dérèglement climatique, ce qu’est une bonne tarte, des moments de cinéma, les souvenirs de sa mère et son père, l’enchevêtrement des mots et des significations. Va-et-vient entre le vécu et le fictif, entre le personnel et l’universel, le proche et le lointain – mais toujours au plus près de qu’est un « fait » – cette plongée vertigineuse dans la pensée d’une mère au foyer de l’Ohio nous enserre dans les portraits conjoints de cette femme et de l’Amérique de nos jours.

Ce qu’on loue chez les poètes, la lionne l’avait déjà : chaque muscle exercé en vue de pas précis, chaque sens à l’affût du vent, du clair de lune et des autres créatures, proies ou rivales.

Souvent les textes très charpentés formellement, a fortiori quand, comme dans ce cas précis, ils reposent sur la répétition d’un même motif, s’épuisent sur la longueur. La grande force de l’auteure est d’avoir réussi ici à ménager la force et la radicalité d’une procédure avec l’intérêt d’une narration. Un peu comme si elle avait tenté – et réussit – à concilier l’exigence et l’originalité de la poésie avec la tension inhérente du récit. D’une sonorité l’autre – car c’est bien le son qui paraît, d’un mot l’autre, guider la dérive intérieure de notre mère de famille – on progresse ainsi dans une histoire dont l’intérêt n’est jamais oublié. Et une telle expérience est suffisamment rare que pour ne pas être nommée exceptionnelle…

Lucy Ellmann, Les Lionnes, Le Seuil, trad. Claro.

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Vieux brol 31 : « Les origines du totalitarisme » de Hannah Arendt

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

une société qui s’était montrée prête structurellement à accepter le crime sous la forme du vice serait bientôt prête à se laver de son vice en accueillant ouvertement des criminels et en commettant publiquement des crimes.

Enfin et surtout, on découvrit dans des slogans tels que « Mort aux Juifs » ou « La France aux Français » des formules presque magiques permettant de réconcilier les masses avec l’état existant du gouvernement et de la société.

Car le pouvoir livré à lui-même ne saurait produire autre chose que davantage encore de pouvoir, et la violence exercée au nom du pouvoir (et non de la loi) devient un principe de destruction qui ne cessera que lorsqu’il n’y aura plus rien à violenter.

« Ce que nous appelons progrès, c’est [le] vent [qui] guide irrésistiblement [l’ange de l’histoire] jusque dans le futur auquel il tourne le dos cependant que devant lui l’amas des ruines s’élève jusqu’au cieux »

La forme de possession la plus radicale et la seule vraiment sûre est la destruction, car seules les choses que nous avons détruites sont à coup sûr et définitivement nôtres.

Peu d’idéologies ont su acquérir assez de prépondérance pour survivre à la lutte sans merci menée par la persuasion, et seules deux d’entre elles y sont effectivement parvenues en écrasant vraiment toutes les autres : l’idéologie qui interprète l’histoire comme une lutte économique entre classes et celle qui l’interprète comme une lutte naturelle entre races. Toutes deux ont exercé sur les masses une séduction assez forte pour se gagner l’appui de l’État et pour s’imposer comme doctrines nationales officielles. Mais, bien au-delà des frontières à l’intérieur desquelles la pensée raciale et la pensée de classe se sont érigées en modèles de pensée obligatoires, la libre opinion publique les a faites siennes à un point tel que non seulement les intellectuels mais aussi les masses n’accepteraient désormais plus une analyse des évènements passés ou présents en désaccord avec l’une ou l’autre de ces perspectives.

Rien ne caractérise mieux les mouvements totalitaires en général, et la gloire de leurs leaders en particulier, que la rapidité surprenante avec laquelle on les oublie et la facilité avec laquelle on les remplace

Une croyance répandue veut que Hitler ait été un simple agent des industriels allemands, et que Staline ait triomphé dans la lutte pour la succession après la mort de Lénine par le seul biais d’une sinistre conspiration. Ce sont là deux légendes, que réfutent de nombreux faits, et d’abord l’indiscutable popularité des deux dirigeants.

Les mouvements totalitaires sont des organisations de masse d’individus atomisés et isolés.

À une époque de misère croissante et de désespoir individuel, il semble aussi difficile de résister à la pitié lorsqu’elle devient une passion exclusive, que de ne pas réprouver son universalité même, qui semble tuer la dignité humaine encore plus sûrement que ne le fait la misère.

Rien ne s’avéra plus facile à détruire que l’intimité et la moralité privée de gens qui ne pensaient qu’à sauvegarder leur vie privée.

Le totalitarisme, une fois au pouvoir, remplace invariablement tous les vrais talents, quelles que soient leurs sympathies, par ces illuminés et ces imbéciles dont le manque d’intelligence et de créativité reste la meilleure garantie de leur loyauté.

En effet, d’un point de vue démagogique, il n’est pas de meilleur moyen d’éviter la discussion que de déconnecter un argument du contrôle du présent et de dire que seul l’avenir peut en révéler les mérites.

Les nazis ont prouvé qu’on peut conduire un peuple entier à la guerre avec le slogan « sinon c’est la catastrophe » […] et cela à une époque sans misère, sans chômage ni ambitions nationales frustrées.

Les mouvements totalitaires se servent du socialisme et du racisme en les vidant de leur contenu utilitaire, les intérêts d’une classe ou d’un nation. La forme de prédiction infaillible sous laquelle étaient présentés ces concepts est devenue plus importante que leur contenu.

Le pouvoir réel commence où le secret commence.

Mais, une fois acquise la possibilité d’exterminer les Juifs comme des punaises, au moyen de gaz toxiques, il n’est plus nécessaire de propager l’idée que les Juifs sont des punaises.

L’ennui avec les régimes totalitaires n’est pas qu’ils manipulent le pouvoir politique d’une manière particulièrement impitoyable, mais que derrière leur politique se cache une conception du pouvoir entièrement nouvelle et sans précédent, de même que derrière leur Realpolitik se trouve une conception entièrement nouvelle, sans précédent, de la réalité. Suprême dédain des conséquences immédiates plutôt qu’inflexibilité; absence de racines et négligence des intérêts nationaux plutôt que nationalisme; mépris des considérations d’ordre utilitaire plutôt que poursuite inconsidérée de l’intérêt personnel; « idéalisme », c’est-à-dire foi inébranlable en un monde idéologique fictif, plutôt qu’appétit de pouvoir – tout cela a introduit dans la politique internationale un facteur nouveau, plus troublant que n’aurait pu l’être l’agressivité pure et simple.

L’hypothèse centrale du totalitarisme selon laquelle tout est possible conduit donc à l’élimination systématique de tout ce qui pourrait gêner la réalisation de son absurde et terrible conséquence : que tout crime imaginé par les dirigeants doit être puni, sans se soucier de savoir s’il a ou non été commis.

Ce qui heurte le sens commun, ce n’est pas le principe nihiliste du « tout est permis » que l’on trouvait déjà au 19ème siècle dans la conception utilitaire du sens commun. Ce que le sens commun et les « gens normaux » refusent de croire, c’est que tout est possible. Nous essayons de comprendre les faits, dans le présent ou dans l’expérience remémorée, qui dépassent tout simplement nos capacités de compréhension. Nous essayons de classer dans la rubrique du crime ce qu’aucune catégorie de ce genre, selon nous, ne fut jamais destinée à couvrir. Quelle est la signification de la notion de meurtre lorsque nous nous trouvons en face de la production massive de cadavres? Nous essayons de comprendre du point de vue psychologique le comportement des détenus des camps de concentration et des SS, alors que nous devons prendre conscience du fait que la psyché peut être détruite sans que l’homme soit, pour autant, physiquement détruit; que, dans certaines circonstances, la psyché, le caractère et l’individualité ne semblent assurément se manifester que par la rapidité ou la lenteur avec lesquelles ils se désintègrent. Cela aboutit en tout cas à l’apparition d’hommes sans âmes, c’est-à-dire d’hommes dont on ne peut plus comprendre la psychologie, dont le retour au monde humain intelligible, soit psychologiquement, soit de toute autre manière, ressemble de près à la résurrection de Lazare. Toutes les affirmations du sens commun, qu’elles soient de nature psychologique ou sociologique, ne servent qu’à encourager ceux qui pensent qu’il est « superficiel » de « s’appesantir sur ces horreurs »

l’homme peut réaliser des visions d’enfer sans que le ciel tombe ou que la terre s’ouvre

La curieuse logique de tous les « ismes », leur foi simpliste en la valeur salutaire d’une dévotion aveugle qui ne tient aucun compte des facteurs spécifiques et changeant, contiennent déjà en germes le mépris totalitaire pour la réalité et les faits en eux-mêmes.

Le danger d’échanger la nécessaire insécurité, où se tient la pensée philosophique, pour l’explication totale que propose une idéologie et sa Weltanschauung n’est pas tant le risque de se laisser prendre à quelque postulat généralement vulgaire et toujours précritique, que d’échanger la liberté inhérente à la faculté humaine de penser pour la camisole de la logique, avec laquelle l’homme peut se contraindre lui-même presque aussi violemment qu’il est contraint par une force extérieure à lui.

Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, 1958, Gallimard, trad. Micheline Pouteau, Martine Leiris, Jean-Loup Bourget, Robert Davreu, Patrick Lévy.

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