« La controverse pied/main, hypothèses sur l’histoire du football » de Xavier de La Porte;

controverseAutour du terrain, des hommes d’affaires se serrent la main / des officiels se saluent à distance / des agents de joueurs signent des contrats / des sponsors tiennent une coupe de champagne / des réalisateurs télé appuient sur des boutons / des parieurs comptent des billets / des stadiers déchirent les tickets / la sécurité palpe le public / les supporters applaudissent / les ultras font des doigts d’honneur / les hôtesses indiquent les places / les entraîneurs font des signes incompréhensibles / l’arbitre dit non avec sa tête.

Pendant ce temps-là, sur le terrain, quelques joueurs imposent l’impossible à leurs pieds.

C’est bien de là qu’il faut partir pour déceler dans le football ce qui en fait un si prégnant témoin de notre temps.  De cette apparente incongruité qu’il y avait à choisir le pied et non la main pour mener le ballon.  La main, cette organe noble, si habile, prolongeant l’habileté du singe en s’en démarquant.  Le pied humain, ce pataud munis d’orteils plus encombrants que gages d’agilité.  Comment se fait-il que ces notables des meilleurs collèges anglais, dans l’ombre enfumée d’une taverne londonienne, en 1863, choisirent de bannir la main de ce qui allait devenir le sport phare du 20 ème siècle?

c’est donc sur la rupture, sur ce qui préside au choix du pied, qu’il convient de s’interroger.

Ce qui se lit dans cette rupture, ce sont les premières conséquences d’un monde qui prend conscience, grâce à Darwin, d’être enchâssé dans une évolution (que les américains du nord, plus séduits par le créationnisme, soient plus rétifs à faire usage du pied dans leurs sports de ballon n’est pas qu’un hasard).  C’est aussi la volonté d’introduire une égalité entre pratiquants, la main étant marquée des stigmates du travail manuel, dégradant, quand le pied, à fortiori couvert, est pur de toute relation au travail (Supprimer les mains, c’est mettre les joueurs, littéralement, sur un pied d’égalité).  S’y donnent à voir aussi tous les prémisses d’une société que le capitalisme industriel phagocytera entièrement, et qui se décèlent dans les origines de son sport-roi, dans l’occupation du terrain, dans les stratégies mises en oeuvre.  Se dissimule également dans cette décision tout ce qu’une longue histoire déposera au creux des mains et qui en fera le véhicule du péché.

Le footballeur est, avec sa main, aussi embarassé que l’adolescent avec son désir.

Parsemant son texte du commentaire jouissif d’un matche de « football » joué en l’an 1315, Xavier de La Porte fait s’enchevêtrer ses hypothèses sans jamais vouloir les imposer ni même les confirmer.  En les laissant précisément à leur stade d’hypothèse.  Seules restant les passerelles qu’elles jettent en nous qui nous permettent de comprendre autrement ce dont le football est aussi le nom.  Autrement, donc mieux.

Xavier de La Porte, La controverse pied/main, hypothèses sur l’histoire du football, 2006, èRe.

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« Notre classe » de Tadeusz Stobodzianek.

Notre Classe« Notre classe » retrace l’histoire, de 1929 à 2003, de dix camarades de classe polonais, catholiques ou juifs.  En quatorze scènes, comme autant de stations, l’auteur brosse un portrait sans concession du vingtième siècle polonais dont l’innocence des bancs d’école se déchirera dans le sang et les larmes.  A travers l’histoire tragique du village polonais de Jedwabne dont, en 1941, les juifs ont été massacré par leurs propres voisins,  « Notre classe » interroge les rapports ténus qui peuvent faire verser de l’amitié à la folie du meurtre collectif.

Et qu’est ce que c’est que la vérité, Vladek? A qui elle appartient?  Et à qui elle sert cette vérité?  Tu y as réfléchi?  Vous rêvez de célébrité pour vos vieilles années?  Vous ne pensez pas au fait que c’est ici, parmi ceux sur lesquels vous crachez maintenant, que vous allez reposer jusqu’au jour du Jugement dernier?  Mais peut-être que vous ne souhaitez pas reposer près de l’allée centrale mais quelque part dans les buissons?

Dans un enchevêtrement de voix magistral, Tadeusz Stobodzianek, accompagne chaque personnage jusqu’au bout de son propre chemin, des bancs de l’école jusqu’à sa fin.  Par delà bien et mal, par delà toute question de culpabilité, bien loin d’un quelconque mythe de l’innocence perdue, par delà aussi cette figure bien pratique du « monstre » derrière laquelle on cherche à exiler nos propres travers tellement humains, ce qui s’y donne à lire est une plongée abyssale et sans fards dans les tréfonds de ce qui nous constitue tous.

Tadeusz Stobodzianek, Notre classe, 2012, éditions de l’Amandier, trad. Cecile Bocianowski. 

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« L’entrée du Christ à Bruxelles » de Dimitri Verhulst.

entrée du christEt si, comme l’espérent nombre de croyants, le Christ revenait.  Et si, comme l’avait déjà imaginé Ensor, le Christ choisissait comme lieu de parousie Bruxelles, la capitale de l’Europe et de cette Belgique, qui malgré les coup de boutoir de « Belgïe barst » toujours plus fréquents, n’a toujours pas crevé.

la Belgique n’a toujours pas crevé […] Bien sûr que la Belgique allait un jour cesser d’exister pour être remplacée par quelque chose dont l’éternité serait tout aussi peu garantie.  Longue vie n’est donnée qu’aux éponges, et même elles doivent tôt ou tard dépérir.

En quatorze stations, Dimitri Verhulst explore ce que cette annonce de la venue du Christ à Bruxelles (qui plus est un 21 juillet, fête nationale belge) peut porter en elle d’espérance et de questionnement.  Car cette entrée, on s’en doute, nécessite toute une préparation.  Quelle sera l’itinéraire du Christ?  Qui l’acceuillera?  Que lui faire visiter de la ville?  Et, bien évidemment, dans une ville à la complexité institutionnelle pour le moins remarquable, toutes ces questions d’organisation prennent des dimensions inconnues autre part.  Occasion pour l’auteur, en mauvais flamand revendiqué, de nous réjouir d’envolées sur le nationalisme ambiant.

Chaque année, les partisans rabiques d’une Flandre indépendante – quatre autobus en tout -, accompagnés de deux curés et d’un tonneau d’encens, se rendaient dans les polders pour y prier dans la verte nature fleurant bon le purin, saisis par la conviction que le Créateur approuvait leur idée de séparatisme, et évoquer ensuite les ressentiments d’une minorité opprimée. Roulements de tambour et jeux d’étendards en prime.  Lorsqu’à une autre date de leur calendrier, la joie que leur procurait leur identité culturelle avait gonflé au point de devoir exploser en chansons, ils se rassemblaient au Palais des Sport d’Anvers et hurlaient en choeur « Sur la bruyère pourpre », « Je vois des petites loupîotes sur l’Escaut » et « Mieke, tiens-toi aux branches des arbres » de même que, bien entendu, des tubes profanes.

Et quand la question se pose de savoir qui pourra accueillir le Christ dans sa langue, l’araméen, suprême renversement d’une société qui le considère comme son pire danger, l’étranger (pire l’illégal, le sans-papier) devient le seul espoir d’une communication avec le Sauveur.  C’est ainsi Ohanna, onze ans, dénichée par les services des Affaires étrangères dans le centre 127 bis pour sans-papiers qui sera désignée pour accueillir le Christ, ses origines ainsi que ses dons naturels la prédisposant à comprendre l’araméen ancien.  Et dans les rêves d’Ohanna accompagnant le Fils de Dieu à la découverte du vrai Bruxelles non fantasmé, ce sont moins ces réalités qu’ils découvrent ahuris que les convictions extirpées de ces réalités par des imbéciles.

Et là ils découvrent la conviction qu’aucun de ces semeurs de gale n’a finalement besoin d’une aumône, nous sommes un pays doté de tout l’équipement social nécessaire, celui qui veut être aidé reçoit de l’aide ; en définitive, ces losers dorment dans la rue par ce que c’est là leur choix personnel.  Les bébés qui dans les bras d’une maman d’allure misérable font appel à la compassion de ceux qui mettent tout simplement leur progéniture à la crèche pendant leurs heures de travail sont en vérité de vrais bébés, mais loués à un service mafieux de prêt qui a compris qu’une escarcelle agitée par une main de mère sonne mieux.  Ils découvrent en passant les convictions que ces vagabonds sont déposés à leur poste de mendiant le matin en taxi, une Mercedes noire, et rembarqués le soir par ce même véhicule.  Ils font partie d’une firme bien organisée et extrêmement lucrative, le commerce de la misère, et en vérité, en tant que citoyen soumis à l’impôt, faut être fou pour suer encore la moindre goutte pour un employeur, quand on voit ce que l’on peut ramasser comme fortune en restant bêtement assis sur son cul dans un hall de gare.

Par delà un humour naviguant entre tendresse et corrosion, touchant au sarcasme, jamais au cynisme, Dimitri Verhulst interroge bien plus que la « belgitude » : l’identité, comme cette chose à laquelle, si nous n’y prenons garde, nous nous laissons appartenir!

Etre bruxellois et belge n’est pas un mérite, et pour être honnête je me suis toujours méfié des gens qui arborent leur nationalité comme un label de qualité […]  Je suis ce fou inoffensif qui rêve doucement d’un monde sans nationalités, sans drapeaux. […]  Si j’étais né au centre de la Papouasie, je vanterais le confort d’un étui pénien!.

Dimitri Verhulst, L’entrée du Christ à Bruxelles, 2013, Denoël, trad. Danielle Losman.

 

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« Salmigondis » de Gilbert Sorrentino.

SALMIGONDISLa seule chose à faire, évidemment, est de commencer par le commencement.

Commençons donc.  Nous avons en présence un écrivain, Antony Lamont, qui tente d’écrire un livre dans lequel un personnage, nommé Halpin, ne se souvient plus s’il a ou non tué Ned Beaumont qui gît près du feu ouvert.  On y apprend rapidement que cette situation est liée à une histoire d’amour (avec Daisy) et de sexe (avec deux « entraîneuses »).

Qu’ai-je donc fait pour être tiré de note de bas de page désabusée et amusée dans laquelle j’avais résidé, sans visage, pendant toutes ces années au sein de l’oeuvre de ce gentleman irlandais, Mr Joyce.

Car Halpin provient bien d’une note de bas de page d’un roman de l’écrivain irlandais.  Ca se complique donc.  Car non seulement, Halpin en provient mais il le sait.  Et non content de le savoir, il s’en plaint, l’auteur sous la plume duquel il a à jouer n’étant pas du calibre souhaité.

Toute l’histoire vous sera racontée, je vous le promets.

Ca se complique d’autant plus que raconter toute l’histoire, l’auteur n’y parvient pas.  Une ex-compagne, un chercheur, une soeur, un auteur jaloux, les personnages du livre entre autres, s’ingénient à faire échouer son projet.  « Salmigondis » est donc le récit d’un échec, un échec absolu, terrible, complet et total.  Mais c’est aussi une suite de listes, une vengeance contre les personnages d’un livre, un exercice de pornographie appliquée, une méthode pour échanges épistolaires, une « Défense et illustration de la langue anglaise », une gigantesque rigolade…

Le flegme trembla et bouillonna sableusement dans la gorge de Deuces Noonan lorsqu’il le rassembla paisiblement au fond de son bec, puis il le décocha dans la rue avec la précision de serpent à sonnette qui était la sienne quand il lançait son Bowie Knife étincellant lors de ses missions mortelles et plus qu’occasionnelles.

C’est donc aussi peut-être le seul livre dans lequel trouver ce style de phrase est excusable parce que s’inscrivant dans ce que le livre se propose d’être : un bout du bout du modernisme littéraire.  Un roman qui ne peut plus même espérer à l’originalité.  Un livre dont l’objet même ne peut plus être de se détacher de ce qui l’environne, mais de se fondre dans ce dont il provient et qu’il continue, en en revendiquant l’influence, s’en laissant phagocyter : la littérature.  Mais surtout, « Salmigondis » est un immense, brillant, baroque, artificiel et jouissif foutoir où, par delà l’énervement du lecteur religieusement patient, le faux absolu de l’artifice se transforme par magie en vérité.

Je vais continuer, parce qu’il n’y a rien de mieux à faire. Je m’amuse un peu quand même, à mettre ces mots dans la bouche de Halpin.

Bah! entasse sur nous les misères, enchevêtre nos arts de rire bas!

Gilbert Sorrentino, Salmigondis, 2007, Cent Pages, trad. Bernard Hoepffner.

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« Les commencements » de Henri Michaux.

dessin d'enfantAu commencement est la REPETITION.

L’enfant qui trace un cercle est au début du livre de Michaux mais surtout d’autre chose, qui épouse bien plus que la seule naissance du dessin chez l’enfant.  Il y a d’abord cette ligne qu’il trace puis qui vient s’enclore sur elle-même pour délimiter, figurer la tête d’un homme.  Cercle qui fait visage, juste troué de deux autres pour un regard.  Cercle, simple fil qui sépare le vide de l’être. Cercle qui vient ensuite se parer de traits qui le prolongent en mains, en jambes, l’homme étant d’abord envisagé sans sa mobilité.  Puis c’est une maison que l’enfant, en ses dessins, évoque, la pense pour y aller, pour y retourner quand il faudra, répète son plaisir d’y revenir. 

Là où la psychologie, la psychanalyse, peinent à expliquer les traits de l’enfant car les circonscrivant en des modèles qu’il s’agit sans cesse d’inventer pour y coller mieux, la poésie de Michaux montre toute son essentielle force, son irremplaçable originalité, car nous ramenant au commencement de la poésie.  Celle dont le mot n’explique pas mais dit.  Dont le dire est le seul objet.  Car avant d’expliquer, il faut exister.  Et exister ne s’opère que par le dire.

Emprise

seuls les cercles font le tour

le tour d’on ne sait quoi

de tout

du connu, de l’inconnu qui passe

qui vient, qui est venu,

et va revenir

Circulantes lignes de la démangeaison d’inclure

(de comprendre? de tenir? de retenir?)

Fouillis finalement

fibrilles fouillis fourmillant

Et c’est cela qui, chaque fois, chez Michaux fonctionne, agit, ce dire, ce verbe-démiurge.

Henri Michaux, Les commencements, 1983, Fata Morgana.

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« Du gouvernement des vivants. Cours au Collège de France. 1979-1980. »de Michel Foucault.

Foucault« Comment se fait-il que dans la culture occidentale chrétienne, le gouvernement des hommes demande de la part de ceux qui sont dirigés, en plus des actes d’obéissance et de soumission, des « actes de vérité » qui ont ceci de particulier que non seulement le sujet est requis de dire vrai, mais de dire vrai à propos de lui-même, de ses fautes, de ses désirs, de l’état de son âme? »

Alors que notre époque a cette tendance (fâcheuse ou non, là n’est pas la question) à devenir de plus en plus celle du dévoilement obligatoire, la question que pose Michel Foucault revêt un intérêt particulier pour qui veut comprendre de quoi il est issu et ce qui le constitue.  La question posée ici est celle du lien entre gouverner et la façon qu’a la vérité de se manifester (l’aléthurgie).  Car pour pouvoir gouverner, il faut que la vérité se manifeste, que le gouvernant montre au gouverné son rapport à la vérité.  Et ce lien a une histoire que Foucault fait d’abord s’ancrer dans l’Oedipe de Sophocle pour s’achever avec Cassien.  Et ce parcours sur lequel on retrouve les premiers philosophes chrétiens, Justin, Tertullien, Clément d’Alexandrie, Origène, il débute avec une vérité dont le gouvernant n’est ni le détenteur ni le dépositaire.  Il ne fait que que la dire, sans la détenir.  Elle ne fait que passer par lui.  Ce n’est qu’au 4ème siècle avec l’institution des règles monastiques par Cassien, que, d’une vérité toute extérieure au sujet, on passera à celle devant être dite, entièrement et pleinement, pour que le sujet manifeste son obéissance.  Alors, pour obéir, il faut se dire.  Cassien institue ce couplage essentiel pour la constitution du sujet occidental chrétien entre obéissance à l’autre d’une part, et le tout-dire sur soi-même, d’autre part. Et alors que la direction de conscience antique (et donc l’obéissance, bien différente de la notre, qu’elle sous-tendait), chez les ascètes stoïciens comme chez les premiers ascètes chrétiens, avait des fins qui lui était extérieure (l’illumination, l’ataraxie,…), dès ce couplage, l’obéissance n’a plus d’autre fin qu’elle même.  Obéir pour obéir.

Ce cours charnière, premier à être mené dans le champ de l’éthique, nous menant pas à pas au travers d’une invention humaine aussi déterminante que le mécanisme de la confession, comme les autres cours prononcés au Collège de France, se révèle vif, enlevé, plein d’humour.  Et nous montre à l’oeuvre un penseur au plus près, d’une énergie débordante parfois mâtinée d’une once de mauvaise foi, dont l’impératif didactique ne s’efface jamais derrière son extraordinaire érudition.

Michel Foucault, Du gouvernement des vivants, Cours au Collège de France, 1979-1980, 2012, EHESS.

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Mais bon sang mais c’est bien sûr !

crowdfunding_laurencebentzUne remarque tout d’abord.  Dans un seul souci de lisibilité, nous avons décidé de ne faire ici aucun usage du guillemet.  Son emploi eût été pléthorique ce qui (l’excès nuit en tout paraît-il) eût désamorcé son efficacité.  Mettez-les vous-mêmes.  Ou pas.

Nous avons appris il y a quelque temps qu’allait éclore une nouvelle maison d’édition au concept novateur.  Affairés que nous sommes, débordés par le flot de nos lectures, nous oubliâmes l’impression mêlée de tendresse et d’énervement qu’avait laissé en nous l’évocation de ce projet jusqu’à ce que l’actualité des réseaux sociaux nous la remette malencontreusement en mémoire.  Tendresse, disons-nous, car ce projet fait partie de ceux dont vous vous dites d’abord : mais oui, en fait, pourquoi pas? avant de faire rebrousser aussitôt votre pensée vers son exact contraire.  Et dans ce tourner-bride, cette virevolte, se décèle encore la marque d’espoir, certes bête mais quand même, qui avait, en un court éclair, animé notre coeur.  Vous vous êtes trompés, lourdement, mais par bonté d’âme.  D’où cette tendresse un peu honteuse, un peu penaude, mâtinée de culpabilité avec laquelle on se souvient de ces personnes qui se trompent autant mais avec un tel enthousiasme.  Une tendresse, finalement, pour ce si bref mais si stupide enthousiasme ressenti soi-même.  Enervement car s’il est bien quelque chose d’énervant, c’est de s’être fourvoyé aussi radicalement, fût-ce un laps de temps aussi court.

Le projet, dans la splendeur de son fourvoiement, le voici : http://editions-mehari.viabloga.com/

Pour faire court donc.  Editer des livres sur le principe du crowdfunding.  Un manuscrit arrive auprès de l’éditeur.  Celui-ci, après lecture, le propose auprès de futurs investisseurs.  Pour ce faire, il leur donne à lire un pitch, un court extrait argumentaire du potentiel commercial, un détail des frais relatifs à l’édition et une mention du retour sur investissement.  Ne pas avoir usé du guillemet ici relève de la plus haute performance.

Nous pourrions nous intéresser de près à certains éléments concrets du procédé.  Nous pourrions directement puiser dans la moelle de la chose et s’en moquer.  La matière est riche.  Le sarcasme affleure sans qu’on ait à l’exhumer.  Un seul extrait d’un pitch (le guillemet nous démange) suffit à mesurer l’ampleur du phénomène : Un A.V.C. (accident vasculaire cérébral) ne prévient pas et frappe soudainement à votre porte sans crier gare.  A méditer !  Nous avons préféré nous intéresser à quelques éléments de notre si beau monde que la Bête révèle.

Tout d’abord la décomplexion.

Données financières :
premier tirage : 2 000 – 300 (exemplaires destinés au dépôt légal, à l’éditeur, à l’auteur, aux Méharistes, aux journalistes, aux libraires, sans oublier les exemplaires abîmés) = 1 700
Prix de vente public : 19,00 €
Prix de vente public hors taxe (TVA 6%) : 17,92 €
Budget : 7 700,00 € (imprimeur, graphiste, éditeur/auteur, frais postaux)
Prix de revient : 4,53 €
Prix de vente public hors taxe – remise diffuseur/distributeur (60%) = 7,17 €
Seuil de rentabilité : 1 074 ex.
Gain Méharistes (80%) : 1 700 x 5,74 = 9 758,00 €
Rapport : 9 758 – 7 700 = 2 058,00 €, soit 21,09 %
ou
pour 10,00 € investis, un potentiel de 12,11 € récupérés !

Oui, tout le monde savait bien qu’un projet éditorial était aussi affaire d’économie, de gestion, voire pour d’aucuns, d’appât du gain.  Cela est de l’ordre des choses.  Et tout qui utilise ad minima ses capacités synaptiques pouvait s’en rendre compte.  Mais ce qu’on cherche d’habitude à dissimuler est ici mis en avant, presque revendiqué.  On fabrique quelque chose qu’il faut bien vendre.  Et ce quelque chose ne pourra être vendu qu’en pleine connaissance de tous les éléments en jeu.  Ceux-ci devant être pris en considération le plus en amont possible.  Mieux même, pour la réussite du projet (diantre ces guillemets), ce sont ces éléments là qui, au lieu d’être connexes, circonstances, conséquences un peu désagréables d’une envie, ces éléments deviennent constitutifs du projet.  Je vends quelque chose.  C’est pas du rêve, c’est très concret.  On sait que ce n’est que du spectacle et on sait qu’on le sait.  Donc on le dit, sans fausse pudeur.  Nulle question de cynisme cependant, juste l’illustration d’un pragmatisme désenchanté.

Le même ensuite.

(A propos d’un roman dont l’action se déroule dans les milieux de l’enseignement) Potentiel commercial :
Ils sont près de 900 000 à enseigner ! Rien qu’en France. Sans compter les retraités de l’enseignement. De plus, ce roman touche les plus jeunes en proie au doute face à l’univers professionnel fait de multiples ramifications. Texte résolument moderne, rythmé (chaque chapitre possède à peu près le même nombre de signes), rédigé par un auteur picard trop méconnu. L’avis des quelques libraires qui ont vendu ce livre en grand format est unanime : « cet auteur mériterait d’être publié par un grand éditeur parisien ! » À bon entendeur… 

Pour vendre une chose, l’idéal est dès l’abord de vérifier si celle-ci intéresse la portion la plus large possible d’un public.  900.000 enseignants, ce sont donc 900.000 personnes susceptibles d’être intéressées par un livre dont le sujet est l’enseignement.  On vous laisse imaginer la force commerciale d’un livre traitant de, disons, la vie, la mort, la naissance.  L’illusion du crowdmachin est une illusion démocratique.  Là où l’on croit voir la force du collectif se devine la dictature du même.  Où le livre qui intéresse le plus de monde sera financé par le plus de monde.  Où, dans une logique poussée dans ses derniers retranchements, le livre qu’attend tout le monde est proposé à tout le monde et financé par tout le monde.  Il ne s’agit pas de donner au public ce qu’il aime, il s’agit de se donner à soi ce qu’on attend soi-même.  Jusqu’à la nausée d’un livre parfaitement unique, parfaitement même.  Un onanisme généralisé.

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« Le roi pâle » de David Foster Wallace.

Le roi pâleLa terreur du silence sans rien pour nous distraire.

C’est la clé de la vie moderne.  Si vous êtes immunisé contre l’ennui, absolument rien ne vous est impossible.

Un homme mort à son bureau sans que personne ne le remarque huit jours durant. Un autre qui cache son ennui sous une logorrhée interminable.  Un garçon pathologiquement gentil et que tout le monde déteste pour cette raison même.  Un autre qui transpire abondamment dès qu’il est en public.  Un autre encore qui, pendant 18 ans, 1440 fois par jour, 365 fois par an, a vérifié la conformité de miroirs, s’y est donc miré 9.460.800 fois, avant de se pendre.  Tous personnages d’un même monde plongé dans un ennui sans fin.

Le véritable héroïsme, c’est vous, tout seuls, dans un espace de travail imposé.  Le véritable héroïsme, ce sont des minutes, des heures, des semaines, des années et des années d’exercice silencieux, précis et pondéré de votre attention et de votre probité – sans personne pour vous voir ou vous féliciter.  Le monde est ainsi.  Vous et votre travail, à votre bureau, rien d’autre.

Même l’auteur ne peut être mis en scène dans un roman que comme rouage de ce système dont la production essentielle est précisément l’ennui.  Et où toute chose, en ce compris le rapport entre lecteur et auteur, ne peut être pensée que sous la forme du contrat et du langage bureaucratique légaliste.

Notre contrat mutuel est ici fondé sur la présomption de (a) mon honnêteté, et (b) votre compréhension que tout élément ou sémion pouvant sembler nuire à cette honnêteté est en fait un dispositif de protection légale, pas si éloigné des paragraphes standards qui accompagnent les loteries et les contrats civils, et est dès lors censé être moins décodé ou « lu » que tacitement accepté en tant que fraction du prix à payer pour que nous fassions affaire ensemble, façon de parler, dans le climat commercial actuel.

Faisant se succéder les chapitres courts et longs avec une égale Maestria, David Foster Wallace et son éditeur (le livre ayant été « composé » après la mort de l’auteur) creusent la fange huileuse de notre monde mécaniste (le mot anglais pour « ennuyeux », boring, signifiait aussi creuser un trou dans quelque chose).  Ils en exhument un roman tout en intensité, où l’émotion procède par vagues, dans lequel l’être humain, comme sous la menace d’un évènement qui n’arrivera jamais, reste suspendu dans une attente sans fin.  Attente dont il cherche désepérément à tromper l’ennui sans cesse grandissant, quitte à ne plus vouloir confier sa plus profonde intimité qu’à une machine.  Celle-ci finissant par devenir ce qui lui ressemble peut-être le plus.

Il imagina que la trotteuse était douée de conscience et savait qu’elle était une trotteuse et que son boulot consistait à tourner en rond pour l’éternité dans un cercle de chiffres à la même allure lente, invariable et machinique, à n’aller nulle part où elle n’était déjà allée un million de fois.

David Foster Wallace, Le Roi Pâle, 2012, Au Diable Vauvert, trad. Charles Decoursé.

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« Les Adages » de Erasme de Rotterdam.

ErasmeImaginons.  Vous êtes européen, aisé sans l’être trop, disons « classe moyenne ».  Vous avez réussi un parcours scolaire classique et disposez d’un cerveau de base.   Imaginons maintenant que vous vous intéressiez, que sais-je? à l’usure par exemple.  Vous vous dites que c’est à la mode.  Que c’est un sujet dont on pourrait vous parler un soir, lors d’un « dîner en ville », et qu’il serait intéressant de pouvoir ne pas, à cette occasion, passer pour un idiot.  Imaginons même, qu’indépendamment de tout but directement saisissable, votre intérêt ne soit que de l’ordre de la connaissance.

Hé bien, en dépositaire « normal » des temps et de la culture dont vous êtes le prolongement, vous saurez que l’usure est un truc vieux comme le monde.  Que ça touche au temps et à la manière dont l’homme s’en est saisi.  Que l’usure, c’est acheter ou vendre du temps.  Que la religion s’en est saisi aussi et qu’elle a organisé avec l’usure des rapports qui touchent autant à l’économique ou le politique qu’au métaphysique.  Vous saurez probablement en bon « judéo-chrétien » que cette question du rapport au temps fut au moyen-âge l’occasion de débats passionnés dont protestantisme et luthéranisme sont d’infimes conséquences.  Peut-être saurez-vous aussi, cette fois en tant que « judéo-chrétien ouvert sur le monde »,que l’Islam n’envisage pas ce rapport au temps de la même manière.  Que le Coran interdit l’usure en faisant le pari de l’organiser.  Etcetera… Vous savez donc plein de choses, que vous organisez plus ou moins bien, selon votre niveau de fatigue, vos envies, conceptions ou intérêts.

Et c’est tout.

Et puis vous ouvrez « Les Adages ».  Le réflexe est neuf mais déjà bien ancré.  On vous parle d’un truc et hop : Erasme.  Vous l’ouvrez donc.  Et au lieu (car  « Les Adages » sont fait de lieux) « Usure », vous trouvez cinq adages.  Vous découvrez qu’une loi antique ordonnait que l’insolvable soit livré à son créancier pour payer avec son corps ce qu’il ne pouvait payer avec son argent, que l’endetté, en s’endettant, doit plus que ce qu’il peut rembourser, son âme même.  Vous découvrez que « l’intérêt court plus vite qu’Héraclite ».  Vous y lisez que les Perses avaient lié dette et mensonge, la première contraignant au deuxième.  Vous apprenez que si l’emprunteur ne rougit qu’une fois, au moment où il contracte sa dette, il pâlira à chaque retour de l’échéance.  Vous y croisez Donat, Térence, Aulu-Gelle, Plutarque, Automédon, Homère, Strabon, Eustathe, Suidas.  Vous y riez aussi.

Le plus heureux qui soit : celui qui ne doit rien.

Un degré au-dessous, c’est pour le célibat?

Un peu plus bas après : ne pas avoir d’enfant.

Et si – grande folie ! – on a pris une femme,

Voici le seul bonheur qu’on peut encore avoir :

Que le sort veuille bien mettre femme au tombeau

Nous laissant de la dot l’entière jouissance.

Vous y trouvez autre chose donc, qu’il ne vous avait pas semblé pouvoir trouver autre part.  Vous y trouvez ce que vous n’auriez pas même imaginé pouvoir chercher.  Un pont.  Un enracinement.  Un immense rhizome.

Alors oui, cela a un prix.  Et pour ce prix, on peut s’acheter (presque) ça, ou ça (mais que pour un mois) ou encore ça (mais que pour une nuit) entre autres exemples tirés d’une époque « riche » en possibilités.  Mais ces cela (quoique les discours les vantant s’échinent à les faire passer pour plus qu’eux-mêmes) ne restent que des cela.  « Les Adages », eux, sont un espace de possibles, d’ailleurs.  Le lieu d’autres lieux.

Erasme de Rotterdam, Les Adages, 2011, Les Belles Lettres.

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« L’homme bambou » de Jocelyn Bonnerave.

HOMME BAMBOUQu’est-ce que c’est que cette histoire?

Alors qu’il vient de « conclure » avec la jeune femme dont il rêvait, Maïa, scientifique un peu voleuse, un tantinet volage, grâce à une stratégie savamment orchestrée où l’imprévu n’avait aucune place, le narrateur, gérant d’une bambouseraie, constate soudain, alerté par une vive douleur, qu’une pousse de bambou sourd de son coccyx.  S’ensuivent courses-poursuites, séjour en cirque, claustration sous le jardin des plantes, récupération du cas par la science, puis par le commerce.

Dans un monde où poussent les queues en bambou, où la recherche est financée par les marchands, où les centrales nucléaires menacent de partir en fumée, eh bien il faut vous attendre à toutes les fantaisies…

Et Jocelyn Bonnerave ne s’en prive pas.  Dans une langue que colonise peu à peu le végétal, où la communication se passe comme de cellules à cellules, il nous offre une savoureuse et jouissive réflexion sur notre époque devenue elle-même fantaisie, tour à tour relecture de Bonnie and Clyde et réflexion sur l’évolution.  L’homme bambou n’est ‘il pas notre plus parfait aboutissement : une plante nomade, réalisant ce raccourci idéal entre le monde animal mobile et le végétal, immobile car synthétisant sur place ce qui est nécessaire à sa croissance et sa reproduction?  Notre destin : un homme bambou pour qui jouir est mourir?

Pourquoi est-ce que ça n’irait pas de plus en plus loin à mesure que le temps passe?

Jocelyne Bonnerave, L’homme bambou, 2013, Le Seuil.

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