« Histoires de la nuit » de Laurent Mauvignier

Dans un hameau près de la petite ville de La Bassée ne vivent plus que Patrice et Marion, Ida, leur fille, et Christine, une artiste installée là de longue date. Alors que Marion doit bientôt fêter son quarantième anniversaire, Christine avertit les gendarmes qu’elle reçoit des lettres anonymes. Le jour prévu pour la fête, des inconnus rôdent autour du hameau.

elle ressent cette confusion qu’il y a à vivre dans la réalité comme une version altérée ou travestie de celle-ci

Il est de ces montres de prix dont le mécanisme se dévoile à qui la porte. Non seulement elle vous donne l’heure mais ne vous cache rien quant à sa fabrication. Et le plaisir de qui la regarde sera alors fonction de l’enchevêtrement et de la complexité de ses complications. Alors qu’on croit encore parfois que l’art résulte de la dissimulation de ses causes – d’aucuns martèlent même encore que l’art ne serait que cela, une mystification, un leurre, un voile, un brouillage, et qu’insérer dans l’œuvre-même ses raisons et ses modes d’existence serait un geste iconoclaste, qui romprait le lien moral tacite entre qui fait l’œuvre et qui la lit – , Laurent Mauvignier nous démontre avec maestria que le dévoilement des rouages formels d’une histoire n’est pas nécessairement un frein au plaisir que l’on peut prendre à la lire. Au contraire…

oui, on peut recouvrir sa vie pour la faire apparaître, superposer des couches de réalités, de vies différentes pour qu’à la fin une seule soit visible, nourrie des précédentes et les excédant toutes

Il ne s’agit pas ici « simplement » de revenir, par une sorte de procédé typiquement post-moderne, sur la notion de vérité en art, ou sur un questionnement en abyme des relations réel-fiction. Le tour de force – car il s’agit bien d’un tour de force – est autre part. L’histoire n’est pas ici l’occasion d’exposer des principes formels, tout comme ceux-ci ne sont pas les garants intellectuels d’une fiction dont ils auraient pour fonction d’excuser le classicisme. Ce n’est plus seulement la parfaite maitrise des principes formels qui crée ici l’extraordinaire tension dramatique, mais bien leur dévoilement. Autrement dit le regain de tension est ici bien amené par le fait même qu’on en rend transparent au lecteur les fondements formels. Roman sur l’attention autant que roman de l’attention – l’attention, celle que requiert toute lecture, et que s’ingénie à fabriquer l’auteur, comme celle à laquelle échappe tout ce qui est à l’écart, gens, lieux ou comportements – ces Histoires de la nuit nous rappellent avec un brio rare combien tout plaisir esthétique repose avant tout sur la forme.

Laurent Mauvignier, Histoires de la nuit, Éditions de Minuit.

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« Journaux » de Franz Kafka.

La première et la dernière lettre de l’alphabet sont le début et la fin de ma sensation d’être semblable à un poisson.

Le journal d’un écrivain ne revêt bien souvent une utilité qu’accessoire. Il n’aura d’intérêt que parce qu’il éclaire l’œuvre (le journal étant dès lors de facto supposé y être extérieur), ou les faits historiques dont l’auteur aura été témoin, ou pour d’autres raisons, diverses, mais qui ne seront en général à trouver qu’au-delà du journal lui-même ou de son intention.

Je n’abandonnerai plus le Journal. Je dois me tenir fermement ici, car je ne le peux qu’ici.

Le journal de Kafka (ou plutôt donc Les journaux, composés de 12 cahiers in-octavo) occupe dans le genre « journal » une place à part. Écrits entre 1910 et 1922 (deux ans avant la mort de l’auteur), ces cahiers regroupent, dans un désordre certain, des rêves, des souvenirs, des annotations à la volée, des considérations sur la littérature, sur le théâtre, des projets de livres, des récits structurés ou juste ébauchés, bref un ensemble qui, précisément, n’a d’ensemble que le nom… Ces journaux seront bien entendu indispensables au spécialiste de l’œuvre de l’auteur praguois qui pourra y lire des genèses de textes ou y satisfaire sa soif d’exégèse. Ils seront utiles à qui voudra s’intéresser au monde juif européen du début du vingtième siècle. Tout comme au plumitif en herbe qui rêvera d’y déceler la recette du génie auquel il n’atteindra jamais.

Il est sûr que tout ce que j’ai trouvé à l’avance alors même que j’avais une bonne impression, que ce soit mot pour mot ou seulement incidemment mais avec des mots explicites, apparaît sur mon bureau quand j’essaie de le mettre par écrit comme sec, contourné, inamovible, gênant pour tout l’environnement, anxieux, mais surtout lacunaire, alors que rien n’a été trouvé de la trouvaille originale. Bien sûr cela tient pour la plus grande partie au fait que l’inspiration libérée du papier ne vient que dans un moment d’exaltation, que je crains plus que je ne l’espère, même si je l’espère beaucoup, mais qu’alors la matière est si ample, que je dois renoncer, je ne récupère à l’aveuglette que ce que me donne le hasard, au fil du courant, saisi au vol, si bien que cette acquisition due à une mise à l’écrit réfléchie n’est rien en comparaison de la masse dans laquelle elle a vécu, qu’elle est incapable de ramener cette mase et qu’elle est donc mauvaise et dérangeante, parce qu’elle attire inutilement.

Mais ce qui frappe le plus à la lecture de ces journaux c’est que le fatras qu’il forme semble faire sens, et ce d’autant plus qu’il n’était jamais prévu d’y donner un sens. D’un fragment l’autre le lecteur est emmené au plus profond du vertige mêlé d’une vie qui ne s’incarne que par la pensée et d’une pensée qui sait n’être fabriquée que par des conditions d’existence, les deux, la pensée et la vie, s’interpénétrant pour former comme une catégorie à part. Sans doute aussi servis par cette absence d’une recherche de cohésion (que requiert toujours l’œuvre que l’on destine comme telle, quoiqu’on en dise et quelle que soit la façon dont on cherche parfois à le cacher) ces journaux en acquièrent une qui ne renvoie le lecteur à aucune autre connue. Et c’est ainsi qu’ils forment alors une œuvre d’autant plus importante et originale qu’elle l’est malgré elle…

La clairière, que l’œuvre géniale a créée par brûlis dans ce qui nous entoure, est au bon emplacement pour y poser une petite lumière. D’où l’allumage qui part du génie, l’allumage généralisé, qui n’incite pas qu’à la seule imitation.

Franz Kafka, Journaux, Nous, trad. Robert Kahn.

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« Qui s’occupe encore d’Yngue Frej? » de Stig Claesson

Les quatre qui continuaient à habiter Braten partageaient le silence qui y régnait maintenant, de façon relativement paisible et satisfaisante.

À soixante-douze ans, le cordonnier Emil Nathanael Gustafsson a décidé de prendre sa retraite. Avec trois compères, il vit dans une petite clairière reculée de la forêt suédoise du nom de Braten. Alors qu’il vient de remplacer l’ancienne boite aux lettres en bordure du chemin situé à plusieurs centaines de mètres de son habitation, il ne sait trop quoi inscrire sur le panneau qui indique la direction de la clairière. Hésitant entre le nom usuel du lieu-dit et celui officiel, il opte finalement, sans savoir pourquoi, pour « MONUMENT HISTORIQUE ». Quand les premiers touristes arrivent, les quatre vieux compères les mènent auprès des ruines de la maison d’Yngue Frej qui s’est éteint il y a près de 70 années…

Par tous les diables, qu’est ce qui l’avait bien pris? Il était là en train de montrer les fondations de la maison du vieux Frej et de dire qu’il s’agissait d’un monument historique. Il pouvait lui-même se rappeler la maison qui s’était trouvée ici, même s’il ne pouvait pas se souvenir d’Yngue. Mais de la maison et de Josepha, la vieille bonne femme d’Yngue, il pouvait s’en rappeler depuis sa plus jeune enfance. Elle avait vécu jusqu’à l’âge de cent trois ans et était morte lorsque le cordonnier en avait sept. Eriksson et Öman avaient alors dix ans. Mais leurs pères avaient fréquenté Yngue. Et tout ce que Yngue avait raconté à propos de cet étrange dix-neuvième siècle, et tout ce que de son côté il avait entendu à propos du dix-huitième et ce qu’il savait à propos du dix-septième, les compères l’avaient recueilli à leur tour. Braten avait un long passé. Ce qu’il n’avait pas c’était un lendemain.

Qui s’occupe encore d’Yngue Frej? est une farce. Une farce sur le temps qui passe, inexorablement, et ne laisse à ceux qui vieillissent que bien peu d’outils pour résister à sa déferlante. A fortiori quand tout est fait pour construire, peu à peu, une société qui les incluent, s’occupent d’eux, et ce même par devers eux. Mais la farce ne tient pas ici qu’à la confrontation classique entre deux temporalités antagonistes, ni le comique à la lutte sempiternelle des anciens contre les modernes. S’il y a farce, et que celle-ci est menée jusqu’à son terme, c’est avant tout parce que nos vieux sont bel et bien conscients de ce qu’ils sont surannés. Ils ont fait leur temps, ils le savent et ils l’acceptent. Mais l’accepter ne veut pas dire se soumettre benoitement aux temps nouveaux et en embrasser chacune des façons. Lucides et apaisés, on peut d’autant mieux s’en jouer. Délicieusement contestataire, Qui s’occupe encore d’Yngue Frej? offre un regard décalé et astucieux sur le temps qui passe.

Stig Claesson, Qui s’occupe encore d’Yngue Frej?, Plein Chant, trad.Georges Ueberschlag

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« Les Lionnes » de Lucy Ellmann

Avec Les Lionnes, Lucy Ellmann nous plonge dans l’esprit d’une mère de famille de quatre enfants. Elle était professeur dans une mauvaise université. Elle est mariée à Léo, professeur brillant, père et époux attentionné. Elle cuisine des tartes qu’elle vend à des restaurants. Elle est en rémission d’un cancer qui a grevé leur budget. Elle a une relation tendue avec sa fille la plus âgée, issue d’un premier mariage. Elle pense souvent à sa mère, décédée des suites d’une longue maladie. Elle se méfie de Ronnie, qu’elle voit un peu trop souvent à son goût roder dans les environs. Et surtout elle pense. Elle pense en continu. Chaque instant, chaque geste, chaque micro-évènement, chaque « fait » est l’occasion d’une réflexion. Comme une pelote dont on aurait tiré un fil, la narration nous emporte dans l’écheveau d’une pensée bien moins « à l’emporte-pièce » qu’il n’y paraît au premier abord.

je pense par spirales, spirales vertigineuses

Systématiquement entamées par la formule « le fait que », les phrases de notre « héroïne du quotidien » dessinent peu à peu des motifs qui se recoupent l’un l’autre : l’indignation devant les turpitudes de Trump, l’inquiétude face à la réalité toujours plus prégnante du dérèglement climatique, ce qu’est une bonne tarte, des moments de cinéma, les souvenirs de sa mère et son père, l’enchevêtrement des mots et des significations. Va-et-vient entre le vécu et le fictif, entre le personnel et l’universel, le proche et le lointain – mais toujours au plus près de qu’est un « fait » – cette plongée vertigineuse dans la pensée d’une mère au foyer de l’Ohio nous enserre dans les portraits conjoints de cette femme et de l’Amérique de nos jours.

Ce qu’on loue chez les poètes, la lionne l’avait déjà : chaque muscle exercé en vue de pas précis, chaque sens à l’affût du vent, du clair de lune et des autres créatures, proies ou rivales.

Souvent les textes très charpentés formellement, a fortiori quand, comme dans ce cas précis, ils reposent sur la répétition d’un même motif, s’épuisent sur la longueur. La grande force de l’auteure est d’avoir réussi ici à ménager la force et la radicalité d’une procédure avec l’intérêt d’une narration. Un peu comme si elle avait tenté – et réussit – à concilier l’exigence et l’originalité de la poésie avec la tension inhérente du récit. D’une sonorité l’autre – car c’est bien le son qui paraît, d’un mot l’autre, guider la dérive intérieure de notre mère de famille – on progresse ainsi dans une histoire dont l’intérêt n’est jamais oublié. Et une telle expérience est suffisamment rare que pour ne pas être nommée exceptionnelle…

Lucy Ellmann, Les Lionnes, Le Seuil, trad. Claro.

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Vieux brol 31 : « Les origines du totalitarisme » de Hannah Arendt

Ne subsiste bien souvent de certains livres, dans nos esprits assommés par la « nouveauté  » , qu’une vague idée, que le souvenir lointain (et bien souvent déformé) de commentaires.  N’en surnage que l’impression d’un déjà connu, d’un déjà lu, qui les fait irrémédiablement verser dans les limbes de ce qui n’est définitivement plus à lire.  D’où l’idée de cette série de chroniques de retours aux textes lus.  Sans commentaires.

une société qui s’était montrée prête structurellement à accepter le crime sous la forme du vice serait bientôt prête à se laver de son vice en accueillant ouvertement des criminels et en commettant publiquement des crimes.

Enfin et surtout, on découvrit dans des slogans tels que « Mort aux Juifs » ou « La France aux Français » des formules presque magiques permettant de réconcilier les masses avec l’état existant du gouvernement et de la société.

Car le pouvoir livré à lui-même ne saurait produire autre chose que davantage encore de pouvoir, et la violence exercée au nom du pouvoir (et non de la loi) devient un principe de destruction qui ne cessera que lorsqu’il n’y aura plus rien à violenter.

« Ce que nous appelons progrès, c’est [le] vent [qui] guide irrésistiblement [l’ange de l’histoire] jusque dans le futur auquel il tourne le dos cependant que devant lui l’amas des ruines s’élève jusqu’au cieux »

La forme de possession la plus radicale et la seule vraiment sûre est la destruction, car seules les choses que nous avons détruites sont à coup sûr et définitivement nôtres.

Peu d’idéologies ont su acquérir assez de prépondérance pour survivre à la lutte sans merci menée par la persuasion, et seules deux d’entre elles y sont effectivement parvenues en écrasant vraiment toutes les autres : l’idéologie qui interprète l’histoire comme une lutte économique entre classes et celle qui l’interprète comme une lutte naturelle entre races. Toutes deux ont exercé sur les masses une séduction assez forte pour se gagner l’appui de l’État et pour s’imposer comme doctrines nationales officielles. Mais, bien au-delà des frontières à l’intérieur desquelles la pensée raciale et la pensée de classe se sont érigées en modèles de pensée obligatoires, la libre opinion publique les a faites siennes à un point tel que non seulement les intellectuels mais aussi les masses n’accepteraient désormais plus une analyse des évènements passés ou présents en désaccord avec l’une ou l’autre de ces perspectives.

Rien ne caractérise mieux les mouvements totalitaires en général, et la gloire de leurs leaders en particulier, que la rapidité surprenante avec laquelle on les oublie et la facilité avec laquelle on les remplace

Une croyance répandue veut que Hitler ait été un simple agent des industriels allemands, et que Staline ait triomphé dans la lutte pour la succession après la mort de Lénine par le seul biais d’une sinistre conspiration. Ce sont là deux légendes, que réfutent de nombreux faits, et d’abord l’indiscutable popularité des deux dirigeants.

Les mouvements totalitaires sont des organisations de masse d’individus atomisés et isolés.

À une époque de misère croissante et de désespoir individuel, il semble aussi difficile de résister à la pitié lorsqu’elle devient une passion exclusive, que de ne pas réprouver son universalité même, qui semble tuer la dignité humaine encore plus sûrement que ne le fait la misère.

Rien ne s’avéra plus facile à détruire que l’intimité et la moralité privée de gens qui ne pensaient qu’à sauvegarder leur vie privée.

Le totalitarisme, une fois au pouvoir, remplace invariablement tous les vrais talents, quelles que soient leurs sympathies, par ces illuminés et ces imbéciles dont le manque d’intelligence et de créativité reste la meilleure garantie de leur loyauté.

En effet, d’un point de vue démagogique, il n’est pas de meilleur moyen d’éviter la discussion que de déconnecter un argument du contrôle du présent et de dire que seul l’avenir peut en révéler les mérites.

Les nazis ont prouvé qu’on peut conduire un peuple entier à la guerre avec le slogan « sinon c’est la catastrophe » […] et cela à une époque sans misère, sans chômage ni ambitions nationales frustrées.

Les mouvements totalitaires se servent du socialisme et du racisme en les vidant de leur contenu utilitaire, les intérêts d’une classe ou d’un nation. La forme de prédiction infaillible sous laquelle étaient présentés ces concepts est devenue plus importante que leur contenu.

Le pouvoir réel commence où le secret commence.

Mais, une fois acquise la possibilité d’exterminer les Juifs comme des punaises, au moyen de gaz toxiques, il n’est plus nécessaire de propager l’idée que les Juifs sont des punaises.

L’ennui avec les régimes totalitaires n’est pas qu’ils manipulent le pouvoir politique d’une manière particulièrement impitoyable, mais que derrière leur politique se cache une conception du pouvoir entièrement nouvelle et sans précédent, de même que derrière leur Realpolitik se trouve une conception entièrement nouvelle, sans précédent, de la réalité. Suprême dédain des conséquences immédiates plutôt qu’inflexibilité; absence de racines et négligence des intérêts nationaux plutôt que nationalisme; mépris des considérations d’ordre utilitaire plutôt que poursuite inconsidérée de l’intérêt personnel; « idéalisme », c’est-à-dire foi inébranlable en un monde idéologique fictif, plutôt qu’appétit de pouvoir – tout cela a introduit dans la politique internationale un facteur nouveau, plus troublant que n’aurait pu l’être l’agressivité pure et simple.

L’hypothèse centrale du totalitarisme selon laquelle tout est possible conduit donc à l’élimination systématique de tout ce qui pourrait gêner la réalisation de son absurde et terrible conséquence : que tout crime imaginé par les dirigeants doit être puni, sans se soucier de savoir s’il a ou non été commis.

Ce qui heurte le sens commun, ce n’est pas le principe nihiliste du « tout est permis » que l’on trouvait déjà au 19ème siècle dans la conception utilitaire du sens commun. Ce que le sens commun et les « gens normaux » refusent de croire, c’est que tout est possible. Nous essayons de comprendre les faits, dans le présent ou dans l’expérience remémorée, qui dépassent tout simplement nos capacités de compréhension. Nous essayons de classer dans la rubrique du crime ce qu’aucune catégorie de ce genre, selon nous, ne fut jamais destinée à couvrir. Quelle est la signification de la notion de meurtre lorsque nous nous trouvons en face de la production massive de cadavres? Nous essayons de comprendre du point de vue psychologique le comportement des détenus des camps de concentration et des SS, alors que nous devons prendre conscience du fait que la psyché peut être détruite sans que l’homme soit, pour autant, physiquement détruit; que, dans certaines circonstances, la psyché, le caractère et l’individualité ne semblent assurément se manifester que par la rapidité ou la lenteur avec lesquelles ils se désintègrent. Cela aboutit en tout cas à l’apparition d’hommes sans âmes, c’est-à-dire d’hommes dont on ne peut plus comprendre la psychologie, dont le retour au monde humain intelligible, soit psychologiquement, soit de toute autre manière, ressemble de près à la résurrection de Lazare. Toutes les affirmations du sens commun, qu’elles soient de nature psychologique ou sociologique, ne servent qu’à encourager ceux qui pensent qu’il est « superficiel » de « s’appesantir sur ces horreurs »

l’homme peut réaliser des visions d’enfer sans que le ciel tombe ou que la terre s’ouvre

La curieuse logique de tous les « ismes », leur foi simpliste en la valeur salutaire d’une dévotion aveugle qui ne tient aucun compte des facteurs spécifiques et changeant, contiennent déjà en germes le mépris totalitaire pour la réalité et les faits en eux-mêmes.

Le danger d’échanger la nécessaire insécurité, où se tient la pensée philosophique, pour l’explication totale que propose une idéologie et sa Weltanschauung n’est pas tant le risque de se laisser prendre à quelque postulat généralement vulgaire et toujours précritique, que d’échanger la liberté inhérente à la faculté humaine de penser pour la camisole de la logique, avec laquelle l’homme peut se contraindre lui-même presque aussi violemment qu’il est contraint par une force extérieure à lui.

Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme, 1958, Gallimard, trad. Micheline Pouteau, Martine Leiris, Jean-Loup Bourget, Robert Davreu, Patrick Lévy.

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Rentrer et préparer la sortie.

Certes nous sommes en septembre. Et septembre ne va pas encore sans ses rentrées, scolaires, professionnelles, culturelles et, évidemment, littéraires. Mais en ces temps de fin du monde, il nous paraissait plus important, plutôt que de faire semblant de nous questionner sur ce qu’était « le livre de la rentrée » – dont la survie ne dépassera pas, comme d’habitude, quelques mois -, de donner quelques tentatives de réponse à cette question, subitement plus urgente : quels livres dois-je absolument avoir lu avant de mourir?

C’est donc empreint de la responsabilité qui incombe habituellement au prophète, au médecin ou au journaliste sportif, que nous avons composé une vitrine renseignant le chaland sur ce qui compte vraiment en poésie. De quoi, nous l’espérons, agoniser tous ensemble plus intelligemment…

Poésie ne peut finir de Charles Racine

Cinq le Cœur de Anne-Marie Albiach

Parler aux frontières de David Antin

La Divine Comédie – Le Paradis de Dante Alighieri

Plupart du temps de Pierre Reverdy

L’amateur d’oiseau, côté jardin de Thalia Field

Jusqu’au cerveau personnel de Philippe Grand

You de Ron Silliman

Opéradiques de Philippe Beck

Denudare de Pierre Torreilles

Les Techniciens du sacré de Jérôme Rothenberg

La Libellule de Amelia Rosselli

De la mort sans exagérer de Wislawa Szymborska

Voguer de Marie de Quatrebarbes

Terre Sentinelle de Fabienne Raphoz

Du perdant et de la source lumineuse de Kees Ouwens

Poésie complète de Georges Oppen

Poésies de Hans Faverey

Affaires de genres & autres pièces de fantaisie de Michel Falempin

Autoportrait dans un miroir convexe de John Ashbery

Magdaléniennement de Dominique Fourcade

La Marque de naissance de Susan Howe

Poèmes épars et fragments (1945-1959) de Anna Akhmatova

Œuvres de Vélimir Khlebnikov

Les Amours jaunes de Tristan Corbière

Vendredi de Paul Colinet

Les Dix-neuf Poèmes anciens

Les élégies de Duino de Rainer Maria Rilke

Shânâmeh de Ferdowsi

44 poèmes de Reinhard Priessnitz

Poèmes de Sony Labou Tansi

Soir Bordé d’or de Arno Schmidt

Un Nouveau monde de Yves di Manno et Isabelle Garron

Furigraphie de Hawad

Basses contraintes de Dominique Quèlen

Sarabandes, passacailles, naïades en bikini de Marc Cholodenko

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Mais qu’est-ce que c’est long une fin du monde!

Pour plein de raisons épidémiques, nous prenons quelques congés à partir de ce mardi 4 aout (et n’en profitez pas pour aller là-bas, rendez-vous plutôt ici, ici ou encore , ou patientez). Sauf accélération subite de la fin du monde, nous rouvrons les portes de la librairie le 1er septembre. Et nous serons alors très heureux de vous faire découvrir les magnifiques nouveautés de la rentrée littéraire qui, cette année encore, regorge de pépites, avec plein de beaux romans plein de poésie, pleins d’essais importants qui nous parlent de notre contemporain, pleins de textes forts, « coup-de-poing », pleins d’émotion, pleins de vécu, qui portent témoignage sur notre monde et proposent de nouveaux possibles pour de nouveaux lendemains qui chantent…

Mwouarf!

Non mais plus sérieusement, cette « rentrée »! Cette « rentrée »! Nous avions déjà pris l’habitude de ne pas attendre grand-chose, intellectuellement s’entend, des mois d’aout et de septembre. Entre courses au prix et au lecteur, la masse des livres septembriens (le livre septembrien se résumant à la masse qu’il forme avec les autres livres septembriens) était déjà devenue aussi attirante qu’un chou de Bruxelles pour un bambin de cinq ans gavé aux choux à la crème. Mais cette année, crise oblige, les éditeurs, magnanimes, avaient unanimement* décidé qu’on ne les y reprendrait pas. Il fallait « faire un avec le libraire », le « soutenir », il fallait « alléger la rentrée », la « resserrer autour des auteurs-phares ou des titres-porteurs » pour ne pas « impacter la trésorerie des libraires »… En conclusion :

  1. « l’auteur-phare » étant celui qui vend le plus de son « titre-porteur », celui qui aura la priorité sur les autres sera celui qui a le plus vendu de « titres-porteurs » les années précédentes. Plus encore que les autres années, cette « rentrée » sera celle des best-sellers, donc de la médiocrité.
  2. le lecteur est bien entendu un imbécile. Il ne s’intéresse forcément qu’à ce qui l’a déjà intéressé par le passé (d’où « l’auteur-phare ») ou à ce qui intéresse déjà tout le monde à un moment donné. Autrement dit, le lecteur, cet imbécile, ne s’intéresse qu’à son pré-carré ou à la mode du moment. Ceci expliquant cela, les livres de « rentrée » devront, pour « parler au lecteur », s’intéresser d’aussi près que possible aux modes auxquelles le lecteur, cet imbécile, est censé vouloir succomber, encore et encore. Il y a le traumatisme Georges Floyd? Ah mais, regardez, nous avons un tout nouveau livre déterminant, écrit en deux semaines, qui vous expliquera tout sur le décolonialisme. Le Consentement, qui dénonçait l’omerta sexiste et pédophile dans le milieu du livre (et qui s’est vendu par péniches entières), vous a « secoué »? Et hop, voici « X » qui dénonce exactement les mêmes travers, mais dans l’industrie de la pizza surgelée. Vous vous posez encore des questions sur le Covid-19? Bim, je vous présente « Y », le livre-choc écrit par LE spécialiste mondial des coronavirus, professeur émérite d’épidémiologie, de virologie et de phonétique historique à l’université de Felletin-Creuse VIII. Non pas, évidemment, que des sujets « à la mode » ne puissent refléter des préoccupations importantes et être traitées via le livre avec le sérieux requis, mais ici, de sérieux, sinon commercial, il est rarement question. La question raciale, de genre ou écologique est d’abord et avant tout un levier de vente. Mais bon, comme le lecteur est évidemment un imbécile, il n’y verra que du feu…
  3. la rhétorique est certes éthique, presque sacrificielle (« moi, éditeur responsable, j’ai compris les besoins du lecteur et du libraire et je me sacrifie sur l’autel de leurs légitimes doléances ») mais elle s’appuie sur une réalité bien plus bassement matérielle. Pas ou très peu de ventes en mars, avril, mai, et, surtout, pas de mises en place** en mars, avril, mai (voire aussi juin pour certains), ça veut dire pas de sous pour payer les « productions » de septembre… Et comme le monde d’après est pensé selon les mêmes principes que le monde d’avant, il convient sans tarder de retomber dans les mêmes travers. À savoir mettre beaucoup de livres en place (ce qui ne se peut qu’avec des livres « à fort potentiel de vente ») pour espérer en produire d’autres après. Dans un marché « sain », ça s’appelle du « crédit ». Dans un marché en récession – comme l’est depuis déjà longtemps celui du livre – cela s’appelle de la cavalerie.

Quant à nous, devant l’indigence et de la démarche et des titres proposés, nous avons décidé de confier encore un peu moins de place qu’auparavant à cette grand-messe, comme, plus généralement, à la nouveauté***. Un livre nouveau n’est, après tout, qu’un livre qui n’est pas lu. Nous avons encore consolidé notre rayon poésie (en un mot, il déborde…), nous avons considérablement augmenté nos volumes « essais » et « pléiade » et nous avons adjoint à nos bibliothèques d’antiquités latines et grecques une belle portion d’antiquités chinoises. On en a déjà la preuve depuis longtemps, et ces dernières semaines nous l’ont encore confirmé : faut pas prendre un lecteur pour une bille!

*unanimité de façade pour beaucoup. Nombre d’éditeurs, dits indépendants ou non, gros ou petits – le « petit indépendant » espérant chiper la place délaissée par le « gros pas indépendant » -, ont finalement décidé de maintenir le rythme…

**la mise en place, c’est le volume de livres précommandés par les libraires, sur présentation par les représentants commerciaux. Ce qui n’implique pas un achat ferme de ce volume par le libraire. Autrement dit, le libraire pourra commander 100 exemplaires du prochain Éric Reinhardt (100 Éric Reinhardt : on en a des frissons partout!). Comme cette horreur sort en aout (et non pas en septembre, ce qui fait gagner un mois d’échéance à Gallimard), il devra alors honorer une facture correspondant à ce volume pour (généralement) fin octobre. Si, pour des motifs divers (le libraire retrouve la raison, par exemple), le libraire retourne les 100 Éric Reinhardt (retourner 100 Éric Reinhardt : on en a des frissons partout partout!) fin octobre, l’éditeur devra lui créditer le montant correspondant à ceux-ci. Dans l’attente du traitement des retours et en fonction des délais de paiement (ce qui peut aller, tout compris, jusqu’à 4-5 mois), mais dans cette attente seulement, l’éditeur disposera de ces liquidités. En un mot, le système du livre tout entier repose sur le crédit…

***ce qui ne veut nullement dire que rien de nouveau n’a d’intérêt. Dès le premier septembre on vous parlera d’ailleurs avec enthousiasme d’un très beau livre de Jørn H. Sværen, sorti chez Éric Pesty, du chef-d’œuvre de William Cronon, Chicago, Métropole de la nature, ou de La grande épaule portugaise, la dernière folie de Pierre Lafargue…

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« Autoportrait dans un miroir convexe » de John Ashbery.

Toutes choses bien trop réelles

Pour être bien intéressantes, artificielles par conséquent, qui envahissent pourtant déjà la page,

L’intérieur avec l’extérieur fait bientôt partie de vous

Alors que vous comprenez que vous n’avez jamais cessé de rire de la mort,

À l’arrière-plan, sombre vigne vierge au bord de la galerie.

John Ashbery est ce qu’il convient d’appeler un poète complet, un peu comme on le dirait d’un sportif. Ainsi ne retrouverez-vous pas chez lui, directement identifiables comme tels, des éléments clairs qui le rattacheraient à une esthétique unitaire, à un procédé unique, à un concept poétique précis qu’il aurait développé pour faire sien et qui définirait alors clairement sa manière. Dans le même poème, vous retrouverez de l’érudit, du trivial, du populaire, du potache, du sexe, de la métaphore, de la contradiction… Et à chaque fois la même absolue maitrise. Ça touche à tout avec génie. Au-delà de l’attention constante qu’elle demande de la part du lecteur, la poésie de Ashbery s’appréhende comme foncièrement non doctrinale.

Toutes les choses semblent leur propre signe

Et les noms qui y poussent se ramifient vers d’autres référents.

Sans doute est-ce à cela aussi, à cette indiscernabilité d’une manière clairement identifiable, qu’est due cette sensation de mystère qui saisit tout lecteur d’un Autoportrait dans un miroir convexe. Comme il est d’ailleurs dit dans un des poèmes (Tombeau de Stuart Mill) – comme une forme de mise en abyme de l’acte de lecture – tout lecteur d’Ashbery est « magnétisé » par sa poésie. Le mystère qu’elle crée est tout à la fois un frein à une saisie de ce qu’elle « dissimule » et un irrépressible encouragement à y revenir.

Une agréable odeur de saucisses qui grillent

S’en prend au sens, en même temps qu’une vieille photo

Presque invisible où l’on croit distinguer des filles qui lézardent

Près d’un vieux chasseur-bombardier des années 42.

Comme le Parmigianino dont le célèbre tableau sert de prétexte au recueil (et au poème éponyme qui est devenu l’un des plus célèbre de la poésie américaine), John Ashbery a atteint une exceptionnelle maitrise de l’ensemble des outils de son art. Et comme pour le peintre italien, l’autoportrait au miroir convexe est l’occasion de les articuler toutes en un projet commun, non simplement pour en faire montre, mais pour faire montre qu’avec celles-là, il est possible d’atteindre à de nouvelles perfections. Alors, oui, certes, il s’agit d’un autoportrait. Mais d’un autoportrait dont il est su dès le départ par son auteur qu’il sera déformé par les moyens qu’il met en œuvre.

L’âme s’instaure elle-même.

John Ashbery, Autoportrait dans un miroir convexe, Joca Seria, trad. Pierre Alferi, Olivier Brossard & Marc Chénetier.

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p’têt ben qu’oui p’têt ben qu’non…

Depuis huit années, nous nous étions fait un point d’honneur à assurer, pendant les traditionnelles grandes vacances, ce qu’il convient bien d’appeler une continuité de notre service. Au départ nous n’avions pas envisagé ces deux mois-ci autrement. Aujourd’hui, force nous est de reconnaitre qu’il nous est impossible de vous garantir que la librairie sera ouverte tout le mois d’aout. Sacrifiant à l’incertitude actuelle, nous vous annonçons donc que la librairie sera ou ouverte ou fermée entre le 11 aout et le 31 aout. Si vous désirez vous aussi sacrifier à cette si reposante incertitude, nous ne saurions trop vous conseiller de ne pas téléphoner à la librairie avant de vous y rendre. La porte sera ouverte ou fermée. Quant au premier septembre, hé bien, comment dire? Si le premier septembre devait arriver demain, la probabilité que nous soyons ouverts serait importante. Mais comme le premier septembre de cette année est prévue juste avant le 2 septembre, c’est-à-dire dans une quarantaine de jours et qu’en ces temps pandémiques une journée vaut apparemment quelques années, nous quittons le champs de la probabilité pour entrer dans celui de la divination. Nous pouvons cependant vous assurer avec certitude qu’à la date du premier septembre, nous serons ou ouverts ou fermés.

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« De la pluralité des mondes » de David Lewis.

Existe-t-il un monde où les ânes parlent à des dragons? En existe-t-il un autre où une version divergente de moi ne se poserait pas cette question? Existe-t-il un voire des mondes qui n’auraient aucun lien d’aucune sorte avec le nôtre? À l’heure où il n’est plus tout à fait utopique de décréter qu’une infinité de mondes autres puissent exister et qu’il est possible de trouver des hypothèses sérieuses qui appuient scientifiquement en ce sens, le questionnement philosophique de la pluralité des mondes n’est cependant pas encore exempt de toute charge polémique. Étrangement, pour certains, poser philosophiquement la question de la réalité d’autres mondes demeure farfelu…

C’est pour la théorie substantielle, et non pour la théorie métalogique que nous avons besoin des mondes possibles.

Là où David Lewis en « rajoute une couche » dans son réalisme modal c’est qu’il pose comme principes cardinaux de celui-ci son efficacité opérante et son caractère concret. Autrement dit, le réalisme modal lewissien n’est pas qu’une « simple » invention à vocation épistémique ou logique. Il est bel et bien réel et il fonctionne bel et bien.

Si la causalité trans-mondaine nous semble chose compréhensible, c’est parce que, je crois, nous nous représentons la totalité de tous les mondes possibles comme un unique grand monde, et que nous sommes conduits à penser qu’il y a d’autres manières dont ce grand monde aurait pu être.

Certes foncièrement iconoclaste, le réalisme modal de David Lewis est cependant bien plus qu’une révision provocatrice des théories d’un Giordano Bruno ou d’un Leibniz. Trouvant ses origines dans les discussions autour du naturalisme philosophique des philosophes analytiques américains, tels Quine ou Kripke, l’approche de Lewis vise – pour faire simple – à profiter de l’extraordinaire fécondité intellectuelle d’une conception multi-modale sans rompre d’avec les contraintes d’un réalisme commun. Autrement dit, il est possible de croire qu’il existe une infinité de mondes et sacrifier sans souci aux modes communs d’existence de ce monde-ci. Bien loin même de contredire l’actualité du notre, une théorie réaliste de l’infinité des mondes lui apporte des outils aussi inédits qu’indispensables pour le comprendre mieux. Qu’est ce qu’un individu? Qu’est ce qu’un autre? Qu’est ce qu’une possibilité? Aux antipodes du jeu gratuit, le réalisme modal s’affirme comme une boîte à outils absolument remarquable pour explorer avec un regard régénéré de très vieilles questions.

Le réalisme modal s’oppose, en effet, par sa mesure excessive, à la solide opinion du sens commun sur ce qu’il y a. (Ou alors, pour une partie de ceux qui demeurent incrédules, il s’oppose plutôt à un solide agnosticisme sur ce qu’il y a). Lorsque le réalisme modal vous dit – comme il le fait – qu’il y a des infinités indénombrables d’ânes, de protons, de flaques, d’étoiles, de planètes comme la terre, de villes comme Melbourne et de gens très semblables à nous-mêmes – il n’est pas étonnant que vous hésitiez à le croire. Et si l’accès au paradis des philosophes exige effectivement d’y croire, il n’est pas étonnant que vous trouviez le prix trop élevé. […] Pourquoi faudrait-il croire en une pluralité des mondes? Parce qu’il s’agit d’une hypothèse commode, ce qui en fait une raison de penser qu’elle est vraie.

Cette seule prémisse : considérer avec sérieux une hypothèse parce qu’elle est utile et en interroger la validité en raison de ses aspects pratiques est en soi une raison suffisante de s’intéresser au réalisme modal. Alors même qu’une partie de la philosophie américaine nous arrive péniblement plus de cent ans après sa parution outre-Atlantique (Dewey, James, Whitehead font ici figures de nouveautés), et qu’on en snobe encore avec superbe l’extraordinaire production philosophique récente, la lecture d’une de ses œuvres majeures devrait s’affirmer comme un acte d’utilité publique. Pourquoi devrions-nous, par défaut, nous priver d’instruments de connaissance?

David Lewis, De la pluralité des mondes, L’Éclat, trad. Marjorie Caveribère & Jean-Pierre Cometti.

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