« Cosmas ou la Montagne du Nord » de Arno Schmidt

En l’an 541 après J-C, non loin de Byzance, un jeune homme, Lycophron, étudie auprès de son maître, Eutokios, un savant grec revenu clandestinement dans l’Empire après en avoir été banni par Justinien 1er.  La ferme-forteresse où ils résident semble offrir un refuge sûr aux recherches du vieux savant et à l’épanouissement intellectuel du jeune homme.  L’arrivée dans leur région de Gabriel de Thisoa, un curé bigot et intrigant, et de Anatolios de Berytos, un politique opportuniste accompagné de sa fille, Agraulé, va venir bouleverser cet équilibre. 

Car le curé et le politique arrivent en inquisiteurs, porteurs moins d’une religion que de dogmes, servant plus à asseoir un pouvoir qu’une foi.  Et rien n’est de trop pour affermir cette emprise de la nouvelle croyance institutionelle.  Les marbres représentant les divinités païennes sont amputées de leur paganisme pour figurer des anges.  Une cosmologie, celle de Cosmas, est mise en avant, les théses chrétiennes s’accomodant parfaitement de ses hypothèses délirantes.  L’art et la science n’ont plus de rigueur, n’existent plus d’eux-mêmes, mais uniquement dans le service qu’ils peuvent rendre, dans leur travestissement, à l’institution religieuse.

C’est justement ça, le problème ! : une religion qui dénigre l’art et la science en les traitant de « vanités » se révèle incapable de produire aucune oeuvre d’art !  Elle peut tout juste retailler et ravauder nos grands Anciens! -Oui, produire du kitsch international, comme votre laineux « Bon Pasteur » là-bas !

Lycophron face à l’obscurantisme chrétien, c’est l’emblème de tout intéllectuel menacé par un collectivisme tournant à vide.  C’est l’écho d’un Arno Schmidt dans sa furieuse défense de l’individu.  Un individu qui, face à la menace d’un collectif toujours plus avide, doit revenir à l’essentiel.  Qui fait de lui qui il est et non un autre.   

Qu’est-ce qui fonde l’existence? : le paysage ; l’intellect ; l’éros !

Par sa seule scansion, le paysage vient comme dénoncer les délires d’une cosmologie qui était censée en rendre compte.

Dans le matin gris-fer, la tache de rouille du soleil.  Vaches coassent.  Un arbre nu aux membres nègres tordus en sueur.

Sur le chemin du retour : et des nuages par des nuages poursuivis.  Une troupe de perdrix s’envola avec fracas d’un sillon.  Le crépuscule massif et pataud ; un hybride de jour et de nuit.

L’intellect, lui, défait ce que fait le religieux.  Là où ce dernier s’ingénie à dissimuler les origines sur lesquelles reposent sa foi, une existence qui cherche à se fonder doit, au contraire, travailler à les retrouver.  La langue qui en rend compte, forcément bâtarde, doit dès lors afficher ses racines.  Les mêler en montrant qu’elles se mêlent.  L’érudit et le trivial.  Le grec ancien et l’anglais contemporain.  Jusqu’au vertige généré par un vers (« Oh Captain, my Captain !!! ») de Walt Withman, en anglais, dans la bouche d’un Thrace du 6ème siècle!

Mais Lycophron, en la personne d’Agraulé, découvre l’amour aussi.  Dans le tâtonnement des gestes :

Donc : toucher : nous nous entremêlâmes, lugubres, nous étions des débutants, avec des grimaces ; le vent s’en mêla ; des doigts étranglaient et foraient, ma main en savait plus que moi –

Dans la naïveté des rêves :

Mes pensées agraulèrent encore un peu.

Le paysage, l’intellect, l’éros fondent une existence.  Arriver à les dire fondent l’art.  Et Arno Schmidt, érudit quasi maniaque, maître génial de l’éllipse, inventeur voluptueux de néologismes, en est un de ses plus sublimes serviteurs.

Arno Schmidt, Cosmas ou la Montagne du Nord, 2006, Tristram.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/cosmas-ou-la-montagne-du-nord-de-arno-schmidt/

« Karoo » de Steve Tesich

Saul Karoo est réparateur de scénario à L.A.  Ce qui veut dire qu’il expurge des scénarios qu’on lui confie tout ce qui peut faire réellement sens, cela seul étant gage d’un succès commercial.  Il massacre l’art.  Saul Karoo est très riche.  Saul Karoo, fumeur invétéré, a aussi un immense problème avec l’alcool.  Non qu’il boive beaucoup trop depuis trop longtemps.  Mais bien plutôt qu’il ne puisse mystérieusement plus atteindre à l’ivresse, quelles que soient les quantités absorbées.  Saul Karoo est menteur à un point tel que toute vérité lui semble insupportable.

C’était une maladie, la maladie de la vérité dont l’un des symptômes faisait que je me sentais plus à l’aise avec la vérité des autres qu’avec la mienne.

Saul Karoo ne conçoit l’intimité que comme un partage public.

Ce n’était pas la peur de l’intimité.  J’étais prêt et désireux d’être totalement intime en public.

Saul Karoo est incapable d’aucune relation sincère avec quiconque.  Dont sa femme (dont il ne parvient pas même à divorcer) ou son fils.  Et de tout cela, Saul Karoo, dans une auto-analyse frisant le vertige, prend conscience.  Chaque geste qu’il tente de poser alors est un geste de rédemption.  Mais dans le creux de ce permanent retour sur soi sourd une et une seule résistance à l’omniscience, celle de ne savoir qu’en faire. 

Saul sait tout sauf ce qu’il faut faire avec ce qu’il sait.

Et ce désir de rédemption de se transformer alors en une chute implacable, une impitoyable farce.

Steve Tesich, Karoo, 2012, Monsieur Toussaint Louverture.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/karoo-de-steve-tesich/

« Entrer dans une pensée ou Des possibles de l’esprit » de François Jullien

François Jullien, entre sinologie et philosophie, fait depuis longtemps oeuvre d’éclaireur.  Mais, contrairement au discours parfois porté sur lui, ce n’est pas uniquement la pensée chinoise qu’il se donne pour tâche d’éclairer.  Car plus exactement, cet éclairage n’est qu’une étape, un moyen et nullement une fin.  Jamais il ne s’engonce dans la fascination d’un ailleurs qu’il se donne alors pour tâche de défendre contre un ici.  Il éclaire moins la pensée chinoise ou l’hébraïque ou la grecque que le passage de l’une à l’autre.  En ce sens, ce nouvel opus peut être considéré comme une remarquable introduction à une oeuvre importante. 

Il prend comme point d’appui les commencements des trois traditions : la chinoise, l’hébraïque et la grecque.  Pour ce faire, il met en parallèle les premières phrases du Yi king (« Classique du changement »), du livre de la Genèse dans la Bible et de la Théogonie d’Hésiode.  On y voit s’exercer des « idées » du commencement qui sont radicalement différentes, et dont se démarque la singularité chinoise.  Là où l’occident pense par dualisme et causalité, l’orient pense par harmonie et processivité. 

La pensée chinoise n’est pas partie de l’opposition de l’Etre et du devenir, ou de la vérité et de l’apparence, comme le fait la métaphysique grecque; mais elle pense la capacité initiatrice investie dans la formation de tout procès, se développant en polarité, et qui va son chemin.

Mais surtout, là par quoi pense l’occident est conjugué, subordonné, etc…  tandis que là par quoi pense l’orient est l’idéogramme.  La langue, déjà, dans ses structures fondamentales, fait écart.  Et cet écart, rien, pas même la traduction enrobée de commentaires aussi savants soient-ils, ne vient le réduire de manière décisive.  Mais l’important est ailleurs car :

Lire du dehors, instruire un vis-à-vis entre pensées qui s’ignorent, faire travailler l’écart et jouer l’effet contrastif, c’est (…) faire apparaître les partis pris implicites, enfouis, non éclaircis, sur lesquels une telle pensée a prospéré.

Rien ne fait plus sens dans l’approche d’une pensée autre que le geste de quitter la sienne.  Pour entrer, il faut d’abord sortir. Il faut quitter l’espace rassurant de sa pensée, ses codes formant carcan.  Expérimenter son dehors.  Et c’est dans le creux de cet espace, de ce dehors auquel il se confronte que le penser véritable est possible, opérant.  Entrer dans une pensée donc et non comprendre.  C’est dans ces mouvements d’une pensée à l’autre, dans la confrontation de leurs dehors respectifs, que ce déploient les possibles de l’esprit.

François Jullien, Entrer dans une pensée ou Des possibles de l’esprit, 2012, Gallimard (Coll. Bibliothèque des idées).

 

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/entrer-dans-une-pensee-ou-des-possibles-de-lesprit-de-francois-jullien/

« Les amants monotypes » de Stephane Ebner

Un monotype est une estampe réalisée à partir d’un support non poreux (plexiglas, métal, verre, etc…) sur lequel on peint à l’huile, à la gouache, ou à l’encre topographique avant d’y presser une feuille de papier.  Il ne s’agit donc pas d’une gravure.  Le support peut être réutilisé à l’envi.  L’épreuve obtenue est toujours unique et non reproductible.

Il y est question de reflets, d’une eau d’abord dormante puis qui se ride.  Mais surtout d’une rencontre.  Entre cette eau et ce qu’elle reflète.  Entre un visage et son reflet.  Entre deux êtres.  Stéphane Ebner, pour dire cette rencontre dans ce qu’elle a de tragiquement mais superbement parcellaire, fait de la page un lieu, dans son sens géographique.  Avec une remarquable et ingénieuse économie de moyens.  Un lieu où les pages se plient et se déplient comme des corps se caressant, où le creux de la double page se fait limite.

La vraie rencontre n’est jamais reproduction, ni mimétisme.  L’image de Rorschach est toujours imparfaite.  La rencontre se fait toujours dans un manque, à « l’estran d’une parole incertaine« .

Stéphane Ebner, Les amants monotypes, 2012, Esperluète.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/les-amants-monotypes-de-stephane-ebner/

« Les reconnaissances » de William Gaddis

Où un faussaire coiffé d’une postiche remet des faux billets à celui qu’il croit être son fils.  Où ce même fils, dramaturge plagiaire à son corps défendant, croit avoir affaire à son père.  Où un homme dédicace des ouvrages à tour de bras, et notamment des Tolstoï.  Où un peintre de génie prête son talent pour réaliser des Bouts ou des Van Eyck.  Où ce même peintre en perd son nom, jusqu’à en retrouver un autre lui cédé par un fournisseur de momies égyptiennes.  Où les momies sont fabriquées à partir de bandelettes enfouies sous terre et arrosées quelques jours, et d’une jeune fille morte peu avant.  Où même le pilier de bar est un faux Hemingway…  « Les reconnaissances » se présente d’abord comme un catalogue jouissif de toutes les falsifications possibles.  Et dans ce monde du semblant, Stanley, le musicien, Otto, le dramaturge, et Wyatt, le peintre, tentent chacun à leur manière (plus ou moins radicale ou accomodante) de résister à cette lame de fond du toc, à « ce diable (…), père du faux art ».

Dans son premier chef-d’oeuvre (quatre suivront), William Gaddis s’ingénie à déconstruire le monde qui nous entoure en nous renvoyant son image dans la subtilité de chaque reflet.  La surface de sa prose est telle ce miroir dans lequel les personnages cherchent assidument une preuve d’eux-mêmes.  Miroir, c’est-à-dire le verre équipé de tain.  Mais aussi une vitre, son reflet dans le regard de l’autre, le fait d’être nommé, la trace que laisse la main qui signe…  Bref, tout ce qui peut rattacher chaque être à la conscience de sa réalité.

Ce…  cet unique dilemme, prouver sa propre existence…  Les gens ne reculeront devant aucune ruse pour ça…

La ruse que s’est trouvée l’époque contemporaine (et qu’elle croit ultime) est la possession.  L’avoir laisse sa trace illusoire mais rassurante sur l’être.  Et cette trace, son emblême par excellence c’est l’argent.  L’argent, s’il n’a pas d’odeur, n’a pas non plus de valeur.  Il est la valeur.  Il est la construction technique d’une transcendance.  Dieu s’efface et l’argent s’affirme.  Il est l’aune à partir duquel tout est jugé.  Alors que l’art est copié, le plagiat institutionnalisé, l’identité échangée, la paternité incertaine, le pire blasphème est de copier des billets de banque.  L’hérétique, l’iconoclaste du 20 ème siècle est le faussaire de billets. 

Nous vivons au sein de cet inventaire du faux.  Mais Gaddis ne s’arrête pas à cette surface.  Derrière le vernis de la satyre, il creuse le bois du réel.

Non, c’est…  les reconnaissances vont beaucoup plus en profondeur, beaucoup plus loin en arrière, et je…  ces tests au rayons X et ultraviolets et infrarouges, les experts avec leur photomicographie, croyez-vous qu’il n’y ait que ça?  Il y en a qui ne sont pas fous, ils ne cherchent pas un chapeau ou une barbe, ou un style qu’ils puissent reconnaître, ils regardent avec des mémoires qui…  vont plus loin qu’eux-mêmes

Suprême ironie, notre époque, qui pousse jusqu’à son paroxysme cette logique du faux, est elle-même l’héritage du semblant.  Ainsi, là où s’érigent aujourd’hui les églises d’un dieu peu à peu abandonné, célébrait-on autrefois le culte de Mithra, dans la pratique duquel était sacrifié un taureau, chaque 25 décembre.  Mais cela n’est pas le résultat d’un lent glissement naturel.  Rien de darwinien ici.  L’évolution est faite de ruptures, de choix conscients (politiques, pragmatiques) où l’on présente la copie pour le vrai.  Nous sommes englués dans le faux.  Il nous constitue même.

La création véritable n’est dès lors possible sans la saisie de ce constat.  Tout est fragmenté, le vrai et le faux s’entremêlant.  L’art authentique n’est accessible que s’il se reconnaît héritier des palimpsestes qui le précèdent, l’auteur s’effaçant dans son oeuvre.

Gaddis, en compositeur de génie, réalise ce programme avec une rigueur et une ampleur inégalée.  Et, pour notre plus grand bonheur, c’est le lecteur qui doit s’en faire l’interprète.

William Gaddis, Les reconnaissances, 1973, Gallimard.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/les-reconnaissances-de-william-gaddis/

« La disparition de Majorana » de Léonardo Sciascia

En cette période de l’entre deux guerres, dans l’Italie de Mussolini, le professeur Ettore Majorana était un génie de la physique des particules.  Il disparaîtra mystérieusement en 1938, à l’âge de 32 ans, sans laisser de traces.  Suicide, retraite secrète dans un couvent, toutes les éventualités restent encore de nos jours envisagées.

Dans ce court texte de 1975, Leonardo Sciascia revient sur cette disparition.  Et l’hypothèse qu’il retient est la suivante : Majorana aurait perçu avant tous le potentiel guerrier et ravageur de la physique nucléaire.  Il aurait alors délibérément choisi de disparaître, emmenant avec lui son dangereux savoir.

A sa sortie, ce livre suscita de nombreux commentaires quant à la plausibilité de ce qu’il avançait.  L’auteur fut accusé de travestir la réalité, de trahir la mémoire du disparu.  Mais, par delà la stérilité de ces polémiques, c’est ce que construit Sciascia sur le possible de cette hypothèse qui interpelle ici.  Qu’est ce que le savoir?  Qu’est ce que la science?  Le savant est il responsable de ce qu’implique le savoir qu’il enrichit?

Le Ettore Majorana de Sciascia est le sien, entre choix documentaire et fiction.  Peu importe que l’hypothèse soit authentique ou même crédible.  Seul suffit qu’elle soit.  Ettore Majorana, sous la plume de Sciasia, devient un matériau , une figure de l’antithèse de la science désincarnée, décontextualisée, ne s’abreuvant qu’à elle-même et fonctionnant donc à vide.  Et si ce Ettore Majorana est une création, il démontre que la création est utile.

Léonardo Sciascia, La disparition de Majorana, 2012, Allia.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/la-disparition-de-majorana-de-leonardo-sciascia/

« Isabelle, à m’en dis-lo-quer » de Christophe Esnault

Dès le début, cet aveu : Isabelle, à m’en dis-lo-quer est une performance poétique réalisée du 2 au 4 novembre 2008 (après deux jours et trois nuits passés dans les bras d’Isabelle).  Elle (la performance) s’inscrit dans un cadre référentiel structuré par 4.48 Psychose de Sarah Kane.

Coupez-moi la langue  arrachez-moi les cheveux  extirpez-moi les reins  mais laissez moi mon amour (4.48 Psychose de Sarah Kane)

L’aveu et cette phrase mise en exergue vous posent la chose.  Le texte sera référent.  Structuré.  Mais jamais révérent.  Ni patronné.  Le texte de Sarah Kane et celui de Christophe Esnault se répondent.  Mais nulle tutelle entre les deux.  Tout au plus une exégèse de l’un facilitée par la lecture de l’autre (l’un et l’autre indifférenciés d’ailleurs).

Ce dont Christophe Esnault (qui s’est également rendu coupable de ça) rend compte ici, c’est du corps à corps amoureux.  Et dans ce corps à corps, il y va d’un changement de lieu.  Un corps, épris de sa découverte sensuelle, se déplace en l’autre.  Il dis-loque et se dis-loque.  La poésie (comme la page qui, mieux que l’acceuillir, l’accompagne) doit alors se faire fragment pour dire « l’union » des corps et l’éclatement de la conscience qui s’y essaie.  Et c’est dans ces bris de langue que naissent la tendresse, la sensualité, l’humour, l’émotion.

contourner la norme la piétiner d’un éclat de rire ; seule volonté être unissoudésvissésrivés ; à l’Autre investi ; dans ses bras sortie du labyrinthe ; hydrométéores versicolores ; se dissoudre dans le roulis des caresses ; dès le premier baiser

je me pose sur ton épaule ; picore les baisers de tes lèvres affamées ; souffle renaissant sur peau attendrie ; tes doigts sur mon visage dans mes cheveux ; tracent sans relâche un rébus amoureux ; silence de l’instant où ; regards tendus vers le clocher ; nous devenons démiurges de l’éphémère

Je t’aime zizi tout dur

Une vraie leçon du comment dire quoi à notre époque du « être entendu mais de qui en balbutiant quoi »…  C’est tout simplement beau!

Christophe Esnault, Isabelle, à m’en dis-lo-quer, 2011, Les doigts dans la prose.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/isabelle-a-men-dis-lo-quer-de-christophe-esnault/

« Danse avec Nathan Golshem » de Lutz Bassmann

Comme d’habitude chez Antoine Volodine (Lutz Bassmann est un de ses hétéronymes), on est dans un monde de l’après.  Après dont on ne sait rien de l’élément originel (y en a t’il un seulement?) mais qui est toujours fait de faim, de combats, de terreur, d’errance, d’opposition irréductible entre deux camps et d’une violence sans nom.

Nathan Golshem, qui survivait dans ce dédale d’horreurs en contant ses rêves, est mort.  Sa sépulture se situe sur un tas d’immondices.  Le corps introuvable a été remplacé par ce dont on diposait ; un crâne de chèvre, trois boîtes de conserves… Dans cet univers de mort, malgré un voyage lent et dangereux de plusieurs semaines, Djennifer Goranitzé se rend chaque année sur la tombe de son mari pour y danser.  Et sa danse le ramène à elle.

Dans l’étrange communication, faites de mots et de gestes, qui s’établit alors entre eux affleurent les souvenirs de l’horreur mais aussi des rites qui permettent d’y échapper : le respect de la dépouille et des corps, les mots, la danse et l’amour.  Mais aussi l’humour, la dérision, qui, comme le reste, prend l’allure de l’incantation.  En témoigne les deux longues listes du livre : celle des maladies à éviter (comme « la lanugalgie » ou « la coagulose des siphons ») ou celle des chefs d’inculpation possibles (comme « la tentative d’imitation de violonistes », « le vol plané en réunion » ou « la danse inopinée à quatre pattes devant militaires en activité »).

Dans ce monde post-exotique, du chaos, qui fait tellement écho avec le notre,

« Seule persiste la danse des corps, des paroles et des morts en face de la nuit.  Seule cette obstination de l’amour : la danse de l’éternel retour. »

Seul Volodine peut atteindre à cette dimension d’une poésie incantatoire.  Volodine est un barde, un chamane dont un des plus beaux chant est sans conteste ce sublime « Danse avec Nathan Golshem ». 

Lutz Bassmann, Danse avec Nathan Golshem, 2012, Verdier.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/danse-avec-nathan-golshem-de-lutz-bassmann/

« La traversée de la France à la nage » de Pierre Patrolin

La traversée de la France à la nage est un titre-programme.  Tout du roman est contenu dans son titre.  Il s’agit en effet d’une traversée de la France à la nage.  Par les fleuves et les rivières.  De l’Espagne à la Belgique.  Et il ne s’agit, dans le roman, que de conter cette expérience.  Par le menu.  Comme un compte-rendu, fidèle et que rien ne vient déborder.

Ainsi, nous ne saurons rien du narrateur hors de ce qu’il nous relate de son expérience.  Ce je n’a ni nom, ni âge.  Rien n’est dit de son passé, d’un entourage.  Pas plus, nous ne sommes conviés au chevet des raisons (mais y en a t’il seulement) du voyage.  Seul compte celui-ci et d’en rendre compte. 

La Loire (…) m’enferme avec elle dans un couloir large, continu, aux limites indécises à travers une plaine inaccessible.  Une plaine qu’elle ignore.

Comme l’eau du fleuve s’écoulant n’accède pas à la plaine, la parole du roman nous enferme dans son flot, que le titre avance sans embage.

La traversée de la France à la nage est un roman d’aventure.  Il y a les crues.  Les barrages, les centrales électriques, les centrales nucléaires.  Il y a les rapides, l’ennui des canaux ou l’éreintement des courants contraires.  Il faut trouver un gîte, et le couvert.  Il y a les rencontres, avec des êtres humains, avec des animaux, avec un bidon voguant au fil de l’eau.  Et comme dans toute aventure digne de ce nom, il y a le comparse, un baluchon, à la fois protégé et protecteur. 

Aussi, on découvre une France non pas autrement mais plus encore autre.  Au fil de l’eau, couché, le regard est borné.  Le paysage n’y est jamais point de vue.  L’horizon, c’est la rive.  Le regard s’empreint alors d’humilité, de discrétion.  Il n’embrasse plus.  Il détaille, sans hauteur, sans juger.  Et ce qui se révèle de cette France étrécie, du plus bas car au ras de l’eau, de ses paysages, de sa gastronomie, de sa faune, de sa flore, de ses habitants surtout, surprend, et charme infiniment. 

Mais traverser la France à la nage est impossible.  Et la magie du roman est précisément là.  Dans la construction d’une langue à même de dire cet impossible.  L’aventure inscrite dans le roman, son fil, sa trame fictionnelle se redouble de l’aventure d’en rendre compte.  Ainsi, on rentre dans le récit par les temps du futur avant de glisser vers le présent et de le clore sur une phrase au passé.  Comment mieux rendre compte de l’impossible que dans le mouvement propitiatoire du futur et celui fantasmé du présent. 

Aucun affluent, aucune dérivation ne s’offrent à moi.  Je dois seulement continuer.  Me contenter de nager sans rien décider, conformément à mon projet.  Nager vers le nord, obstinément.  Nager chaque jour, sous la pluie ou le soleil.  Pousser mon baluchon.  Et franchir des écluses silencieuses, faute de barrage ou de déversoir, en poussant sur les jambes pour me hisser sur le vantail de bois, les mains tendues au gond qui ferme le sas de l’écluse : mes pieds viennent toucher le sol au creux du canal.  Je touche le fond.  Je me laisse enfoncer.  J’ai pied, ou presque.  La tête sous l’eau épaisse qui mouille mes cheveux, je me tiens debout dans un liquide vert, et trouble.  En équilibre sous la surface de l’eau : je pourrais marcher, sans respirer, au fond du canal, marcher sous l’eau, le sac sur l’épaule.  En brassant l’eau autour de mes hanches pour pouvoir lancer les jambes devant moi.  Dans un mouvement lent, retenu, pénible.  Parmi les poissons étonnés.  Sans avancer dans une eau grise, opaque.  Les pieds dans la vase, les yeux ouverts dans une lueur glauque, jaune, sans expirer.  Je pourrais marcher dans l’eau, au creux d’un chemin rectiligne, en ignorant le paysage, sous les berges et les racines.  Sans voir, sans entendre, sans le besoin de respirer.

La littérature dit l’impossible.  Elle en rend compte.  Mieux même, il est de sa fonction de le faire advenir.  Comme Proust  (« J’ai « fabriqué » Albertine à partir d’un nom« ), mais par d’autre méandres, Pierre Patrolin se révêle génial fabricant d’un « réel » impossible.

Pierre Patrolin, La traversée de la France à la nage, 2012, P.O.L.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/la-traversee-de-la-france-a-la-nage-de-pierre-patrolin/

« Ascension » de Ludwig Hohl

Deux hommes partent à l’assaut d’un glacier.  Johann est grand, badin, lent, novice en alpinisme.  Ull est montagnard chevronné, petit, opiniâtre, consciencieux.  A mi-chemin, devant les conditions climatiques difficiles, Johann abandonne, Ull décide de poursuivre.  On suit alors l’ascension de l’un puis la descente de l’autre.

Ludwig Hohl à réécrit six fois ce très court texte en 60 ans.  Et la langue à laquelle il parvient, concise, économe, semble tendre vers un point.  Le point d’équilibre.  Ce point que ne peut perdre le montagnard sous peine d’y perdre la vie.  Ce même point que chacun d’entre nous doit trouver sous peine de ne pas vivre.

Dans cette langue comme tendue entre deux vides, Ludwig Hohl à réussit un récit haletant et proprement vertigineux, une parabole doublée d’une leçon de littérature.

Ludwig Hohl, Ascension, 2007, Attila.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/ascension-de-ludwig-hohl/