« Parapluie » de Will Self.

Friernquand Cruchoé – chette quintechenche de petit-bourgeois – fait naufrage, le premier inchtrument qu’il che fabrique est un parapluie!

C’est le 26 septembre 1922 qu’Audrey Death, née en 1890 à Fulham, est admise dans l’enceinte de l’hôpital psychiatrique de Friern.  Plongée depuis lors dans un état de catatonie complet, elle sera diagnostiquée sur le tard (et après tant d’autres diagnostics) atteinte de troubles post-encéphaliques.  Ce n’est qu’en 1971 qu’un psychiatre, le docteur Zachary Busner, pensera à lui injecter une drogue habituellement utilisée pour soigner des malades atteints de Parkinson, du L-DOPA.  Le « réveil » d’Audrey et d’autres post-encéphalitiques sera spectaculaire.

ces cerveaux en ruine sont toujours habités.

Ancrant son récit dans les évènements réels qui ont émaillé l’histoire anglaise (la guerre 14-18, l’épidémie encéphalique, le traitement par L-DOPA), Will Self, s’il utilise ce réel en l’étayant scrupuleusement, ne s’y laisse pas enfermer.  Ainsi, si les évènements sont exacts, historiquement et abondamment documentés, et s’ils ne donnent lieu à modification qu’ad minima dans Parapluie (certains noms, certaines dates), ils n’en constituent qu’un moyen, non une fin.  Que les faits dans Parapluie, pris isolément, soient « vrais » (véracité qui elle-même se révèle déjà questionnante) signifie bien moins que la mise en rapport de ces faits, leur articulation dans un même cadre, celui du roman, et surtout que leur transmutation en des procédés formels.

Chuis entreux – chuis un prisme ou une lentille

Comme Audrey Death entre ces frères, Stanley ou Albert, la plume de Will Self s’insère, comme un coin, entre les évènements pour en révéler les rapports et les essences.  Ainsi (et ce qui suit n’a que valeur d’exemple tant le roman « brasse » large et profond) les trois frères et sœurs servent-ils trois lectures du conflit 14-18 qui en éclairent, si pas la totalité, du moins les pans les plus souvent ignorés.  Albert (la Pensée) sera celui qui en profitera ou en fera profiter les puissants en armant à tour de bras, Stanley sera celui qui sera sacrifié sur les champs de bataille du continent et Audrey, celle dont l’asservissement forcé sera mis au service de l’effort de guerre.

Ceci, avait pensé Zach, est tout ce qui a fait le vingtième siècle jusqu’à présent : un drap blanc jeté sur nos grisants espoirs, nos rêves troublés, nos désirs charnels.

Et Parapluie est cela donc par lequel un coin du voile est levé.  Sous lequel se révèle, en même temps que les faits par les fils qui les relient, la confusion dont ils sont pétris.  Car c’est cela, peut-être, qui fait la spécificité de ce vingtième, non d’avoir produit nécessairement plus d’horreurs, mais d’avoir construit d’autres formes par lesquelles les révéler tout en s’obstinant à vouloir conserver les anciennes, plus rassurantes car engoncées dans l’habitude.  Le génie de Self est ici de creuser plus encore ces nouvelles formes.

La vérité ne demande pas d’élévation – mais un plan.

Finie la figure de l’écrivain-démiurge surplombant son récit.  Dépassée l’assurance omnisciente dont s’encre sa plume pour rendre compte du monde.  Will Self est plongé dans la confusion, comme ses protagonistes, comme ses lecteurs.  Et c’est, du creux de cette confusion, et non d’un quelconque Olympe en surplomb, qu’il en trace un plan.  Les époques se mêlent donc, les personnages s’enchevêtrent, les rêves se mélangent aux cauchemars, la Pensée (tout entière phagocytée par son implacable mathématisation) se heurte à la folie.  Car,comme la Pensée est incapable d’assimiler cette confusion (elle la repousse en fait), il s’agit de la laisser surgir et de la laisser signifier.  Pour Will Self, la bouche est une bétonneuse rose [où] les mots se fondent et se mâchent […] avec une hâte cupide, et dire la folie du monde ne se peut qu’avec les mots de la folie même.

La seule façon de s’en sortir à Friern est de s’y perdre de telle sorte que l’hôpital devienne un monde à part entière.

Dans la folie d’Audrey Death, dans ce qu’elle nous en dit à son réveil, dans la mort de son frère, dans la suffisance calculatrice de Albert, dans les questionnements de Zach Busner, dans l’architecture de Friern, se découvre le plan confus de notre monde.  Et il se peut que notre L-DOPA à nous tous, qui nous réveillera de la vertigineuse itération tautologique dans laquelle nous nous complaisons, les bouches emplies de barbituriques et de paraldéhyde soit… un roman.

ne penser à rien, n’est pas la même chose que ne rien penser, ainsi pas d’état zen d’illumination… mais une effrayante arithmétique de cahier d’école, deux-égale-deux-égale-deux, comme ça, encore et encore.  Ou alors, je suis ce que je suis ce que je suis – comme ça, mais ceci n’est pas une question exis-tentielle, c’est seulement…  seulement une itér-itér-… itération d’identité, c’est un fait, rien d’autre, deux-égale-deux, je-suis, vous voyez?

Tiens, au fait, n’est-ce pas en 1922, l’année où Audrey Death sombrait dans le silence de la catatonie que parût Ulysse, l’Œuvre qui, par excellence, allait donner de nouveaux et décisifs outils au langage?

Will Self, Parapluie, 2015, L’Olivier, trad. Bernard Hoepffner

L’image illustrant ceci est celle de la résidence de luxe qu’est devenue l’ancien hôpital de Friern…

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