« Parler » de David Antin

Une oeuvre d’art a toujours une histoire. Elle vient toujours de ratés, de tâtonnements, d’imprécisions corrigées, de hasards maîtrisés. Il appartient souvent à l’exégète, quand cette oeuvre lui parait en valoir la peine, d’en déceler les sources pour, peut-être, parvenir à la comprendre mieux. Il se donnera alors pour tâche de compulser des masses de documents connus ou cachés dont il cherchera à tirer ce qui l’éclairera sur l’histoire de l’oeuvre. Et la naissance de celle-ci sera alors souvent plus fonction d’hypothèses et des qualités maïeutiques de l’exégète que d’une réalité vérifiable objectivement. Avec Antin, la généalogie de l’oeuvre est parfaitement lisible.

j’ai entrepris de me demander à voix haute avec un groupe d’étudiants qui étaient apparemment concernés par l’art ce que nous pourrions faire pour produire une situation de discours en art significative ou intelligible

Parler est le premier recueil de poèmes de David Antin dans lequel figure ce qu’il appellera un talk poem, Parler à Pomona. Réécriture d’un « exposé » oral d’approximativement une heure, de ses errances, de ses hésitations, de ses précisions, sans justification ni ponctuation, les respirations étant marqués par des espaces plus grands sur la page, le talk poem deviendra sa forme d’expression essentielle (quasi exclusive si l’on en exclut ses textes théoriques). Mais avant ce premier talk poem, Parler est constitué d’autres textes poétiques plus « classiques ». Des considérations wittgensteniennes sous forme de journal, une conférence contrôlée sous forme de partition à deux voix, une improvisation à deux voix précèdent le premier talk poem. Au fur et à mesure du recueil, le lecteur assiste comme à l’affinage d’un modèle.
Qu’est ce que parler? Comment parler de ce qu’est parler en parlant? Comment rendre lisible la complexe question que pose la parole, sans la dénaturer? L’extraordinaire est ici que le lecteur assiste lui-même à la naissance d’une forme. Comme si, en même temps qu’il en faisait son sujet, il créait la forme qui permettait le mieux d’en rendre compte. Médusé, on assiste alors à la naissance, dans la parole même, de ce qui détermine son essence. Peu de poètes sont arrivés à ce degré de perfection.

David Antin, Parler, 2019, Héros-Limite, trad. Pascal Poyet

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