Philosophie/Aphorismes pour introduire à la philosophie de la nature/F.W.J. Schelling.

Nous étonne depuis longtemps l’ombre à peu près complète dans laquelle sont laissées, dans le champ francophone et ce jusqu’aux sphères académiques, des pensées considérées partout ailleurs comme absolument déterminantes. Tout entier occupé à rabattre sur elles-mêmes ses certitudes tranquilles à coups de citations nietzschéennes ou deleuziennes, le lecteur francophone prétendument averti méconnait souvent avec paresse et componction des pans gigantesques de ce qui se fabrique au-delà de ses très étroites frontières épistémiques. Faisant la moue à la seule mention d’ « analytique », de « logique », d’ « herméneutique » ou de « cognitif » et hanté par d’absurdes préjugés, il fabrique en vase clos des résistances sans plus très bien savoir à quoi il se dit résister. Ainsi enfermé dans une rengaine qui n’a de pensée que le nom, il manque d’apercevoir vraiment des textes majeurs quand il s’en dégage dans ses environs immédiats (Quentin Meillassoux) et consacre à leurs places des impostures manifestes (Bruno Latour). En donnant à lire quelques extraits d’œuvres unanimement considérées comme majeures, nous espérons inciter un peu plus le lecteur francophone à sortir de son fort douillet carcan. La pensée, après tout, n’est pas le confort…

  1. Il n’est pas de plus haute révélation, tant dans la science que dans la religion ou dans l’art, que celle de la divinité du tout : bien plutôt science et religion ne partent que de cette révélation, et n’ont de sens que par elle.
  2. Où que se soit produite, même passagèrement, cette révélation, elle eut pour fruits l’enthousiasme, le rejet des formes finies, la cessation de tout conflit, l’être-uni et un merveilleux accord (souvent interrompu par de longues périodes) joint à la plus grande singularité des esprits, l’alliance universelle des arts et des sciences.
  3. Là ou la lumière de cette révélation disparut, et où les hommes ne voulurent point connaître les choses à partir du tout, mais les unes à partir des autres, non dans l’unité, mais dans la séparation, et voulurent aussi se comprendre eux-mêmes dans la singularisation et la particularisation, là on voit la science désertée sur de vastes étendues, et, au prix d’un grand effort, la connaissance n’accomplir que des progrès médiocres et compter un grain de sable après l’autre pour édifier l’univers; on voit en même temps disparaître la beauté de la vie, une guerre sauvage s’allumer entre les opinions concernant les choses premières et les plus importantes, et tout se briser dans la particularité.

F.W.J. Schelling, Œuvres métaphysiques (1805-1821), Gallimard, trad. Jean-François Courtine & Emmanuel Martineau.

(À l’heure ou tant d’attaques sont portées, ouvertement ou implicitement, contre la raison, la (re)lecture d’un auteur comme Schelling s’avère riche d’enseignements. Il offre la preuve qu’il est possible d’échapper à la toute-puissance d’un cartésianisme dogmatique sans jamais renoncer, bien au contraire, aux extraordinaires bénéfices de la raison.)

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