« Poèmes choisis » de E.E.Cummings.

eecummingsCummings est un auteur rare.  Rare à trouver.  Rare à être commenté.  Rare, sans doute, à être lu.  Rare à être traduit.  Et pour cause (oui, pour cause) car seul ce qui est impossible à traduire mérite en définitive de l’être.

Dérangeant la syntaxe, s’essayant aux registres populaires ou argotiques, jouant de la ponctuation, travestissant la conjugaison, usant de la connaissance de la langue pour fouailler en celle-ci plus profondément, sa poésie, dite d’avant-garde, nous démontre qu’il n’ y a de poésie que d’avant-garde.  Son rôle, s’il est de créer une parenthèse dans le réel, est aussi de montrer que cette parenthèse ne se clôt jamais tout à fait. La poésie n’est pas un espace clos.  D’où cet usage si fréquent et novateur d’une parenthèse qui, même refermée, n’est pas close, mais contamine le reste du discours.

car la vie n’est pas un paragraphe / Et la mort je pense n’est point parenthèse.

De même en va t’il des conjonctions, des adverbes, des pronoms, ou de toutes ces places que le discours normé attribue à chaque mot.  Il est de la fonction du poète de l’extraire de sa place, car sa place dans le discours et souvent tout ce qui lui reste.  Sa place est « sensée ».  Et le déplacer permet précisément d’en extraire du sens.

Car amoureux es tu suis je sommes nous.

La poésie de Cummings est gorgée de printemps car s’intéresse fondamentalement à ce qui toujours fait retour sans jamais pouvoir être saisi.  Elle questionne ce temps qui toujours échappe, et dont le poète tente vainement, toujours vainement, de saisir des instants (des hier, des demains, des maintenant) pour y bâtir sa poésie.

(ils ont joué durant l’éternité avec des copeaux de quand)

Interrogation sur ce qui sépare l’humain de l’animal (Sans un cœur l’animal / est très très gentil / si gentil qu’il ne voudrait pas d’une âme / et ne pourrait se servir d’un esprit.), glorification de l’amour comme fondement, lieu d’indignation (parfois limites d’ailleurs), dans ses hoquets, ses saccades, la poésie de Cummings renoue avec cette tradition orphique de la poésie.  Mais d’un Orphée qui aurait compris qu’exister n’est qu’une forme particulière de sommeil et que le seul juge de sa poésie, finalement, ne peut être qu’Eurydice, celle-là même qui dépend tout entière de son chant.

chaque rêve nascitur, n’est pas fabriqué…

E.E. Cummings, Poèmes choisis, 2004, José Corti, trad. Robert Davreux.

S’il est vrai que seul ce qui est impossible à traduire mérite de l’être, Robert Davreux est un remarquable serviteur de l’impossible.

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