Poésie/Le grand diseur/Miguel Angel Asturias

Rarement le mot « poésie » et ses dérivés auront été autant à la mode. Une vocifération prétendument émancipatrice, un discours suintant l’emphase et le nationalisme, l’extatique récitation de lieux communs face caméra : la moindre revendication, la moindre supplique à vocation idéologique, sous prétexte qu’elle est médiée par le langage, est maintenant vendue comme ressortant du poétique. Rarement telle surenchère sémantique aura été si peu en rapport avec l’objet qu’il prétend nommer. La « poésie » est partout, la poésie nulle part. En « armant » leurs « luttes » des pâles ersatz d’une poésie réduite à ses clichés et aux seuls principes de la communication actuellement en vogue – format court, visuel, sonore, ludique, punchline – ces « combattants » du poétique parviennent à ridiculiser leurs combats (ça on s’en tamponne gentiment) et à donner de la poésie, pour ceux qui n’en connaissent rien, l’image d’un outil niais et inféodable à peu de frais à quelque « cause » que ce soit (ça c’est chez nous plus sensible). Tout entier dévolu à « étreindre par le langage » l’opprimé, le racisé, le féminin, le lombric ou le coquelicot, le poète guérillero en oublie que la poésie est avant tout chose esthétique (et non pas « belle », ni « jolie », ni « subjective »). Las de cette dilution de l’αίσθησιs (le grec, c’est toujours classe) dans tout ce à quoi on cherche bêtement à la forcer, nous avons décidé de ne plus consacrer ce blog, ces prochaines semaines, qu’à l’expression sans apprêt de textes poétiques qui comptent. Fi des étendards. Place à la poésie.

LE GRAND DISEUR ÉVOQUE LE SOLEIL

Salut, ver arpenteur du ciel,

creuset où fond la poudre

de la lumière en mouvement!

Salut, ver arpenteur des mers,

grand miroir où fusionnent

l’eau et le sel en mouvement!

Salut, ver arpenteur du temps,

sablier où fusionnent

le jour et l’ombre en mouvement!

Le soleil salue le poisson,

il lui apprend comment il est,

au gazouilleur

il dit :

« Ne te prends pas pour une fleur »,

l’oiseau le sait,

mais n’est-il pas possible de rêver?

D’être en rêve fleur ou bateau?

Le soleil fixe le bouleau,

il lui apprend comment il est,

mais à quoi bon se réveiller

si l’on rêvait

qu’on était ciel nuitamment bleu?

Le soleil salue la gazelle,

il lui apprend comment elle est :

pour voler elle n’a point d’ailes

mais quatre pieds…

Le soleil salue l’homme,

il peint son ombre, en somme

il lui apprend comme il est…

Le soleil salue le soleil

en se copiant dans l’eau des mers,

il ignore comment il est,

car si dans le ciel il marche à l’endroit

sur la mer il marche à l’envers…

Le soleil salue le poisson,

l’oiseau,

l’homme,

le bouleau

qui sont autrement qu’ils ne sont.

Le soleil se salue lui-même

en ignorant comment il est…

LE GRAND DISEUR ÉVOQUE LA NUIT

Qui d’autre que toi nous apprend

que le silence entend,

Nuit criblée de trous?

Qui d’autre que toi nous apprend

que l’ombre regarde,

Nuit criblée de trous?

Qui d’autre que toi nous apprend

ce que font nos absents,

Nuit criblée de trous?

Miguel Angel Asturias, Le grand diseur in Poèmes indiens, Gallimard, trad. Claude Couffon & René-L-F. Durand.

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