« Poésies » de Hans Faverey

La connaissance que l’on peut avoir en langue française de ce qui compte dans le champ mondial de la poésie contemporaine (disons de l’après 1950) est d’une timidité qui ne cesse de nous étonner. Jusque dans les milieux dits « spécialisés », on se limitera fréquemment à quelques références du cru français ou anglo-saxon (souvent les mêmes d’ailleurs), agrémentées à la marge de rares allusions slaves, asiatiques ou autres, plus censées apporter une nécessaire couleur « exotique », gage d’ouverture d’esprit de celui qui la sait, que de conférer au texte en question une véritable importance intrinsèque. Le constat est d’autant plus troublant que d’autres espaces poétiques contemporains se traduisent l’un l’autre à tour de bras depuis longtemps. Du norvégien au néerlandais, du néerlandais au macédonien, du polonais à l’allemand, nombre de livres majeurs de la poésie contemporaine sont traduits depuis parfois de nombreuses années, à l’exclusion du français. Comme si l’amateur de poésie francophone ne pouvait reconnaitre à des langues moins « hégémoniques » (alors que le français ne l’est lui-même plus depuis belle lurette) le privilège de construire un rapport à elle-même qui fasse sens, et qui puisse dès lors légitimer les efforts et les frais nécessaires à une traduction ambitieuse. Comme si ne valait plus que ce que l’on connait déjà.

Si quelqu’un était obscur,

alors un tel dieu de lumière est obscur.

Quelqu’un dit : le grain
est beau, il sera a-
néanti. Avant que tu penses

voir quelqu’un, c’est déjà un autre.

Chaque poème d’Hans Faverey instaure un mystère. Mais un mystère dont, peu à peu, il donne des clés, et dont le dernier poème de chaque cycle peut être vu comme une sorte de résolution possible. Aux antipodes de l’hermétisme auquel elle fut d’abord cantonnée, la poésie de Hans Faverey s’affirmera comme une poésie généreuse, souvent drôle, au lecteur qui la lira lentement, en se ménageant des pauses, des silences, comme l’y invite sa disposition parcimonieuse sur la page. La poésie de Faverey réussit cette gageure de réunir l’étrangeté et le familier.

Je jette une pierre :
aucun oiseau ne s’envole.
Tu fais claquer ta langue :
aucun cheval n’arrive en trottant.


Je me tais, tu te tais.
Mais nous n’avons
rien des couteaux qui se taisent.


La perte d’une seule question
fait de nous des sans-abris.


Si tu te mets a parler
je devrai te coudre la bouche
avec les fils du souffle auquel je suis pendu.

Lecteur curieux et attentif de la poésie de son temps (il connaissait remarquablement bien les poésies française, américaine ou asiatiques), Hans Faverey a composé (littéralement composé) une œuvre débarrassée du poids de la métaphore, aussi exigeante qu’originale. À l’écart des écoles esthétiques il a lentement construit un monument à la littérature. Alors qu’elle était depuis longtemps admirée, traduite et étudiée en de nombreuses langues, il manquait à cette œuvre essentielle une traduction française ambitieuse. Avec ces Œuvres complètes, c’est bien l’une des œuvres majeures de la poésie du vingtième siècle que nous vous proposons de découvrir…

Hans Faverey, Poésies, 2019, Vies Parallèles, trad. Kim Andringa, Erik Lindner, Éric Suchère.

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