« Poétique du banc » de Michael Jakob.

poetique du banc

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Qui lit connait les bancs.  Cette phrase, qu’on pourrait presque prendre pour un adage, dissimule déjà beaucoup de douces certitudes : un banc est conçu pour y lire, pour s’y reposer.  Il est lieu de respiration et de contemplation.  Lui est associée, tenacement, toute une imagerie bucolique et romantique.  Et le voilà donc, ce banc, qui disparait sous qui s’y assied, comme tout outil qui sombre sous sa seule signification d’utilitaire.  Mais si on s’y assied pour y lire, ne pourrait pas le lire lui-même, ce banc?

Que signifie, en général d’être sur un banc et de regarder?

Lors du quattrocento toscan, le banc est partout.  Que ce soit dans les palais des Medici, des Pitti, ou d’autres, les bancs sont non seulement inclus directement dans l’architecture même des bâtiments publics, mais aussi clairement mis en avant.  Omniprésent et entourant parfois très démonstrativement tout le pourtour d’un bâtiment public, le banc se fait l’expression architecturale d’un choix politique : ouvrir la ville, y accueillir l’arrêt, le débat.  Dans le fameux parc d’Ermenonville, élaboré au dix-huitième par le marquis de Girardin, le banc n’est par contre plus urbain, ni massif, ni long.  Solitaire, court, campagnard, s’il semble se désinvestir de la volonté d’un accueil du débat, il n’en quitte pas pour autant le champ politique.

Tout en invitant « autrui » à la découverte de son domaine, c’est « sa » vision du monde que le seigneur libéral met en avant.

Le banc du parc d’Ermenonville, comme ceux des « walken-garden » anglais de la même période, cadre un champ visuel.  Son articulation est intuitivement scopique.  Il EST cadrage.  L’objet renaissant qui servait au rassemblement, à la tenue du débat communautaire, sert maintenant à cadrer le discours du maître.  En prêtant (et non donnant) à voir un point du paysage qu’il cadre, c’est son choix sur le pays (pays qu’il a lui-même organisé) que prête à contempler le seigneur.  Le banc, s’il permet ainsi la rencontre temporaire entre le « je » de qui cadre et le « je » de qui contemple, est aussi et surtout, un redoutable et insidieux engin de pouvoir.  Et d’autant plus redoutable et insidieux qu’il parvient à se faire oublier sous sa fonction pratique…

le banc – apparemment spécifique et personnelle, mais en fin de compte remake, variation sur le thème – est au jardin exactement ce que le jardin dans sa totalité est au pays entier, à savoir une fausse idylle, une halte mise en scène avec artifice, afin de mieux véhiculer des messages de pouvoir.

Le banc est aussi l’histoire de sa représentation.  Dans les photos de Lénine sur son banc fétiche de Gorki, dans les toiles de Monet, dans les descriptions de Stifter, se lisent aussi toute la symbolique dont un objet peut être chargé et les constructions signifiantes qui guident les choix de leur auteur.

le banc parle, raconte, communique un savoir, il est signe verbal, mais ouvre aussi un espace visuel, il est également le cadre d’une expérience iconique.

Détaillant son propos avec intelligence, veillant à guider notre regard vers ces lieux, ces objets, que nous nous sommes habitués à ne plus voir que comme des utilitaires -et donc à ne plus les voir -, Mikael Jakob nous fait ré-occuper l’espace qui est le nôtre.  Et nous démontre qu’à défaut de comprendre les actes dont témoignent les objets, les intentions qui sous-tendent leur simple présence, nous nous soumettons à leur joug en nous exilant de leur réalité.

le banc est un mobilier intelligent et visionnaire qui mérite d’être occupé si nous voulons vraiment comprendre la réalité que nous habitons.

Occuper un banc est bien plus que s’y asseoir…

Mikael Jakob, Poétique du banc, 2014, Macula

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