Poévie et gnagnagna…

Dernièrement un astrophysicien chevelu s’est fendu d’une chronique dénommée « Résistances poétiques » dans un autrefois glorieux journal français. À celle-ci un analyste politique bien moins chevelu répondit par une très justement nommée « Lettre au chevelu » dans le même journal. Vous trouverez ici la niaiserie 1 et là la niaiserie 2.

Alors, en tant que lecteur, éditeur et vendeur (7.5 % du chiffre d’affaire d’une librairie tout de même) de poésie, nous pourrions paraître fort ingrats en critiquant ce joyeux ping-pong d’esthétique poétique. Après tout, toute velléité d’inscrire la poésie dans un champ médiatique un tantinet avare de qualités esthétiques ces derniers temps devrait être vantée et leurs porte-paroles, chevelus ou non, portés en triomphe et ceints de lauriers. Pour une fois qu’on en parle, de poésie. Et non seulement qu’on en parle, mais, en plus, en en signalant la puissance, l’actualité, l’urgence même. En déclarant l’aimer, la servir. En réclamant pour elle une place qui ne soit plus subsidiaire mais parfaitement opérante, vitale. Sauf que voilà, n’en déplaise à ceux qui se sont empressés de s’extasier devant leurs gnagnagna, ces auteurs n’en touchent pas un mot de la poésie. Ils causent politique, écologie, beauté, activisme et tutti quanti, mais de poésie point. Ce qu’ils affublent du mot de poésie ne sont ni plus ni moins que leurs propres désirs.

Non, « poétique » n’est pas un terme vague, une sorte de succédané à « beau » qui peut être accommodé par n’importe qui, fût-il Astro Boy, à la sauce de son choix. Non, [la poésie] ne jubile pas face à l’incroyable. Non, [la poésie] ne tente [pas] d’exister, de s’extraire, de se désarrimer. Non la poétique n’est pas une fenêtre pour saisir le réel. Non la poésie n’est pas un acte politique. La poésie est un acte sur le langage. Point. Non pas, évidemment, que cet acte soit hors contexte, foncièrement a-politique ou a-écologique. Mais il n’est ni politique, ni quoi que ce soit d’autre que poétique par destination. Vêtir ses propres désirs du vocable prestigieux de « poésie », ça fait peut-être joli, ça fait peut-être « engagé » ou cultivé, mais ça ne veut rien dire hormis le niveau de méconnaissance abyssal de la poésie de celui qui tente maladroitement d’en usurper la légitimité.

Sans parler même du discrédit dans lequel les auteurs, chevelus ou non, font sombrer leurs luttes mêmes à force de clichés et de mièvreries éculées. Habiter poétiquement le monde donne précisément envie de le fuir en Hummer tuné, résister face aux mitraillettes qui dégueulent donnent furieusement envie de les retourner, ces mitraillettes, contre celui qui ose écrire résister face aux mitraillettes qui dégueulent… Pour ces scribouilleurs de lieux communs, la poésie, quand bien même ils s’en défendent expressément, c’est le joli (le joli politique mais le joli tout de même), l’engagé en mots, la métaphore, l’oiseau qui fait piou-piou, le nuage qui passe dans le ciel, le « corps qui hurle sous la pression de l’étron » (pour les « vrais de vrais », la poésie doit être exactement l’inverse des clichés qu’ils s’étaient eux-mêmes formés à force de non-lectures).

Chevelu et Pas-chevelu sont en fait des aboutissements parmi les plus remarquables d’un désinvestissement général et de longue haleine du champ poétique francophone. Où l’on enseigne dès l’école primaire que Maurice Carême est un poète (quod non…). Où les auteurs catalogués « poésie contemporaine » se déplacent exclusivement en déambulateurs. Où l’on se refuse presque hermétiquement à considérer comme il se doit des langues et/ou des poètes traduits partout ailleurs depuis des lustres, tout en considérant sa propre littérature comme le seul et unique centre du monde. Où l’on octroie le « Goncourt de la poésie » (mwouarf) à des tissus de fadaises qui font passer le « cacaboudin » de n’importe quel gamin pour une rupture esthétique majeure. Où des pouvoirs publics investissent des montants confortables dans des éditeurs de « thérapie poétique » (qui font aussi dans l’arbrothérapie, le tirage de cartes et l’oncologie par imposition des mains). Et tout cela a contrario de ce que l’on peut vérifier dans bien d’autres contrées ou langues…

Finalement, oui, on récolte ce que l’on sème. C’est ballot…

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