Prix ptyx 2014!

prix ptyx 2014Fidèlement attachés à notre objectif de noyer le prix dans les prix, de restreindre la médiocrité par sa dilution dans encore plus de médiocre, de submerger l’obscène par sa surenchère, nous avons, comme l’année passée, décidé d’accorder, nous aussi, notre prix.  Si cette technique utilise peu ou prou les armes et outils de ce que nous nous proposons de combattre, il nous a semblé utile d’insérer dans celles-ci ses contrepoints mêmes.  Fi de la pluralité, de la démocratie et de l’œuvre pas-élitiste-susceptible-d’attirer-un-large-public-parce-que-se-couper-du-public-c’est-pas-bien-parce-que-le-plus-grand-nombre-c’est-forcément-bien donc.  Ce n’est pas parce que le prix est par essence bête (en ce compris le prix ptyx) qu’il se doit de consacrer la bêtise.  C’est ainsi qu’après une courte délibération, attablé confortablement devant une boîte de filet de maquereaux vide, lorgnant déjà sur une Rochefort 10°, le jury, à l’unanimité poutinienne de son seul membre décidant en son âme et conscience, au premier tour de son unique scrutin, a attribué le prix ptyx 2014 (qui, rappelons-le, ne donne droit strictement à rien) aux deux (ben oui deux!) ouvrages suivants :

« Joyeux animaux de la misère » de Pierre Guyotat.

Joyeux animaux de la misereEn une époque non précisée, dans un bordel mené par un jeune maître drogué qui l’a hérité de son père, trois putains (un père, son fils Rosario et une femelle gardée par un chien) « traitent » un tout-venant de travailleurs, de fugitifs, de meurtriers.  A intervalles réguliers le maître envoie Rosario visiter sa mère qui survit très loin.

que comment je vas vivre, chérie, en dehors de ton odeur?

Si la fiction avance, comme l’annonce le quatrième de couverture, s’il y a donc bien une « histoire » dans le sens conventionnel du terme, c’est surtout de mouvement qu’est tissé le roman.  Celui des êtres qui viennent aux corps des putains et s’en repartent, celui des corps sur, sous et dans les corps.  Et ce mouvement, ce flux des corps et de leurs fluides et remugles, c’est de sa mise en langue dont il est question.

« … que c’est quoi, ça, écrire? » – « … que c’est trouver des mots pour des actes…  » – « … et combien de mots que tu nous y mets par acte, mon homme? »

L’écriture de Guyotat se teinte depuis toujours d’un parfum de scandale.  Probablement car ce que n’ont pas compris ses contempteurs c’est que c’est précisément d’écriture qu’il s’agit.  Et non des actes pour lesquels ces mots sont trouvés (« … que tu nous oublies le principal, Petit Soleil! » – « … que c’est quoi, démone? » –  » La causette! » ).  Ceux-ci fonctionnant presque comme une contrainte.  Ce que ces mots « décrivent » existe bel et bien mais en faits éclatés, dans le temps et dans l’espace.  L’exercice de Guyotat est de d’abord les rassembler en un bloc compact qu’il taille ensuite à sa langue, qui est sa mesure.  Comme s’il s’agissait d’abord, pour lui, de saisir de la vie humaine ce qui parait être pour le commun le plus éloigné de l’idée de beauté.  Et de l’en faire surgir quand même.

que moi, toutes les écritures sont pareilles, que c’est du dessin pour les vrais humains, que moi je ne lis que dans les plis, les rides, les mouvements des poils, des cheveux, l’avancée de la larme hors de la commissure sur la joue…

Et cela comme en se défendant de la faire survenir, cette beauté, par le surgissement de la beauté convenue, normale, traditionnelle, du sordide.  C’est du sordide même (entendons : des mots qui la disent), non de sa suspension, que doit jaillir la beauté.

que c’est d’en haut que se fait la monte, en mots…

Tout vrai défi de littérature s’organise autour d’une langue neuve.  Dont la syntaxe est ici heurtée, la sémantique perturbée.  Mais dont les ruptures mêmes renvoient à une suite dans laquelle s’insérer.  Ainsi les « que » omniprésents qui ouvrent presque chaque phrase sont certes là pour marquer comme le manque d’un des termes d’une conjonction de subordination, mais rappellent aussi le « que » latin qui, lui, marquait la coordination.  De cette liaison nait un sens renouvelé.  Et de son itérativité un effet de scansion qui l’apparente à la musique.  De même en va t’il des créations sémantiques (qu’est ce que le mowey?).  Comme de ce qui est absent du roman.  Ainsi du mot « sexe » que vous ne trouverez pas une fois, alors que le texte, pour le lecteur distrait, semble y référer en entier.  Quod non.

Et lentement se dessinent, dans les entrelacs de l’ignominie même, dans ce grouillement d’êtres, les pendants de notre monde.  Un monde dont le scandale n’est pas dans les corps partageant leurs sucs, mais dans l’instrumentalisation que certains en font.

oui le maître il aime pas trop que mon jus qu’est son bien je le dépense hors de son regard!…

un homme ça vaut pas, qu’un putain ça vaut!

Un scandale qui réside dans l’apprentissage concomitant des mécanismes de soumission et des moyens à en rendre compte par le langage.  Qui enferrent d’autant mieux l’apprenant dans une servitude qui prend pour nom « norme ».

mon petit, c’est de moi que tu vas apprendre à te faire mettre et augmenter le bien de notre maître et à parler.

Un monde dont la vérité sourd moins de l’humain que du putain.  Un monde dont les excès, d’actes comme de langues, permettent le mieux de saisir la quintessence intranquille.  Un monde dont seule, la main d’un poète génial peut, le taillant, y fouaillant, faire surgir ce que peut-être on s’attendait le moins à y déceler : de la joie.

vois que c’est mes fesses que je t’ouvre et la voie de la joie.

Pierre Guyotat, Joyeux animaux de la misère, 2014, Gallimard.

& :

« Opéradiques » de Philippe Beck.

OPERADIQUESOs n’est pas l’idée de chair.

« Un souffle ouvre des brèches opéradiques » disait Rimbaud dans ses illuminations.  Et ce sont ces brèches que se propose d’entrouvrir Philippe Beck.

Pas de solo sans écho.

Pas de Narcisse sans Echo.  Pas de solitaire sans plusieurs.   Pas d’être seul sans tout ce qui est éparpillé sur terre.

Or, l’encre-de-monde invite le Pinceur Chargé, le Pesé Traçant ; il invite la main de l’idée.  Et il y a P.

Il y a poésie dans cet espace du plusieurs, où écriture, musique, peinture se conjoignent, se rencontrent.  Il n’y a poésie que dans l’ouverture aux autres arts.  La poésie de Philippe Beck cherche d’abord à ouvrir cet espace plural (ces plusieurs) qui, non content de l’enrichir, la fonde même.

La jachère plusieurs est vieille et continue, avec boue et éclat.

Pas de poésie sans provenance donc.  Et pas de poésie sans musique.  Ni de musique sans danse.

Quelqu’un a sifflé avant de chanter.

Orchestre sonne sous les pas d’abord.

C’est le vent soufflant sur la rive qui donne l’idée de souffler aux creux de roseaux souples.  Ce sont les corps dansant, se touchant, se cognant parfois qui, entre heurts et bruissements, font musique.  Comme le corps-instrument fait musique, c’est la matière même qui fait poésie.  Celle-ci n’est pas au départ ajout.  Le monde (Le monde entier + l’œuvre = le monde entier.) est un gisement qui nécessite le soc de l’art dont le sillon le fertilise (Soc est un brandon chercheur.  Loin de Clôture.).  Et l’artiste est d’abord un faisant, un dé-crivant, un peignant, un musiquant, qui ekphrase, expose en détail, et dont l’aboutissement est de dire cette matière.

Le filet remonte le filet.  Et montre l’eau.

Et l’art de Philippe Beck en est une des plus éclatantes réussite.  Dans ses flux, ses errances, ses amples chatoiements, c’est la page que la poésie de Philippe Beck révèle en l’encrant.

Le poème affiche quoi! La page même.

Philippe Beck, Opéradiques, 2014, Flammarion.

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