Prix ptyx 2020

Vos mains sont blanches. Vous connaissez la signification du mot « résilience ». Vous savez qu’un policier ne frappe pas mais déconne. Vous ne vous souvenez plus de la bouche de votre patron. Vous savez très bien que « tout ça, c’est la faute à Big Pharma ». Vous connaissez le moindre recoin de Watopia. Vous vous êtes surpris à vous sentir délateur à la vue d’une dent. Vous vous êtes surpris à considérer votre voisin qui parlait de son envie d’enlever son masque pour se gratter le nez alors qu’il se tenait à moins d’un mètre cinquante de la femme avec laquelle il partage sa vie comme un meurtrier de masse en puissance. Vous avez manifesté pour la première fois de votre vie un intérêt pour le ski, le golf et le kayak. Vous savez très bien que « tout ça c’est la faute à la 5G ». Vous savez ce que c’est qu’un « merdia ». Vous vous êtes vu (en pensée) regarder (pour de vrai) un matche de la NBA dont les tribunes étaient garnies d’écrans sur lesquels des supporters pouvaient se voir regarder le matche que vous regardiez aussi sur votre écran. Vous avez lu les mêmes mots sous la plume de Lordon et de Zemmour. Vous savez très bien que « tout ça c’est la faute aux riches qui veulent supprimer les pauvres ». Vous sachez.

Autant d’indices certains que 2020 aura été une année où vous avez appris plein de trucs utiles.

Et pour la clore en beauté, cette année faste, quoi de mieux que d’acheter (ah oui, acheter, surtout acheter, ce geste qu’hier encore nous croyons tous si simple et qu’un consortium asiatico-pharmaco-sioniste s’est échiné à compliquer!) le meilleur livre de l’année. Qui, une dernière fois cette année, vous emmènera là où jamais vous n’auriez cru aller. Ce qui, à contrario de certaines années, est bien la fonction de tout livre qui vaille…

Les histoires viennent à l’esprit pour qu’on les raconte. Il arrive que les tableaux fassent de même.

En 2015, paraissait en anglais, chez Verso, Portraits de John Berger. Très vite, chez les afficionados de l’auteur anglais, ce livre allait devenir une référence centrale, une sorte d’absolu, que l’annonce de la mort de l’auteur, en 2017, n’allait faire que renforcer. Pensé par l’éditeur Tom Overton, Portraits n’est pas à proprement parler un livre de John Berger. Il reprend, en suivant la chronologie de l’histoire de l’art – des peintures de la grotte Chauvet à l’artiste syrienne Rand Mdah – un choix important – la chose pèse ses 662 pages – des textes écrits par l’anglais sur l’art tout au long de sa prolifique carrière. Mais Tom Overton ne s’est pas contenté de reprendre et rassembler des articles de John Berger. On n’est ni dans l’anthologie ni dans le simple recueil de textes critiques. Avec le consentement de l’auteur anglais, l’éditeur a ponctionné, fragmenté, agencé, parfois découpé, dans l’ensemble de l’œuvre. Littéralement, dans l’œuvre, il a composé une autre. Quoi de plus logique quand on connait l’appétence de Berger lui-même pour le fragment et son remploi à d’autres fins, que de donner accès à son œuvre via le rapiéçage.

Portraits est donc bien une Histoire de l’art. On y rencontre, dans une suite chronologique rigoureuse, Bellini, Rembrandt, Renoir, Rouault, Picasso, Clough, etc. Mais on y rencontre aussi, plus intimement que jamais, John Berger lui-même. Empruntant à l’étude savante – mais une étude savante qui n’exclut jamais -, à l’anecdote – on y dit « fuck » à un gardien de musée -, à la fiction, au théâtre, ces portraits forment aussi, en creux, celui d’un des immenses penseurs de notre époque. Et aussi, et surtout, à travers ces jeux de miroirs, c’est, plus fondamentalement encore, du lecteur regardant dont l’auteur dresse une forme de portrait. Comment se construit un regard? Comment aussi, sans doute, est-ce à partir de l’art, c’est-à-dire en portant un regard sur un autre regard, que peut se bâtir un sujet, dans l’autonomie de ses perceptions comme dans le sentiment de faire communauté ? Ce n’est pas l’art-objet-d’étude que nous donne à voir Berger, mais un regard, émerveillé, questionneur, qui le découvre et sait ne pouvoir le découvrir mieux qu’en en rendant compte, en le partageant avec d’autres regards. Chef-d’œuvre éditorial, chef-d’œuvre de littérature, chef-d’œuvre de la pensée, ces Portraits sont indispensables!

Le nombre de vies qui pénètrent la nôtre est incalculable.

John Berger à vol d’oiseau, Portraits, L’écarquillé, trad. Claude Albert, Claire-Lise Chevalley, Geneviève Chevallier, Véronique Dassas, Nadia Fuchs, Isis von Plato.

Lien Permanent pour cet article : https://www.librairie-ptyx.be/prix-ptyx-2020/

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.