Racolage, usurpation et meurtre.

talese

 

Ces dernières semaines sont parus, à peu de jours d’intervalle (quatre en fait), deux livres qui, s’ils ne sont certes pas les mêmes (ben non) entretiennent bien plus de parenté qu’il n’y paraît (ben oui). Et dont, in fine, la différence ne réside pas où l’on pense.  A leur corps défendant (du moins pour l’un d’eux).

Suivez le fil. Il sera un tantinet long. Mais il se pourrait qu’il soit parfois drôle…

assassinAssassin se présente comme le récit de l’expérience de Bernard Wesphael, par lui-même, de l’accusation du meurtre de sa femme, de la détention qui s’ensuivit et des affres de son procès. Volonté de réhabilitation, revanche sur un système judiciaire ou médiatique qu’il juge partiaux, description sans fard du système carcéral, vengeance ad personam à peine voilée, Assassin, sorti le lendemain de l’acquittement de son auteur, coûte 19.90 €.

 

 

 

 

Bernard Wesphael, Assassin, 2016, Ed. Nowfuture.


motel du voyeurLe Motel du voyeur
s’articule autour des activités de voyeur de Gerald Foos. Dès 1980, ce dernier prend contact avec Gay Talese, auteur-journaliste, pour lui confesser la chose suivante : il a acquis un motel à Denver et l’a doté d’un véritable système d’observation, à leur insu, des clients qui viennent y séjourner. Il a ainsi, durant des années, épié sa clientèle et conservé le résultat de celles-ci sous forme de notes. Le livre propose, enchevêtrés, les fameuses notes (à 99.02 % des scènes de cul, à 0.98 % des scènes de drogue ou de meurtre) et les mises en contexte (essentiellement documentaires) de Gay Talese. Le livre coûte 19.00 €.

 

 

Gay Talese, Le Motel du voyeur, 2016, Ed. du sous-sol, trad. M. Cordillot et L. Bitoun.

 

Énervé par la parution (en fait surtout par le discours tenu à son endroit) du second et titillé par celle du premier, nous prîmes notre plus belle plume et nous décidâmes, en être bêbête et sournois que nous sommes, à tendre un piège à l’éditeur d’Assassin.

 

Objet : Assassin
De : Emmanuel Requette
À : Info Nowfuture Editions

Bonjour Now Future,

Libraire à Bruxelles, je serais intéressé de prendre une centaine d’exemplaires de “Assassin” de Bernard Wesphael (plusieurs de mes clients fidèles me l’ont déjà demandé). Auriez-vous l’amabilité de me préciser vos conditions commerciales (délai et conditions de paiement, remise, possibilités de retour, de pilonnage sur place)?

D’avance merci.

Emmanuel.

 

Objet : Assassin
De : XXXXXXXX
À : Emmanuel Requette.

Cher Monsieur,

Merci pour votre intérêt. Notre distributeur est Interforum, vous pouvez les commander par votre canal habituel.
NB : une version Nl de grande qualité est également disponible.
Cordialement,
XXXXXXXX.

 

Objet : Assassin
De : Emmanuel Requette
À : Info Nowfuture Editions

Merci,

N’y aurait-il pas moyen de les avoir en direct? Pour notre bénéfice à tous deux?

Par ailleurs, serait-il possible d’organiser une signature avec l’auteur? Et peut-être conjointement avec le dénommé Oswald?

Bonne soirée.

Emmanuel.

 

Objet : Assassin
De : XXXXXXXX
À : Emmanuel Requette.

Monsieur,

La possibilité théorique de faire une meilleure marge de part et d’autre est limitée en pratique par les modalités d’une convention de distribution exclusive signée avec Interforum.

Vous livrer en direct constituerait de facto une rupture de contrat unilatérale. C’est donc une impossibilité.

Organiser une séance de signature avec l’auteur est possible.

Le faire conjointement avec Oswald est une idée qui ne manque pas d’originalité. Peut-être pourriez-vous aussi exposer et vendre le même soir des posters réalisés à partir des photos d’autopsie de la défunte et les faire dédicacer par les deux protagonistes lors d’un vernissage ?

Votre devise est non serviam ?

Vous voulez nos livres ?
La nôtre est μολὼν λαβέ

Sincèrement,

XXXXXXXX

 

Objet : Assassin
De : Emmanuel Requette
À : Info Nowfuture Editions

ah zut alors, découvert. Le net laisse décidément bien peu d’ombres où se dissimuler. A fortiori de qui maitrise ses lettres…

J’étais bien curieux de piéger un éditeur de cul-de-basse-fosse en l’aguichant avec plus sordide encore. Raté. Une autre fois peut-être.

Bonne journée.

Emmanuel.

PS : vote proposition pour les posters, ça tient vraiment?

 

Objet : Assassin
De : XXXXXXXX
À : Emmanuel Requette.

A tout prendre, je suis heureux et rassuré que vous ayez voulu vous foutre de ma gueule ou même m’insulter car votre mystification n’était pas si ratée que cela, j’ai vraiment cru ou failli croire, je n’en sais toujours rien moi-même, que j’avais affaire à un esprit dérangé.
Quant à votre appréciation de notre démarche d’édition, je peux l’entendre. J’aimerais pouvoir vous dire aussi tout ce que vous ne savez pas. Me permettez-vous de vous téléphoner au calme la semaine prochaine ?
Cordialement, du coup (si, je vous jure),
XXXXXXXX

 

Objet : Assassin
De : Emmanuel Requette
À : Info Nowfuture Editions

Puisqu’on en est à étaler sa franchise, je m’y colle itou.

Si j’avais effectivement l’intention de me “foutre de votre gueule”, je n’avais pas celle de vous insulter. Essentiellement car, si je n’apprécie évidemment pas le type de publication que vous proposez aujourd’hui, elle me dérange beaucoup moins que celles qui se prennent pour autre chose que ce qu’elles sont.

En bref, il est loisible à chacun de “faire de l’argent” (pour payer un avocat par exemple) en exploitant les “bas instincts” d’un lectorat possible. Et chacun reste juge en son “âme et conscience” de la charge éthique de l’acte posé, indépendamment du discours avec lequel on le défend. Mais – et c’est ce contre quoi je “m’insurge” – je trouve la démarche bien plus dommageable encore quand elle désire se parer des atours du “bon cœur” ou, pire encore, de l’art. Ce qui ne me semblait pas devoir être le cas dans votre chef. Ce petit jeu initié avec vous étant censé le vérifier – et franchement, je ne vois pas comment il eût pu l’infirmer.

L’idée étant dans mon chef d’établir une comparaison entre votre pratique et celles d’autres éditeurs, exploitant le sordide à tout va sous couvert de prétentions esthétiques foireuses, au mieux par bêtise, au pire par appât du gain. Et dont on voit germer sans cesse ces derniers temps de nouveaux exemples. Comparaison dont, ceci dit, je ne sais si votre activité d’éditeur en serait ressorti grandie. Mais, en résumé, je préfère la vénalité maladroite à la prétention mercantile.

Nous pouvons certes nous téléphoner cette semaine qui vient. Mais mon agenda bien rempli et le côté pratique du mail me font privilégier ce mode-ci.

Et aussi cordialement tiens!

 

Objet : Assassin
De : XXXXXXXX
À : Emmanuel Requette.

Cela me sera donc un plaisir de vous écrire, non pour espérer vous convaincre, juste pour vous donner des éléments de contexte et vous présenter nos motivations.
Je serai juste un peu plus évasif sur des détails, des noms, dont je ne veux pas laisser de traces, scripta manent.
Et à bientôt donc,
XXXXXXXX

 

Objet : Assassin
De : Emmanuel Requette
À : Info Nowfuture Editions

Ah, mais si du moins vous ne cherchez pas à présenter ces éléments et motivations sous l’égide glorieux de l’Art, soyez certain que je veillerai à me mettre dans les meilleures dispositions pour les entendre.Et n’hésitez pas à rester évasif. D’autant que je n’ai pas pour habitude de garantir une quelconque confidentialité.

Bon we à vous.

Emmanuel.

 

 

Objet : Assassin
De : XXXXXXXX
À : Emmanuel Requette.

J’adore votre deuxième paragraphe. Vous êtes savoureusement désagréable. Évidemment, il faut aimer les saveurs astringentes, et ce que vous distillez, «il faut reconnaître que c’est plutôt une boisson d’homme». Bon week-end et bonnes ventes, cher contempteur du mercantilisme.

Et non, je n’aurai pas la prétention sotte de m’abriter sous le bouclier de l’Art.

XXXXXXX

 

Voilà, le reste restera entre nous. On peut déjà en conclure plusieurs choses :

  • nous sommes un peu pervers.
  • le proverbe « est bien pris qui croyais prendre » se vérifie parfois.
  • mais surtout – car c’est bien cela qui nous occupe ici-, on peut vouloir faire de l’argent (parfois d’ailleurs par respect ou amitié) et considérer qu’il est sot de se donner l’art comme excuse.

Voyons maintenant, en quelques extraits tirés de sa préface, comment l’éditeur du Motel du Voyeur défend le livre de Talese :

Au-delà du fait divers, cette plongée hallucinante dans la psyché américaine parcourt une sociologie criminelle des mœurs et s’avère le plus parfait des romans noirs, à mi-chemin du chef d’oeuvre de Truman Capote, De sang-froid, et du Journaliste et l’Assassin de Janet Malcolm.

L’histoire de la narrative nonfiction ou creative nonfiction est constellée de ces livres…

L’intérêt de la littérature de non-fiction réside en partie dans cette ambiguïté, cette confession dont le journaliste est prisonnier, et les grands livres du genre ne dérogent jamais à cette règle implicite : nul ne saurait sortir indemne d’une confrontation avec le réel.

Quoi qu’il en soit, Le Motel du Voyeur est une plongée fascinante et terrifiante dans l’esprit d’un homme obsessionnel , manipulateur, en marge du système et de toutes les lois.

On peut en retenir les choses suivantes :

  • Le Motel du Voyeur est un chef-d’oeuvre, vu qu’il est à mi-chemin de deux autres.
  • Gay Talese est à comparer à Joseph Mitchell.
  • Le Motel du Voyeur est la parfaite représentation de ce que peut proposer ce domaine merveilleux qu’est la nonfiction.

Si vous nous avez suivi jusqu’ici – ce dont on vous félicite, car nous fûmes déjà bien plus long qu’un tweet -, vous aurez déjà aisément compris que nous ne sommes pas tout à fait d’accord avec ces arguments et que, si nous dressons une comparaison entre ces deux livres, c’est que nous pensons qu’il existe bien plus de commun entre eux que de raisons de les séparer. N’est inutile que la comparaison entre des contraires irréductibles.

Ainsi, les deux puisent à grandes louches dans le réel (quel qu’il soit et quoique qu’on puisse rassembler sous ce vocable, considérons le ici comme ce qu’il désigne selon le plus grand nombre). Les deux mettent en scène un fait divers sordide (un « meurtre » sur fond politico-alcolo-scabreux, un voyeurisme pervers et organisé avec son lot de liquides séminaux et sanguins). Les deux mettent au premier plan un personnage fascinant (un député présumé assassin, un voyeur au long cours). Les deux seront achetés d’abord pour les deux raisons qui précèdent. Les deux sont écrits avec des moufles… Et pourtant, le premier est vendu comme « document », le second comme « littérature ». Le « mérite » en revenant, selon nous, bien plus au discours vendu avec le second qu’aux « qualités intrinsèques » de chacun.

Le Motel du Voyeur n’est pas un « chef d’oeuvre ». Il est, stricto sensu, la documentation journalistique des actes d’un voyeur. Son articulation « critique », autrement dit la narration par Gay Talese de la relation du voyeur au journaliste ainsi que la « mise en perspective » de ce dernier, qui vient rythmer les actes du voyeur contés par lui-même, cette articulation n’a de critique que le nom et d’esthétique que sa prétention. Le Motel du Voyeur est l’histoire d’un gars qui se pogne à la vue de gars qui se pognent en se regardant se pogner. Le tout engoncé dans une pseudo-méta-lecture digne de maternelle et d’une écriture aussi plate que la Hollande sans le Vaalserberg. L’avantage étant, pour qui souhaiterait à son tour se pogner en lisant les aventures du gars qui se pogne en voyant des gars se pogner en regardant se pogner, que les épisodes pognatoires sont utilement et directement reconnaissables car inscrits en italique. En fait Le Motel du Voyeur est juste une grosse daube. N’en déplaise à l’éditeur. Chercher à l’apparier à de grands noms (Capote, Mitchell…), réduire leurs textes à un insipide ersatz de leur moelle pour hausser mieux celui que l’on préface, répéter à l’envi que les droits du texte ont été acquis pour énormément d’argent par Steven Spielberg (?!?!?), rien n’y fera…

Alors, oui, certes, ce voyeur est fascinant. Son étrangeté radicale vécue jusqu’à son terme et mâtinée – quoiqu’on désire peut-être ne pas l’admettre – de nos propres fantasmes ou pulsions ne peut que fasciner. Mais la question – littéraire s’entend – n’est pas d’offrir à un lecteur le spectacle de ce qui le fascine. C’est précisément ce que se propose de faire le document, et ce pourquoi il est d’ailleurs utile. La littérature est – et ce, quelle que soit la forme qu’elle adopte pour ce faire – ce qui nous sort de cette fascination, ce qui se saisit de la teneur de ce qui la provoque pour la déconstruire, la modifier, la retourner contre elle-même. Bref, pour en faire quelque chose. Là où le document laisse pantois, extatique, devant le fait brut, la littérature donne les outils pour en appréhender les causes. Et là où nous étions arrêté, charmé, immobilisé (fusse la main délicatement posée sur un sexe), nous comprenons alors les raisons de notre arrêt (et si nous ne comprenons ces raisons, du moins sentons nous alors qu’il y en a peut-être, à chercher encore et encore) et nous donnons les moyens de « briser le charme ».

Le Motel du voyeur n’est pas un « chef-d’oeuvre de la nonfiction ». A trop vouloir donner des raisons « saines » de lire un bon gros document racoleur, on en vient à dire beaucoup de grosses bêtises. La nonfiction ne se limite pas à des tentatives (maladroites ou non) de rénover la pratique journalistique. Elle ne se cantonne pas à une façon plus « sexy » ou plus « autorisée » de donner à lire du graveleux. Faire passer Gay Talese pour une forme de porte-drapeau d’un genre aussi protéiforme et novateur que la nonfiction, c’est un peu comme assimiler la poésie contemporaine au hip-hop (et non, on n’a rien contre le hip-hop), la pensée à la popphilosophie ou le sport à gérard Holtz. La nonfiction c’est aussi John d’Agata (attention : placement de produit), David Grann, Susan Howe, Kery Howley (attention : placement de produit), Thalia Field, Jim Shepard, etc…, c’est-à-dire une solide brochette d’auteurs qui, à contrario de Talese, ont saisi que le document n’est qu’un matériau que la littérature transforme. Et que cette dernière se doit de s’enrichir de formes neuves pour ne pas nous laisser désemparés, hagards, tels des merlans frits, face au document, à l’heure de sa prolifération sans bornes.

Sans prétendre imposer une vision unilatérale et bornée de la littérature, ni même se risquer à la définir trop péremptoirement, il nous semble en tout cas certain qu’elle n’est pas le « cache-sexe » du documentaire. Comme s’il suffisait de cette excuse, l’Art – prononcez avec un grand h aspiré! -, pour légitimer notre si humaine tendance à nous complaire dans ce qui nous attire a priori. Elle n’est pas le blanc seing donné à l’exposition d’un fait dérangeant, elle est une mise en forme qui dérange les faits.

Et du coup, on vous fait économiser 38.90 €…

 

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(1 commentaire)

    • Thomas on 10 novembre 2016 at 18 h 17 min
    • Répondre

    C’est gros, ça, papa !
    J’adore !

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