« Récit d’un avocat » de Antoine Brea.

 

Récit d'un avocat.

En 1996, deux immigrants kurdes sont condamnés par la cour d’assises du Jura à trente années de réclusion criminelles pour l’un, à la même peine à perpétuité pour l’autre, en répression des faits de viols aggravé, assassinat en concomitance, tortures et actes de barbarie commis au préjudice de Annie B., vingt-cinq ans, aide-soignante originaire d’Alsace. Engagé par la correspondante d’Ahmet – l’un des condamnés – le narrateur nous livre par le menu le récit de ce qui le liera à lui et des événements qui s’ensuivront.

De la lecture de « Lauve le pur », de l’écrivain Richard Millet, je conserve peu de souvenirs. Celui d’un titre assez joli, mais qui n’est pas de l’auteur, enfin pas tout à fait puisqu’il est imité d’Hervé Guibert. Celui d’une forte colique du narrateur au début. Celui d’un roman sociologique encombré d’idéologie, de simplifications. Celui d’un malaise qui m’a pris à voir la littérature s’emparer de victimes bien concrètes de notre monde pour en faire l’argument d’antipathies racistes et de peurs maladives.

Est-ce vrai? Où commence la fiction, où s’achève le réel? Souvent posées frontalement ou en marge d’œuvres s’en saisissant pour créer du vertige et les mettre en scène par des moyens ouvertement fictifs, ces questions sont en général ouvertement – et parfois profondément, là n’est pas la question – les outils d’un jeu. Le lecteur s’y considérant alors d’emblée comme un spectateur du ludique bien plus que comme un acteur. Prenez par contre un récit (car la couverture l’assure, c’est bien de cela qu’il s’agit), narré par un avocat et dont l’auteur est dit avocat (le quatrième en fait foi), le tout s’ancrant dans des faits douloureux abondamment documentés et rappelant à suffisance une masse d’autres dont la presse se fait à foison l’écho : le lecteur est face à du vrai.  Et que le récit en question débute par une mise en perspective – comme l’atteste l’extrait ci-dessus – de l’utilisation de faits réels pour en tirer, via la littérature, des arguments idéologiques, ne fait que renforcer ce processus. Le lecteur peut donc être en pleine confiance. Il lit une relation du réel.

J’ai écrit. Je n’ai pas mûri longtemps ma décision, j’ai écrit.

Alors, récit ou pas « Récit d’un avocat »? Ou roman « inspiré de faits réels »? Ou « non-fiction » à l’américaine hantée par la littérature? On vous en laisse « juger ». Au-delà, en confrontant le lecteur à ses propres aises, en questionnant un langage juridique qui crée, au sein du réel, ses propres fictions – bien mortifères celles-là mais que l’on accepte bien docilement -, Antoine Brea nous rappelle, en en floutant les frontières par des moyens neufs et redoutablement efficaces, que réel et fiction s’enchevêtrent. Pour le meilleur ou pour le pire.

Antoine Bréa, Récit d’un avocat, 2016, Le Quartanier.

Les sons ci-dessus furent enregistrés lors de l’émission matinale de Radio Campus sur laquelle nous officions un vendredi par mois sous la direction avisée de Alain Cabaux.

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