« Rosa » de Thomas Harlan.

ROSA_COUV_HOMESur la photo était inscrit : Pour mon cher Tommy.  Dr Goebbels.

Thomas Harlan est un enfant de salaud.  C’est son père, Veit, qui réalisa le fameux « Juif Süss » de triste mémoire, ce film commandé, financé et diffusé par le régime nazi dans sa volonté d’affermir l’antisémitisme de ses troupes.  Poursuivi à deux reprises pour sa responsabilité dans le massacre des juifs, Veit Harlan sera à chaque fois relaxé et ne reconnaitra jamais aucune culpabilité.  Son fils, plutôt que de chercher à fuir la culpabilité paternelle, où à enfouir celle-ci en seing privé, consacrera sa vie à l’exprimer, tout en cherchant à en exhumer d’autres.

Certaines choses semblent quelque peu fantastiques mais seraient à mon sens absolument réalisables

C’est lors de cette quête qu’il découvrira le site de Chelmno.  Corps enterrés puis déterrés par les futurs exécutés, brûlés puis réduits en poudre et réensevelis dans des clairières : toute l’horreur du massacre de masse sur un seul lieu.  Lors de la découverte de ces clairières redevenues paisibles (où loge un couple, dans une tanière enfouie dans la terre-sépulture!) à la fin des années cinquante, Thomas Harlan, devenu réalisateur, envisage un film sur ce lieu effroyable.  Film qu’il ne réalisera jamais (C’est Lanzmann qui s’y collera avec « Shoah »).  En naîtra un livre : Rosa.

entre les fils des bouchers et les fils des victimes, il n’y aurait aucun pont.

Déconstruisant les fils de sa culpabilité, Thomas Harlan prend appui sur l’histoire de Rosa (cette femme habitant dans la parcelle 77 de Chelmno) pour montrer qu’elle ne peut trouver un terme et servir que si on prend le temps d’exhumer complètement ce qui la fonde.  Il n’y a de coupable que s’il y a crime.  Et nier la réalité d’une culpabilité revient, in fine, à enterrer le crime.

il me semble que les crimes ne peuvent être commis que parce que ceux qui les ont précédés n’ont pas éclaté au grand jour.

S’il déconstruit, Thomas Harlan, ne le fait pas en aménageant la confusion qui sourd des événements.  Au contraire, la confusion en étant une part constituante, elle ne peut être organisée, lissée dans un récit classique, sans altérer la vérité de ceux-ci.  Les voix des « personnages », des témoins, de leurs rêves, des presque-morts qui hantent le récit s’enchevêtrent avec les souvenirs des narrateurs, les documents d’archives.

moi & mon désir irrésistible, mon besoin de te laisser dans la confusion toi lecteur, de te laisser en suspens sur qui « je » fus, qui parlait, qui disait « je », qui disait « je » à qui

A la fois quête de la responsabilité, affirmation de l’obligation de mise à jour de la culpabilité, et recherche de construction d’un être, Rosa s’avère aussi et surtout être une extraordinaire et radicale recherche de la langue à même d’extirper du sens de cette horrifiante confusion.  Langue dont le rôle est de faire contrepoint à celles, glaciales, de l’administration de la mort. Langue qui ne peut advenir, par delà son besoin cathartique, que lorsque le témoin de la mort des autres a vu trop de morts et ne peut plus garder pour lui cette vision.

Thomas Harlan, Rosa, 2015, L’Arachnéen, trad. Marianne Dautrey.

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