« Salmigondis » de Gilbert Sorrentino.

SALMIGONDISLa seule chose à faire, évidemment, est de commencer par le commencement.

Commençons donc.  Nous avons en présence un écrivain, Antony Lamont, qui tente d’écrire un livre dans lequel un personnage, nommé Halpin, ne se souvient plus s’il a ou non tué Ned Beaumont qui gît près du feu ouvert.  On y apprend rapidement que cette situation est liée à une histoire d’amour (avec Daisy) et de sexe (avec deux « entraîneuses »).

Qu’ai-je donc fait pour être tiré de note de bas de page désabusée et amusée dans laquelle j’avais résidé, sans visage, pendant toutes ces années au sein de l’oeuvre de ce gentleman irlandais, Mr Joyce.

Car Halpin provient bien d’une note de bas de page d’un roman de l’écrivain irlandais.  Ca se complique donc.  Car non seulement, Halpin en provient mais il le sait.  Et non content de le savoir, il s’en plaint, l’auteur sous la plume duquel il a à jouer n’étant pas du calibre souhaité.

Toute l’histoire vous sera racontée, je vous le promets.

Ca se complique d’autant plus que raconter toute l’histoire, l’auteur n’y parvient pas.  Une ex-compagne, un chercheur, une soeur, un auteur jaloux, les personnages du livre entre autres, s’ingénient à faire échouer son projet.  « Salmigondis » est donc le récit d’un échec, un échec absolu, terrible, complet et total.  Mais c’est aussi une suite de listes, une vengeance contre les personnages d’un livre, un exercice de pornographie appliquée, une méthode pour échanges épistolaires, une « Défense et illustration de la langue anglaise », une gigantesque rigolade…

Le flegme trembla et bouillonna sableusement dans la gorge de Deuces Noonan lorsqu’il le rassembla paisiblement au fond de son bec, puis il le décocha dans la rue avec la précision de serpent à sonnette qui était la sienne quand il lançait son Bowie Knife étincellant lors de ses missions mortelles et plus qu’occasionnelles.

C’est donc aussi peut-être le seul livre dans lequel trouver ce style de phrase est excusable parce que s’inscrivant dans ce que le livre se propose d’être : un bout du bout du modernisme littéraire.  Un roman qui ne peut plus même espérer à l’originalité.  Un livre dont l’objet même ne peut plus être de se détacher de ce qui l’environne, mais de se fondre dans ce dont il provient et qu’il continue, en en revendiquant l’influence, s’en laissant phagocyter : la littérature.  Mais surtout, « Salmigondis » est un immense, brillant, baroque, artificiel et jouissif foutoir où, par delà l’énervement du lecteur religieusement patient, le faux absolu de l’artifice se transforme par magie en vérité.

Je vais continuer, parce qu’il n’y a rien de mieux à faire. Je m’amuse un peu quand même, à mettre ces mots dans la bouche de Halpin.

Bah! entasse sur nous les misères, enchevêtre nos arts de rire bas!

Gilbert Sorrentino, Salmigondis, 2007, Cent Pages, trad. Bernard Hoepffner.

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