« Scènes de ma vie » de Franz Michael Felder.

scenesdemavieOn ne veut pas de têtes bien faites, d’originaux, pourvus de quelques lumières, on veut des hommes utiles qu’on pourra mettre sous le joug.

Né en 1839, dans la très reculée région du Vorarlberg, en Autriche-Hongrie, Franz Michael Felder n’était, de par son milieu et sa pauvreté, pas prédestiné à devenir l’auteur de romans, de nouvelles, de poèmes, d’essais, d’une vaste correspondance et d’une autobiographie qu’il est pourtant devenu.  Ces Scènes de la vie retracent sa jeunesse jusqu’à l’année de son mariage le 4 février 1861.  Essentiellement passées (hors quelques voyages dans des villages voisins, à une journée de marche) entre les alpages et le petit village dont il est issu, entre les étables et le clocher de l’église, entre les fromagers et l’instituteur, les années d’apprentissage de Franz Michael Felder peuvent certes être lues (comme elles le furent d’ailleurs longtemps en Allemagne) comme un document sur la vie d’une communauté rurale.  L’y limiter serait cependant bien injuste.

Pourquoi le bon Dieu n’aveuglait-il pas plutôt ceux qui écrivaient de mauvais livres?  De la sorte on étoufferait le mal dans l’œuf.

Ce que révèlent ces pages, c’est, au-delà du décor alpestre, la volonté sans relâche, la hargne presque, qu’un jeune paysan pauvre mettra à « cultiver son jardin ».  Faisant fi des contraintes morales d’une société étriquée (et la géographie y est pour beaucoup), des préjugés d’un monde paysan qui cultive une antique méfiance pour ce qui n’est pas directement mesurable, enfin (et combien elles pèsent lourds) des contraintes matérielles, Franz Michael Felder découvrira la lecture puis l’écriture.  Et ce qui s’y découvre, c’est cette force et cette volonté qu’il faut pour s’arracher à un destin.

J’aimais à adopter le point de vue d’autrui, et c’est de bon cœur que je riais de moi-même.

S’arracher à un destin.  Non à un milieu.  Car, si sa soif d’apprendre, sa ferme volonté de ne laisser passer aucune étincelle de savoir à sa portée sans qu’elle ne serve à l’enrichir, si cet appétit insatiable de connaissance nécessite, il le sait, des ailleurs où puiser, cela n’est pas, il le sait de même, dans le sacrifice du milieu dont il vient.  La teinte que prennent peu à peu ses écrits, comme ses volontés de réforme politiques, n’est pas issue d’une volonté qu’il s’agirait d’imposer de l’extérieur à une communauté rétive par essence, qu’il s’agirait alors de dresser.  L’originalité de Franz Michael Felder tient à ceci qu’il mêle, en toute conscience, attachement au rural et possibilité de réforme, saveur du parler populaire et exigence poétique.

Et c’est de cette conscience d’une possibilité de rencontre entre deux mondes que jaillit une écriture qui en dit la nécessité.

[L’écrivain], s’il ne fait que suivre le goût et les caprices de son époque, en un mot s’il se laisse façonner par son lecteur, à qui l’on ne devra montrer que sa propre image – entourée d’une auréole -, alors [sa] lecture n’est pas formatrice, bien au contraire.

Franz Michael Felder, Scènes de ma vie, 2014, Verdier, trad. Olivier Le Lay.

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