« Simurgh & Simorgh » de Gabriel Gauthier.

Simurgh & Simorgh

 

such as                                                  cette chose

they are                                                dehors

 

Page de gauche, des mots (épars, « épurés » donc manifestement de la poésie) en anglais. Page de droite, des mots (épars et « épurés » de même, donc de la poésie aussi) en français cette fois. Les conventions de l’édition sont ainsi faites qu’elles poussent le lecteur à y déceler, à gauche, un texte original et à y chercher, à droite, une traduction. S’y collant, il découvre que cela, parfois, achoppe : « cette chose » ne peut vouloir traduire « such as », ni « dehors », « they are », du moins telle qu’une traduction « normale » devrait le faire. Cela le dérangeant dans son attente, à laquelle une simple articulation de l’espace de la page l’avait introduit, il relit alors, et peut-être relit encore, et se rend compte alors que ce qu’il attendait du côté du sens s’est déplacé sur le terrain du son. (S’il faut mieux vous en convaincre pour en goûter la parenté, et ses différences, prononcez à voix haute et distinctement « cette chose » et « such as », ou « they are » et « dehors » à plusieurs reprises). Relisant encore – décidément -, il percevra alors peut-être que d’une page l’autre, il convient aussi moins de basculer d’une langue à une autre que d’y lire une continuité sémantique (« comme cette chose ils sont dehors »). Y revenant encore, il s’intéressera à ce qu’est ce « dehors » et aux rapports que celui-ci peut entretenir avec « cette chose ». Reprenant l’ensemble (les sons, l’utilisation de l’espace livre, celle des attentes d’un lecteur, les rapports signifiant-signifié, etc…), il découvrira alors que par delà les « jeux » que ces deux pages proposent, chacun gardant cependant son intérêt par devers les autres, ces « jeux » donc ne prennent tout leur sens que dans l’ensemble qu’ils construisent par les rapports qu’ils instituent de l’un à l’autre. Et de la jouissance du ludique, le lecteur verse alors dans le vertige de l’ontologie. Par la seule grâce de la poésie.

Oiseau à tête de chien de la mythologie iranienne, le Simurgh – ou Simorgh, donc – (سيمرغ, en persan) est fondamentalement bon, est dit immortel par certains et habite dans l’arbre du savoir dont il répand les graines de par le monde en s’envolant. En questionnant ce qui se cache du côté du signifié sous cette infime différence du côté du signifiant – ce « u » et ce « o » -, Gabriel Gauthier nous dévoile des abîmes de sens.

Simurgh et Simorgh sont dans un bateau. Mais s’il tombait à l’eau l’un de ses jumeaux à plumes, l’un de ces dieux persans à tête de chiens, perdu serait leur dialogue franco-anglais, fait d’à-peu-près, de faux-amis : ni gazouillis ni aboiements, mais zigzags à tâtons entre oracle et balbutiement. Et ce serait bien dommage, parce que dans la pliure qui diffère leur fusion en vol quelque chose comme la poésie renaît. [quatrième de couverture par Pierre Alferi]

Gabriel Gauthier, Simurgh & Simorgh, 2016, Théâtre Typographique.

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