« Solénoïde » de Mircea Cartarescu

Le fait que je ne sois pas devenu écrivain, le fait que je ne sois rien, que je n’aie aucune importance dans le monde extérieur, que rien de lui ne m’intéresse, que je n’aie pas d’ambition ni de besoins, que je ne me leurre pas moi-même en dessinant « avec sensibilité et talent » sur les murs lisses du labyrinthe des portes qui ne s’ouvriront jamais, me donne une chance unique, ou peut-être la chance de tous ceux qui sont seuls et oubliés : celle d’explorer les vestiges étranges de mon propre cerveau tels qu’ils m’apparaissent au fil interminable des soirées où, dans l’ombre qui descend progressivement sur ma chambre silencieuse, mon cerveau se lève comme la lune et rayonne avec plus de force.

Après une enfance solitaire et miséreuse dans un Bucarest sordide et, pour partie, dans un foyer pour enfants tuberculeux, le narrateur est devenu professeur de roumain dans une école de quartier de cette même ville. Là, revenu d’une brève velléité de carrière d’écrivain, il mène une vie solitaire, tout entière vouée à une méticuleuse introspection. Seuls l’amour qu’il vit avec Irina, la curieuse amitié qui le lie avec un professeur de mathématique et les manifestations contre la mort (oui oui contre la mort) auxquelles il participe avec les piquetistes viennent interrompre le cours d’une vie entièrement vouée à se comprendre elle-même.

Que dois-je encore te sacrifier? Ma mémoire? Je t’offre tous les instants de ma vie qui est passée comme un seul instant. Mords dans mon cerveau comme dans une pomme juteuse et tu en percevras la texture et la saveur. Je couche à tes pieds, ô terrifiante, le massif de tulipes plus hautes que moi que j’ai vu à deux ans dans la cour de ma grand-mère et que je n’ai ensuite jamais pu oublier. L’escargot que j’ai déposé sur une feuille, dans la forêt, et dont j’ai ensuite observé pendant une heure entière le pli cendreux des lèvres ronger les bords verts. La froideur de glace des draps du foyer où j’ai vécu. Le mamelon fade que j’ai sucé quand j’ai déshabillé la première fille. Le jour où je suis sorti de chez moi avec une sandale noire et une marron et que ne m’en suis rendu compte qu’en faisant la queue pour le fromage. La panique à Magurele quand les manomètres de la salle de commande ont perdu la tête. Une fugitive nuance de fraise. Le cliquetis d’une fourchette (où?). Le rêve où je marchais dans la rue en chemise mais sans rien en bas. La cigarette sur laquelle on tirait, l’un, l’autre, allongés sur le sommier, Sanda et moi. D’innombrables autres moments, décantés dans le taillis impénétrable des synapses. Les voilà tous, lève-les un par un au niveau de ton regard, ris et pleure devant la comédie déchirante qu’a été ma vie.

Ce que nous nommons « réalité » n’est, pour le narrateur, qu’une parcelle de ce qui existe (dont le terme « existe » lui-même ne rend pas entièrement compte). De même que ce qui vit dans un cadre à une dimension ne peut techniquement avoir connaissance ou conscience (ou même s’en construire une représentation intuitive) d’un monde à trois ou quatre dimensions, de même l’être humain ne peut-il même imaginer un univers qui serait riche de n dimensions. Est-ce pour autant que nous devrions accepter, telle sans doute la fourmi face à l’inconnu de la quatrième dimension, que n’en existe aucune autre que celles directement accessibles? Devons-nous ne nous satisfaire que du connaissable, aussi douloureux soit-il, et reléguer l’irreprésentable dans la sphère de l’impossible? Ou la présomption (confirmée par les recherches de la physique quantique) de ces n dimensions ne peut-elle être cet aiguillon qui nous pousse à y accorder crédit?

Comprendrai-je un jour, du fond de ma solitude, cet appareil d’un autre monde, qu’est ma vie? Et soudain, là, dans la salle des professeurs vide, concrète, avec la grande table couverte de toile rouge, avec son armoire pour les cahiers d’appel, avec ses cadres souillés par les mouches, me prend une terreur que même dans mes rêves les plus effrayants je n’ai pas ressentie ; ni de la mort, ni de la souffrance, ni des maladies effrayantes, ni de l’extinction des soleils ; la terreur à la pensée que je ne comprendrai pas, que ma vie ne sera pas assez longue et mon esprit assez bon pour comprendre. Que tous les indices m’ont été donnés et que je n’ai pas su les lire. Que je vais pourrir moi aussi pour rien du tout, dans mes péchés et ma bêtise et mon ignorance, pendant que la devinette du monde, enroulée, intriquée, accablante, perdurera, claire comme de l’eau de roche, naturelle comme la respiration, simple comme l’amour et qu’elle se versera dans le néant, vierge et non élucidée.

Solénoïde n’est pas le récit halluciné et virtuose d’un doux-dingue. Il est une tentative d’exploration scrupuleuse, par l’entremise d’une introspection abyssale, des possibilités de la fiction. Non pas d’une fiction qui viendrait accoler au réel un pendant qui lui ferait face ou se proposerait de le compléter, mais une fiction qui proclame haut et fort que le réel ne se limite pas au cadre de la représentation. Désespérément vertigineux!

Jamais la réalité n’a été plus encastrée dans la fiction, n’a davantage fait une avec elle, n’a été plus désespérément dépourvue d’espace de manœuvre et d’espérance.

Mircea Cartarescu, Solénoïde, 2019, Noir sur Blanc, trad. Laure Hinckel.

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