« Terminus radieux » d’Antoine Volodine.

Terminus radieuxPeut-être qu’on est déjà mort, tous les trois, et que ce qu’on voit, c’est leur rêve.

Prenez une œuvre.  N’importe laquelle, mais une vraie œuvre.  Qui fait sens par son tout.  Qui est bâtie, pan après pan, comme une totalité.  On s’y sent parfois comme devant un roc.  A son pied, avec l’envie et la crainte d’y grimper. La question se pose alors de la face par laquelle l’aborder.

Tu imagines que tu vis encore, mais c’est fini.  Tu es qu’un reste.

Œuvre-monde, celle de Volodine a nécessité pour la dire d’autres que lui.  Manuela Draeger, Lutz Bassmann ou Kranoer y mêlent leur plume, à la fois auteurs, personnages, hétéronymes, construisant, au sens premier, un univers – celui du post-exotisme – dont l’ampleur peut laisser timoré qui désire se pencher à ses bords.

C’est pas tout le monde qui peut avoir la chance de mourir dans la steppe.

Pensée de l’eschatologie, personnages-oiseaux, violence vécue comme habitude, contextes géographiques et temporels diffus, « réalisme onirique », construction d’un corpus sémantique rappelant un connu par le son avant le sens…  Si s’y mêlent et démêlent bien sûr les fils habituels du post-exotisme, Terminus radieux paraît moins que d’autres parcelles post-exotiques être un fragment de ce monde.  Terminus radieux semble moins s’ajouter à l’univers volodinien que le chapeauter.

Tout se trouve au même endroit, comme dans une espèce de livre, si on veut bien se donner la peine de réfléchir.

Volodine y pratique les codes du post-exotisme mais en les travestissant et les prolongeant.  Mise en abyme de son projet global (jusqu’à sa dérision), personnages-auteurs, contexte de violence civile plus que militaire, indétermination permanente de toutes limites (mort-vie, temps mesurable-éternité), toutes « techniques » ou « thématiques » déjà certes présentes dans le reste de l’œuvre, mais trouvant ici un développement inédit.  Plus classiquement linéaire, moins éclaté, plus circonscrit à quelques destins, probablement plus empathique aussi, burlesque parfois, Terminus radieux nous paraît être cette voie par laquelle découvrir la « Comédie Humaine » de Volodine.  Non que la voie ne soit pas escarpée et semée d’embûches (on est dans une Œuvre, pas dans un zakouski de rentrée littéraire), mais toujours éclairée par les lumières du programme qu’elle dit en son sein, elle témoigne de l’ampleur de ce que le lecteur gravit sans l’épuiser.

Il vient d’entrer dans une réalité parallèle, dans une réalité bardique, dans une mort magique et bredouillée, dans un bredouillis de réalité, de malveillance magique, dans une tumeur du présent, dans un piège de Solovieï, dans une phase terminale démesurément étirée, dans un fragment de sous-réel qui risque de durer au moins mille sept cent neuf années et des poussières, sinon le double, il est entré dans un théâtre innommable, dans un coma exalté, dans une fin sans fin, dans la poursuite trompeuse de son existence, dans une réalité factice, dans une mort improbable, dans une réalité marécageuse, dans les cendres de ses propres souvenirs, dans les cendres de son propre présent, dans une boucle délirante, dans des images sonores où il ne pourra être ni acteur ni spectateur, dans un cauchemar lumineux, dans un cauchemar ténébreux, dans des territoires interdits aux chiens, aux vivants et aux morts.  Sa marche a commencé et maintenant, quoi qu’il arrive, elle n’aura pas de fin.

Antoine Volodine, Terminus Radieux, 2014, Le Seuil.

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