Traductions et expériences.

 

La traduction est-elle un simple mode opératoire appliqué sur un texte, une technique dont la raison d’être disparaîtrait une fois son service rendu? Ou déborde-t-elle de son simple cadre pratique – à la place d’un mot, je place un autre, d’une autre langue – pour épouser celui de la signification même? Est-elle assujettie à une origine dont elle devrait se borner à rendre compte ou la révèle-t-elle? Voire même, n’y ajoute-t-elle pas un « surplus » qui, seul, la légitimerait? Peut-elle être juste? N’est-elle que faillible? Ces dernières années ont vu émerger tout un champ de questions – et d’études – sur le phénomène de la traduction, qui l’ont fait sortir du simple acte technique auquel on aurait tendance à le laisser cantonné.

C’est dans ce cadre que les éditions Théâtre Typographique ont mis sur pied une série autour du thème de l’intraduction, dont trois courts titres ont parus à ce jour : The Climate suivi de First Warm Day de Edwin Denby, Regardez, je peux faire aller Wittgenstein exactement où je veux de Pascal Poyet et Un autostoppeur et son accident, poèmes, de Erik Lindner. Le premier reprend deux poèmes de Edwin Denby traduit en français par différents traducteurs, le deuxième est une variation – suivie d’une « réflexion » – sur la traduction en anglais et en français du premier énoncé du Tractatus Logico-philosphicus de Wittgenstein, le troisième est la traduction en français par Bénédicte Vigrain – qui ne connait pas le néerlandais – de poèmes du poète hollandais Erik Lindner à partir de versions anglaise, allemande ou italienne. Soit la possibilité de comparer un éventail de traductions d’un même poème, l’exploration – c’est ici un euphémisme – des affres de la traduction à partir d’un très court exemple aussi pratique que potache, et la « réponse » à la question : « est-il possible de traduire sans « connaitre » la langue d’origine? »

Avec ces trois courtes publications, plutôt que de se répandre en thèses doctes et en formules creuses pseudodeleuziennes, l’excellent Théâtre Typographiques préfère la mise en exergue des questions de fond de la question de la traduction par des illustrations de sa mise en pratique. Ainsi se décèlent bien mieux dans l’acte de traduire non seulement ce qu’il contient de jeu, mais aussi les abîmes que finalement, peut-être, seul le jeu peut révéler. S’y aperçoit alors le plus clairement cet espace, cet entre-deux que crée la traduction, qui n’appartient ni à une langue dite de départ ou dite d’arrivée, ni à un quelconque programme dont il s’agirait d’appliquer le processus pour accéder à un « vrai » ou à un « juste », et qui, sans doute, est et restera chose un peu mystérieuse. Traduire n’est pas chose simple. Traduire est chose ludique. Et donc très sérieuse. Mais aussi très drôle.

Edwin Denby, The Climate suivi de First Warm Days, 2018, Théâtre Thypographique, trad. Jack Cox, Ian Monk, Marie Borel, Jérémy Victor Robert, Barbara Beck, Dominique Quélen, Bernard Rival, Françoise de Laroque, Pascal Poyet, Matthie Brion, Gabriel Gauthier, Pierre Alferi.

Pascal Poyet, Regardez, je peux faire aller Wittgenstein exactement où je veux, 2018, Théâtre Typographique.

Erik Lindner, Un autostoppeur et son accident, poèmes, 2018, Théâtre Typographique, trad. Bénédicte Vilgrain. 

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